Victim blaming : la faute à pas de sens

Vous avez aimé le « Je suis pas raciste, mais… » ? Vous allez adorer le « En même temps, elle l’a bien cherché… » !

Toutes les fautes ne se valent pas, hormis celles qui s’expliquent – ne serait-ce que partiellement. C’est en tout cas le raisonnement des « blâmeurs de victimes » dont l’idéologie (insistons sur ce terme, il ne s’agit pas d’un simple concept) se répand comme une traînée de poudre.

Cette idée de victime fautive est directement issue des dérives du système judiciaire : au nom de l’« égalité des armes » (principe du contradictoire dans le cadre d’un procès équitable), tous les systèmes de défense seraient légitimes – y compris celui de remettre en cause la victime, voire de renverser la charge de la preuve. Mon client a violé, mais après tout, la tenue de madame n’était pas de nature à éviter la survenue de l’incident. En entretenant une confusion sémantique entre culpabilité et responsabilité, on transfère la faute (établie) de l’auteur d’un acte vers le comportement intrinsèque de sa cible, tout en surestimant une (hypothétique) causalité. Relevons, au passage, le biais d’internalité (ou « erreur » fondamentale d’attribution) : la personne lésée porterait toujours les germes de son propre tort. En effet, il serait bien dommage de s’embarrasser ici de l’ensemble des circonstances !

Nommé pour la première fois par W. Ryan en 1971
(1), le victim blaming avait d’abord vocation à légitimer racisme et misogynie. Aujourd’hui généralisé, on s’en accoutume, de l’annonce dans les transports en commun nous demandant de « veiller à nos affaires personnelles » (comprenez : « ne tentez pas les pickpockets ») au repas de famille où l’on s'attristera à moitié du cancer d'untel « qui clopait comme un pompier, il faut dire », au point de l'intégrer à nos propres agissements (pourquoi diable cette personne que je bouscule était-elle au travers de ma route ?).

Mais quel mécanisme psychologique parvient-il tant à fédérer autour d’injustices flagrantes ? Comble de l’ironie : la croyance en un monde juste. Ce second biais cognitif cherche à restituer de la cohérence dans une situation qui nous paraît illogique et sur laquelle nous n’avons plus aucune prise. Le bien et le mal étant forcément mérités, il nous reviendra d’apporter les correctifs nécessaires afin de rétablir l’équation de la justice... quitte à ce que ces correctifs soient eux-mêmes injustes. Alors, heureux ?

Pas du point de vue de la victime, moins abstraite et moins dupe. Le sentiment de double peine pour un crime qui n’est pas le sien ravagera le peu de confiance en soi restante. Mutisme, isolement, refoulement et pensées suicidaires seront autant de réactions probables exacerbant sa souffrance initiale et qui auraient pu être évitées avec l'écoute et le soutien de son entourage.

Je me surprends à citer, monsieur Valls, cette même assertion que je fustigeais encore l’an dernier : « Expliquer, c’est déjà vouloir un peu excuser »
(2). Je m’explique : de mon côté, je dénonce le parti-pris fascisant du victim blaming qui consiste à « civiliser » l’acte même de l’oppression ; du vôtre, vous amalgamiez celui-ci avec la démarche scientifique des sociologues qui s’évertuent précisément à échapper aux raccourcis dont vous faisiez preuve à l’égard du djihadisme. Mais bénéfice du doute oblige, je suis certain que vous ne manquerez pas de « clarifier » votre « cohérence » au cours de votre députation en dénonçant, par exemple, vos nouveaux camarades qui tentent d’expliquer les revenus indécents de madame Pénicaud au beau milieu d'un plan de licenciements dans sa propre maison(3) pendant que d’autres sermonneront les petits explicateurs du chômage et de la misère au sein de la sixième puissance mondiale, ces derniers ne comprenant pas le « pragmatisme » macronien qui n’y voit là, à l’évidence, qu’un problème d’offres d’emploi abusivement refusées(4). On n’arrête pas le « progressisme » !

Le victim blaming a ceci d'insidieux qu’il se permet de faire douter de l’indubitable. Non ! N’est pas miséreux qui l’a voulu. N’est pas agressé qui l’a mérité. Corrélation n’est pas causalité. Hypothèse n’est pas preuve. Victime n’est pas coupable.

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(1) Ryan W., Blaming the Victim, 1971.

(2) Aeschimann É., « Manuel Valls contre les intellectuels », site Internet de L'Obs, 23 janvier 2016 [en ligne], http://bibliobs.nouvelobs.com/idees/20160122.OBS3236/manuel-valls-contre-les-intellectuels.html [consultée le 12 août 2017].

(3) Delarche M., « La non-affaire Pénicaud ou l'amoralisme des dominants », Mediapart, 31 juillet 2017 [en ligne], https://blogs.mediapart.fr/michel-delarche/blog/310717/la-non-affaire-penicaud-ou-lamoralisme-des-dominants [consultée le 12 août 2017].

(4) Thuillier T., « Emmanuel Macron veut-il "fliquer" les chômeurs ? », site Internet de l'Express, 25 février 2017 [en ligne], http://lentreprise.lexpress.fr/rh-management/formation/emmanuel-macron-veut-il-fliquer-les-chomeurs_1882617.html [consultée le 12 août 2017].

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