La Turquie, cet allié méconnu de l’Europe

Les relations franco-turques ne peuvent se confondre avec des bisbilles politiques à court terme. Dans un contexte où certaines des valeurs européennes sont menacées par des puissances en soif de revanche contre l’Occident, la continuité du partenariat franco-turc et plus généralement turco-européen demeure fondamental.

Le déplacement humiliant à Moscou du chef de la diplomatie européenne, Josep Borell montre, une fois de plus, que l’Europe pèse peu sur le plan diplomatique. Elle ne pourra le faire que si elle comprend véritablement son histoire et sa géographie. 

Les relations avec la Turquie sont symptomatiques de cet oubli ou de cette ignorance. Trop souvent polarisées autour des chefs d’État et de leurs humeurs, ces contacts montrent une assez grande méconnaissance des faits et un manque de profondeur dans l’action et la réflexion.

Souvent réduite à la seule politique extérieure de son président, la Turquie demeure un pays méconnu des français, tourisme mis à part. Pourtant, ce pays dont l’histoire est ancrée dans celle de l'Europe dispose d’atouts considérables. 
 
Au carrefour de plusieurs mondes, héritière d'un empire puissant ayant perduré plus de 600 ans, l’influence de la Turquie se déploie aujourd'hui sur plusieurs continents, l’Afrique, les territoires turcophones d’Asie Centrale ou encore l’Europe de l’Est (certains territoires albanais se réfèrent toujours au droit coutumier ottoman). Membre du G20, la Turquie dispose de l’une des armées les mieux entraînées au monde, deuxième armée de l’OTAN en termes d’effectif. 
 
En outre, ce pays entretient avec la France des liens historiques, économiques, culturels, stratégiques et institutionnels privilégiés qui s’inscrivent sur plus de 500 ans. La relation diplomatique entre la France et l’Etat ottoman est l’une des plus anciennes de l’histoire de France de sorte que le président Chirac résumait les relations franco-turques, il y a à peine dix ans, de la façon suivante : « L'exceptionnelle relation d'amitié que la France entretient, depuis des siècles, avec la Turquie, nous permet, aujourd'hui, de parler, entre nous, de communauté de destin ».
 
Pourtant, en à peine 15 ans, les relations franco-turques ont connu plusieurs fractures à commencer par l'arrivée au pouvoir de Nicolas Sarkozy en 2007 qui, en géographe averti, a décrété que la Turquie se trouvait en « Asie mineure » tout en reconnaissant, curieusement, que Chypre, située à l’est d’une majeure partie de l’Anatolie, se localisait bien en Europe, claquant ainsi brutalement la porte de l’Europe institutionnelle à la Turquie. Depuis, les gouvernements se sont succédé, les rapports internationaux autour du bassin méditerranéen se sont modifiés et les tensions se sont accrues au fil des années, au point que les deux pays sont aujourd'hui ouvertement adversaires en Méditerranée Orientale et en rivalité farouche en Afrique et au Moyen Orient. 
 
Cette récente détérioration des relations ne s’inscrit ni dans le sens de l’histoire ni dans la recherche de l’intérêt actuel ou futur de la France ou de la Turquie. 

Des liens historiques et culturels étroits et profonds
 
L’expansionnisme ottoman a durant des siècles hanté les esprits français et européens. L’Europe et l’Etat ottoman se sont, en effet, combattus pendant des siècles, à Lépante (1571) ou encore aux portes de Vienne (1683). 
 
Mais n’est-ce pas le cas de nombreuses puissances européennes ? Dans son histoire la France a fait la guerre avec tous les pays européens, sauf avec le Danemark !
 
En réalité, la France et la Turquie ont forgé de nombreuses alliances stratégiques au fil des siècles : en témoigne l’alliance au XVIème entre le sultan Suleyman dit « le Magnifique » et le « Très Chrétien » François 1er, pour contrecarrer les ambitions expansionnistes de Charles Quint, ou encore celle forgée lors de la guerre de Crimée au XIXème siècle, la France, le Royaume-Uni et l’Empire ottoman s’étant alliés contre la Russie.
 
