La non-affaire Pénicaud ou l'amoralisme des dominants

"Tout est légal", "il n'y a pas d'affaire"... et pourtant il y aurait comme un scandale Pénicaud.

Le 13 décembre 2012, Danone annonce un plan de départ volontaire "pour réduire les frais généraux" touchant plusieurs centaines de personnes (il y en aura 900 au total) dans les secteurs des Ressources Humaines (dont Mme Pénicaud avait alors la charge) et celui des Finances.

Ce plan doit être bouclé pour mars 2013 et deux mois après, Mme Pénicaud effectue une opération d'achat-vente (probablement de type "cashless") pour exercer des options d'achat d'action en empochant 1,13 M€ (le mécanisme est le suivant: les droits d'acquisition des actions sont fixées à un certain prix; lorsque le cours de l'action est supérieur à ce prix, l'heureux titulaire obtient une plus-value d'acquisition, s'il les garde un certain temps et que l'action monte toujours, il empoche en plus une plus-value de cession au moment de la vente; lors d'une opération "cashless" il n'acquiert les actions que le temps de les revendre et sa banque lui avance l'argent moyennant une commission: il n'a en réalité rien à débourser et le risque financier est nul, puisque si le cours de l'action dégage une moins-value il suffit de ne pas exercer ses options.)

Les options avaient été attribuées 4 ans auparavant, et tout est donc parfaitement légal. De plus il n'y a pas à proprement de délit d'initié en relation avec cette réduction d'effectifs puisqu'au moment où les options ont été exercées l'information concernant le plan chez Danone était connue depuis plusieurs mois. Et pourtant...

Considérons le cours de l'action Danone dans la période considérée: 48€ à fin décembre 2012, montée jusqu'à 55-56 € dans la période d'exercice des options au printemps 2013, puis redescente à 48€ à fin 2013.

Le bénéfice net pour l'exercice 2012 atteint le montant record de 1787 M€ (ce montant ne sera dépassé qu'en 2016, mais il y aura une sérieuse baisse entre temps: dès 2013 il baisse à 1550 M€ et la baisse se poursuivra en 2014.)

A mon avis, ce ne sont pas les 200 M€ d'économies liées au plan de réduction d'effectif et à la réorganisation de quelques services fonctionnels qui ont à eux seuls provoqué la montée du cours de l'action au printemps 2013 mais surtout les excellents résultats financiers de l'année 2012 (publiés dans la même période que la clôture du plan de départ volontaire: la coïncidence pouvait être fortuite mais ne pouvait pas nuire... boursièrement parlant.)

Autrement dit, Mme Pénicaud et ses collègues du Comité Exécutif de Danone, qui bénéficiaient probablement aussi de telles options d'achat exerçables à partir de 2013 (car en général, ces attributions d'option se font par vagues) ont probablement tout fait pour optimiser et enjoliver les résultats 2012, afin de maximiser leur plus-value avant la redescente du cours. Savaient-ils que la fenêtre d'opportunité du printemps 2013 allait se refermer assez vite ? Probablement, puisque la stagnation du chiffre d'affaire en Europe et particulièrement en France fut mise en avant en décembre 2012 pour justifier le plan de départ...

Il serait d'ailleurs intéressant de savoir combien d'autres cadres dirigeants de Danone ont mis à profit le petit pic boursier du printemps 2013 pour exercer leurs options.

On touche là au véritable danger que constituent les options d'achat d'action; la tentation de mener une politique de court terme consistant à cibler un créneau temporel à l'intérieur duquel les cadres dirigeants pourront se remplir encore davantage les poches en manipulant brièvement le cours de l'action (faisant ce que les anglo-saxons appellent élégamment du "window-dressing").

Il n'y a même pas besoin d'une concertation explicite entre les intéressés: chacun(e) ayant bien présent à l'esprit l'échéance commune d'exercice des paquets d'option, tous et toutes vont s'atteler comme un seul homme à maximiser leur plus-value en faisant chacun sa part du "window-dressing", dont pour Mme Pénicaud la mise en place d'un plan de départ, qui fut probablement géré avec le brio qu'on lui connaît. C'est ce que l'on appelle un "alignement d'intérêts".

L'idée simpliste qu'une boîte faisant près de deux milliards d'euros de bénéfice cette année-là n'ait pas vraiment besoin de pousser dehors quelques centaines de ses salariés (je dis bien "pousser dehors" car quiconque a vécu un plan de départ dit "volontaire" sait à quoi s'en tenir sur d'où vient le volontarisme en question...) ne les a probablement pas effleuré une seconde: le paradis du néo-libéralisme macronien n'est un enfer que pour "ceux qui ne sont rien" comme les désignait si abjectement Jupiter Junior l'autre jour.

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