La France doit mettre de l’eau dans son raki et la Turquie dans son vin

M. Macron et M. Erdogan ne s’étaient pas parlé depuis septembre dernier, pourtant, même si Ankara et Paris continuent à s’opposer sur plusieurs dossiers, les deux pays ont tout à gagner à coopérer. Cependant, la fonte des glaces n’est pas pour demain. Une diplomatie « à petit pas » est à privilégier pour recréer les conditions de la confiance entre ces deux alliés historiques.

« La Turquie souhaite coopérer avec la France dans tous ces domaines », a déclaré M. Erdogan à M. Macron mercredi dernier, multipliant les déclarations apaisantes ces dernières semaines et tendant la main à la France dans la période de lourdes turbulences que traversent les relations franco-turques.

Les deux chef d’Etat ne s’étaient pas parlé depuis septembre dernier, pourtant, même si Ankara et Paris continuent à s’opposer sur plusieurs dossiers comme la Libye, la Syrie, le Haut Karabagh, la Méditerranée Orientale et sont en rivalité farouche au Moyen-Orient et en Afrique, « la France et la Turquie ont, au cours des dernières années, réussi à surmonter de nombreuses épreuves », a indiqué M. Macron, qui semble avoir saisie la main tendue par M. Erdogan, malgré les injures proférées à son égard par ce dernier.

Cependant, la fonte des glaces n’est pas pour demain. Une diplomatie « à petit pas » est à privilégier pour recréer les conditions de la confiance entre ces deux alliés historiques qui ont tout à gagner à coopérer.

Il y à peine dix ans, le président Chirac résumait les relations franco-turques, de la façon suivante : « L'exceptionnelle relation d'amitié que la France entretient, depuis des siècles, avec la Turquie, nous permet, aujourd'hui, de parler, entre nous, de communauté de destin ». En effet, les deux pays ont forgé de nombreuses alliances stratégiques au fil des siècles : en témoigne l’alliance au XVIème entre le sultan Suleyman dit « le Magnifique » et le « Très Chrétien » François 1er, pour contrecarrer les ambitions expansionnistes de Charles Quint, ou encore celle forgée lors de la guerre de Crimée au XIXème siècle, la France, le Royaume-Uni et l’Empire ottoman s’étant alliés contre la Russie.

Alors, comment avancer ? En approfondissant d’abord les dossiers sur lesquels les intérêts entre les deux pays convergent.

Ankara et Paris, tous deux frappés régulièrement par des attentats terroristes, ont intérêt à approfondir leur collaboration dans ce domaine. Rappelons que la semaine dernière, une djihadiste française présumée ayant rejoint les rangs du groupe terroriste Etat islamique en Syrie et « faisant l’objet d’une notice rouge d’Interpol » a été arrêtée près de l’ambassade de France à Ankara et sera bientôt renvoyé en France, à l’issue d’une procédure d’expulsion.

En outre, certaines rivalités entre les deux pays peuvent se transformer en opportunités. Prenons l’Afrique, par exemple, où Ankara et Paris sont des pays influents. Paris demeure, de par son histoire, sa culture, son savoir-faire, une force importante en Afrique. Avec 46 ambassades qui tapissent désormais le tissu diplomatique turc sur le continent, contre 12 à peine il y a une décennie, une compagnie aérienne, Turkish Airlines, qui dessert 60 destinations africaines aujourd’hui contre quatre en 2008, la Turquie a également approfondi ces liens économiques, stratégique et militaires avec le continent.

Alors que l’Afrique, continent de demain, est devenue un nœud stratégique des intérêts russes et chinois, une coopération franco-turque sur le continent, à l’image du partenariat Eiffage Yapi Merkezi au Sénégal, devrait être bénéfique pour les deux pays.

Une fois la confiance ressuscitée, les pays réapprendront à se respecter. Nous en avons besoin alors que la Russie tourne le dos à l’Europe et que certaines puissances, en soif de revanche contre l’Occident, menacent nos valeurs. Pour qu’un dialogue puisse exister entre des points de vue parfois diamétralement opposés il faut que dans l’absolu de l’un il y ait place, même petitement, pour l’absolu de l’autre. C’est un ainsi que nous pourrons traiter des désaccords de fond.

Le gouvernement turc comprendra plus aisément que le droit à caricaturer, cette liberté ancrée dans la tradition française qui a toujours visée toutes les religions, n’est pas un outil conçu pour humilier les musulmans. La France cessera peut-être de lire la diplomatie turque comme l’incarnation absolue d’un fantasme néo-ottoman en essayant de comprendre, par exemple, qu’en Méditerranée Orientale, la Turquie cherche à accéder à des ressources naturelles auxquelles elles s’estiment légitime en vertu de principes de droit international.

Sincérité est le mot d’ordre de la normalisation des relations : les français doivent mettre de l’eau dans leurs rakis, et les turcs dans leurs vins.

19ème économie mondiale, la Turquie dispose de l’une des armées les mieux entrainés du monde, deuxième armée de l’OTAN en termes d’effectif. Il s’y tient des élections libres (rappelons le revers d’Erdogan dans les grandes villes de Turquie (y compris Istanbul) lors des élections municipales de 2019) et les histoires ottomane (et de la Turquie contemporaine), française et européenne sont entremêlées et se sont mutuellement nourries au fil du temps. La société civile turque est jeune, forte et résolument tournée vers l’Europe.

Bien entendu les efforts doivent également aussi venir du gouvernement turc qui doit revenir à un langage diplomatique moins abrasif et tenter comprendre les préoccupations françaises, notamment dans sa lutte contre l’islamisme radical et l’accompagner dans ce combat, plutôt que de jeter de l’huile sur le feu.

Ne ratons pas cette opportunité de renouer le dialogue car la détérioration des relations commence désormais à toucher la moelle épinière de la relation franco-turque, comme l’université francophile de Galatasaray, dont les enseignants français sont les victimes collatérales de la riposte des autorités turques à la réforme, en France, de l’enseignement de langue et de culture d’origine, souhaitée par le président Macron, dans le cadre de son combat contre le communautarisme.

Et ne tardons pas trop : « les amitiés renouées demandent plus de soins que celles qui n’ont jamais été rompues ».

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