Mais surtout, malgré les affrontements, des relations commerciales, des liens diplomatiques et des amitiés franco-turques se sont instaurés et consolidés au fil des siècles : turcs, français et européens ont appris à se connaitre jusqu’à finir par s’influencer mutuellement. 
 
Progressivement, les lampes de verres de Venise commencèrent à illuminer les mosquées de Konstantinye (Istanbul) alors que les tapis turcs ornaient le sol de nombreux palais européens. La tulipe turque pénétra l’Europe jusqu’à devenir l’emblème de la Hollande, alors que les céramiques et les tissus précieux turcs intégrèrent le décor de la vie quotidienne des européens. Le croissant devint le symbole de la célébration de la fin du second siège de Vienne par les troupes ottomanes.
  
Le système de « hosgoru » (tolérance) ottoman a été une source d’inspiration dans l’élaboration du la tolérance voltairienne (rappelons que l’Etat ottoman fut une terre d’accueil pour Dona Gracia et les juifs chassés d’Espagne ou du Portugal ou pour les Tatars et Circassiens opprimés par les velléités tsaristes) ou de la laïcité « à la française » : le système ottoman reconnaissait déjà au XVème siècle le pluralisme des Églises et de la liberté de culte. 
 
Bien entendu le pluralisme ottoman a connu une crise à partir du XIXème, à la suite de l’émergence de l’idée de nation. C’est d’ailleurs en perdant peu à peu l’harmonie concrète et réelle entre les valeurs qui l’avaient créé et maintenu que l’Etat ottoman devint progressivement « l’homme malade de l’Europe ». 
 
Ceci étant, les liens entre la France, la Turquie et l’Europe ont été constants au cours des siècles et les deux mondes se sont enrichis mutuellement au fil du temps.
 
France-Turquie des relations d’alter ego 
 
A partir du XIX siècle la France et la Turquie ont forgé des relations particulièrement étroites, quasiment d’alter ego, dont la trajectoire est singulière au vu de celle de nombreux pays européens.
 
La France et la Turquie connurent des passages de l’empire à la république une et indivisible de tradition assimilationniste, de la monarchie au jacobinisme et continuent, à la différence de nombreux pays européens comme l’Allemagne et l’Italie, de partager un attachement au centralisme étatique et une certaine allergie du régionalisme (administratif ou encore culturel) ainsi que du multiculturalisme. 
 
C’est inspiré par les Lumières, en annotant des exemplaires du Contrat Social de Jean Jacques Rousseau, du positivisme d’Auguste Compte ou encore de la sociologie d’Emile Durkheim que Mustafa Kemal dit « Atatürk » a pensé l’élaboration du kémalisme républicain turc, ce même Mustafa Kemal, pour qui le Général de Gaulle a exprimé, maintes fois, son admiration. « De toutes les gloires, Atatürk a atteint la plus grande : celle du renouveau national » s’était exprimé le président lors de sa visite en Turquie en mai 1968. 
 
Avec la proclamation de la République, la Turquie épousa les valeurs occidentales et fut l’un des premiers pays européens à reconnaitre le droit de vote aux femmes, les femmes turques obtenant ce droit en 1934, soit 10 ans avant les françaises.  
 
A la différence de nombreux pays européens comme l’Allemagne ou l’Angleterre, c’est dans un combat rude dont l’objectif était de protéger l’État de la religion (la France contre l’ingérence de l’Eglise catholique et la Turquie contre celles des institutions islamiques) que les deux pays ont forgé le principe de laïcité (en turc « laiklik »), et ce bien que les deux laïcités soient structurellement différentes : la laïcité française prévoyant une séparation des Eglises et de l’Etat, alors qu’en Turquie, ce principe permet à l’État de contrôler en partie la religion.
 
Dans le prolongement de ce moment d’histoire, les deux pays continuent d'osciller tantôt vers une laïcité « ouverte » tantôt vers une laïcité « fermée » : en témoigne les débats sur la visibilité de l’islam en Turquie tout au long du XXème siècle (et ses dérives) alors que la France semble, à partir de 2004, avoir pris la voie d’une laïcité plus « affirmative » cherchant semble-il, en vue de lutter contre l’islamisme, à donner à l’Etat les moyens de contrôler les structures et institutions religieuses sur son territoire et plus particulièrement l’organisation de l’islam afin de créer un « islam de France », sans pour autant imposer quoi que ce soit aux musulmans.   

Il va sans dire que la France et la Turquie, malgré les montées des tensions et la crise sanitaire, sont, et demeurent, des partenaires économiques de premier plan (en 2020, la Turquie était l’un des cinq premiers fournisseurs de la France hors UE et son sixième client hors UE) et rappelons qu’à la rescousse de la France, la Turquie a livré des dizaines de milliers de masques et médicaments à son allié français au début de la pandémie en 2020. 
 
L’importance de la francophonie en Turquie reste cruciale, les lycées francophiles et ottomans, tels que le Lycée de Galatsaray, continuant de former les élites dirigeantes du pays. 
                                                  
A cela s’ajoute les liens démographiques particuliers. La France compte aujourd’hui entre 600 000 et 800 000 ressortissants d’origine turcs, faisant de la communauté turque la 5ème communauté étrangère la plus importante en France avec une nouvelle génération qui revendique son biculturalisme franco-turc et ainsi son appartenance à la France.
 
France-Turquie une alliance constante depuis le début du XXème siècle
 
A l’inverse par exemple de la Russie ou des pays de l’Europe de l’Est, la France et la Turquie ont été des alliés constants au cours de la majeure partie du XXème siècle. Lors de la seconde guerre mondiale tout d’abord puis pendant la guerre froide, les deux pays combattent par exemple main dans la main pendant la guerre de Corée dans les années 1950. 
 
La Turquie a pris part à l’architecture institutionnelle contemporaine européenne et occidentale, depuis le XIXème siècle. L’Empire Ottoman intégra le Concert de l’Europe en 1856 et la République de Turquie devint l’un des membres quasi-fondateurs du Conseil de l’Europe (1950), et a constitué tout au long de la deuxième moitié du XX siècle un rempart incontournable de l’OTAN face au bloc soviétique. 
 
Membre de l’OCDE, la Turquie demeure toujours candidate à l’adhésion à l’Union Européenne avec qui elle signa le premier accord d’association dit « Accord d’Ankara » en septembre 1963. Rappelons que de nombreux leaders politiques français de bords différents tels que Jacques Chirac ou Michel Rocard ont été des moteurs dans le processus d’adhésion, et ce pour des raisons économiques mais aussi culturelles et géostratégiques. 
 
L’idée était la suivante : intégrer l’une des 20 plus puissantes économies mondiales, deuxième armée de l’OTAN et qui plus est grand pays musulman influent au Moyen-Orient, en Afrique et en Asie Centrale donnerait à l’Europe de nouvelles cordes à son arc. 
 
L’alliance franco-turque, un partenariat stratégique nécessaire pour l'avenir
 
Dans un contexte où certaines des valeurs européennes sont menacées par des puissances en soif de revanche contre l’Occident, la continuité du partenariat franco-turc et plus généralement turco-européen demeure fondamental.
 
Alors que l’influence française en Afrique semble progressivement s’estomper, la part de marchés des entreprises françaises chutant sensiblement sur le continent face à des concurrents de tailles comme la Russie ou la Chine, une coopération franco-turque sur le continent, à l’image du partenariat Eiffage et Yapi Merkezi au Sénégal, devrait être bénéfique à la France, la Turquie étant l’un des pays qui a ouvert le plus d’ambassades en Afrique ces dernières années et ses liens stratégiques et économiques avec le continent africain n'ayant fait que s’accroitre ces dernières années, concurrençant même progressivement la présence chinoise en Afrique. Parmi les 250 plus importants groupes de BTP au monde en 2020, classés par la revue américaine spécialisée « Engineering News Record » (ENR), la Turquie comptait, après la Chine, le nombre le plus importants de sociétés avec 44 entreprises avec un nombre croissant de projets en Afrique.
 
Un partenariat au Moyen-Orient, par exemple au Liban, ancien protectorat français mais qui fut également un territoire ottoman pendant des centaines d’années et où les deux pays sont actuellement présents, pourrait constituer un moyen de contrecarrer l’influence iranienne dans le pays. 
 
Au vu de ses liens privilégiés avec la Grèce ou l’Arménie, une bonne entente avec la Turquie pourrait permettre à la France d’aspirer à un rôle de médiateur en Méditerranée Orientale ou encore dans le Caucase. 
 
Incomprise par les anglo-saxons dans sa lutte contre l’islamisme radical, des relations étroites avec la Turquie, pays musulman à 99%, pourraient cependant apaiser certaines tensions avec le monde musulman. 
 
Les arguments sont nombreux. De façon certaine, les oppositions récentes à la Turquie n’ont pas servi les intérêts français, que ce soit en Libye, au Haut Karabakh, au Liban ou encore en Méditerranée orientale. De son côté, la Turquie a également intérêt à renouer des liens avec ses alliés européens.   
 
Malgré la fragilisation de son économie et l’effondrement de la livre turque, les signes porteurs d’avenir sont nombreux. Son écosystème start-up est florissant : les start-up turques n’ont jamais reçu autant d’investissement qu’en 2020 et l’acquisition, en juin 2020, par Zynga de Peak Games, un studio de développement turc de jeux mobiles pour 1.8 milliards de dollars a constitué un record dans le pays. De même, les levées de fonds réalisées par les fonds d’investissement turcs en 2020 constituent également un record pour le pays. Les équipements navals et drones, fleurons de l’industrie turque de défense, s’exportent désormais à l’international confirmant les avancées technologiques dans le pays. 
 
Mais surtout, au-delà des intérêts économiques et stratégiques, la thèse du « choc de civilisation » entre la France et la Turquie est infondée, au vu de l’histoire et des liens unissant les deux pays. 
 
Bien entendu, la démocratie multipartite turque demeure imparfaite mais à la différence d’autres pays en Europe, il s’y tient des élections libres (rappelons le revers de Erdogan dans les grandes villes de Turquie aux élections municipales de 2019) et ce depuis plus de 70 ans (soit bien plus longtemps que certains pays européens, comme l’Espagne). 
 
Son islam, de tradition pluraliste, inspiré de Rumi, Haci Bektasi Veli, ou encore Yunus Emre, ne peut être confondu avec un islam wahhabite obscurantiste. Rappelons que la Turquie continue d’être régulièrement frappée par des attentats islamistes visant les valeurs occidentales auxquelles elle est attachée et aucun homme ou femme politique ne revendique la violence au nom de l’islam. Du reste, la coopération policière entre Paris et Ankara reste étroite dans la lutte contre le terrorisme islamiste, la Turquie continuant à intercepter de nombreux terroristes revenant de Syrie pour les renvoyer en France, comme en témoigne l’arrestation en Turquie hier d’une française ayant rejoint les rangs du groupe terroriste Etat islamique en Syrie.
 
Sa société civile est forte, jeune et résolument tournée vers l’Europe. 
 
De nombreuses forces politiques dans le pays défendent encore le processus d’adhésion à l’Union Européenne. 
 
Dès lors, prenons garde à ne pas confondre les relations franco-turques avec des bisbilles politiques à court terme et à ne pas succomber au climat de peur dont nous n’avons guère besoin.
 
Reprenons en main « notre communauté de destin ». La France, la Turquie et l’Europe y ont tout à gagner. Mais ne tardons pas trop : « les amitiés renouées demandent plus de soins que celles qui n’ont jamais été rompues ».

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