Islam politique et multiculturalisme: est-ce si grave d'être néo-ottoman?

L’expression « néo-ottoman » ne devrait pas servir à caricaturer le passé ottoman en l’excluant de notre propre histoire et en aiguisant des angoisses dont nous n’avons guère besoin. Au contraire, la réapparition dans le débat de références « ottomanes » pourrait constituer une source d’enrichissement de nos discussions dans certains débats, parfois brulants, actuels.

La politique étrangère du président turc Recep Tayyip Erdogan, qui inquiète et interroge, est interprétée par la plupart des médias français comme ayant des ambitions expansionnistes et islamistes avec pour but ultime de renouer avec le passé impérial ottoman.

Devenue à la mode pour qualifier la politique étrangère de M. Erdogan, l’expression « néo-ottoman » semble ainsi désigner la volonté du pouvoir turc, animé par la nostalgie d’une splendeur perdue, de restaurer la « Sublime Porte » sous une forme rénovée.

Alors qu’émerge un monde multipolaire de plus en plus complexe et que certains principes occidentaux sont menacés par des extrémismes, voire directement par certaines puissances, ne devons-nous pas, d’avantage réfléchir à la place qu’occupe l’expérience ottomane au sein de l’histoire européenne avant d’utiliser péjorativement un terme, « néo-ottoman », qui définirait en creux une idéologie guerrière et expansionniste ?

Certes, les propos parfois peu engageants du Président turc ne favorisent pas une telle réflexion mais, quand bien même les désaccords avec M. Erdogan seraient-ils nombreux, l’expression « néo-ottoman » ne devrait pas servir à caricaturer le passé ottoman en l’excluant de notre propre histoire et en aiguisant des angoisses dont nous n’avons guère besoin.

Au contraire, la réapparition dans le débat de références « ottomanes » pourrait constituer une source d’enrichissement de nos discussions dans certains débats, parfois brulants, actuels.

Par exemple, il n’est pas inintéressant de confronter au passé d’une puissance européenne (bien qu’également asiatique et africaine) musulmane telle que l’État ottoman certaines notions souvent polémiques ou ambiguës telles que « islamisme », « islam politique » ou encore « multiculturalisme ».

Cet exercice pourrait permettre d’éviter certains malentendus ou amalgames et peut-être même de poser un regard différent sur notre système de gouvernance, notre rapport au pluralisme et à la laïcité, ou encore sur notre rapport au fait religieux.

L’islam politique n’est pas toujours islamiste.

L’expression « islam politique » induit fréquemment un monde musulman monolithique symbolisé par un totalitarisme obscurantiste prôné par le wahhabisme politique saoudien dont le bras armé serait l’intégration de l’élément religieux dans la sphère politique.

Mais si le totalitarisme était inhérent à « l’islam politique » dont la mise en œuvre résulterait d’une application littérale de la « Sharia », comment expliquer l’émergence sous l’ère ottomane d’un système pluraliste consacrant et protégeant la liberté de culte, qui, de plus, perdura durant des siècles ?

Ainsi, dans la continuité de la pax romana dont se revendiquait le sultan Mehmet II dit « le Conquérant », autoproclamé « Kayser-i Rum » (en français « le César des Romains »), la pax ottomana reconnaissait le pluralisme des Églises, leur organisation juridique et administrative et en assurait la protection.

Le droit coutumier des diverses communautés (« orf ») faisait partie intégrante du système juridique de l’État Ottoman (certains de ces droits coutumiers ont plus tard été codifiés, comme le code coutumier albanais, certains peuples des Balkans s’y référant toujours). Loin d’être un souverain absolu, le sultan exerçait ses pouvoirs dans les limites du droit musulman, mais aussi dans le respect du droit coutumier des peuples composant le territoire ottoman.

A ce titre, pour certains historiens, le système de gouvernance ottoman préfigurait l’État moderne.

Certains philosophes des Lumières tels que Voltaire, bien qu’ayant dans un premier temps développé des représentations négatives sur l’islam (le philosophe français décrivait Mahomet comme le plus criminel de tous les tyrans) reconnaissent également le pluralisme attaché à l’islam, présentant même le système de « hosgoru » (tolérance) ottoman comme un modèle dont devrait s’inspirer les souverains européens.

Par exemple, dans l’ouvrage catéchisme de l’honnête homme, ou dialogue entre un caloyer et un homme de bien (1763), Voltaire avait imaginé un échange entre un moine grec (« le caloyer ») et un « honnête homme » portant sur les persécutions mutuelles des chrétiens en Europe. S’exprimant sur le sujet le caloyer indiquait « Grace au ciel, les Turcs, sous qui je vis en paix, ne persécutent personne ». Ce à quoi « L’honnête homme » rétorque : « Ah ! Puissent tous les peuples d’Europe suivre l’exemple des Turcs ».

En somme l’islam tout comme ses manifestations politiques sont plurielles et ne conduit pas systématiquement à l’obscurantisme. L’État Ottoman en a été une illustration parmi d’autres.

Le multiculturalisme n’est pas toujours un chemin menant au communautarisme

En France, une opinion dominante se méfie du multiculturalisme ; ce concept irait de pair avec une absence de cohésion nationale, elle incarnerait la simple juxtaposition des communautés, un chemin menant au communautarisme.

L’exemple ottoman peut à nouveau permettre de porter un regard plus nuancé et positif sur cette notion de multiculturalisme.

Le modèle ottoman était fondé, comme évoqué ci-dessus, sur le système de « hosgoru », terme dont la signification est proche mais diffère légèrement de la tolérance. Du latin tolerantia (« constance à supporter, endurance, patience ») la tolérance renvoie avant tout à la capacité de supporter (plutôt que d’accepter) les différences, et ce malgré une désapprobation de fond.

Le terme « hosgoru », lui, vient de la combinaison du terme persan « hus » qui signifie « beau, bon, qui suscite la curiosité » et du verbe « goru » qui signifie en turc « voir ». Il renvoie donc à une acceptation des différences dans la mesure où celles-ci dérivent du « fitrat », concept islamique que l’on peut résumer par le renvoi à la « première création ».

Autrement dit, l’idée est que toutes les différences se trouvant dans la nature, il convient de les accepter. Il en découle que le système de « hosgoru », bien que multiculturel (les communautés s’organisaient séparément avec leur propres règles) a ouvert la voie à une confrontation positive des cultures, une curiosité de l’autre, un désir d’acceptation de la diversité.

Les relations qu’entretenaient les communautés de l’État Ottoman en témoignent :

Ainsi, de nombreux lieux de cultes étaient partagés entre juifs, chrétiens et musulmans et les clés de l’Église du Saint Sépulcre à Jérusalem restèrent confiées à des familles musulmanes pour éviter les affrontements entre rivaux chrétiens.

Le compositeur turque Dede Efendi, quant à lui, composait des « vals » ottomanes telles que Gulnihal intégrant de nombreuses influences anatoliennes.

Mélanges de musique populaires roumaines, tzigane, moldave, grecque, turque ou encore arabe et, considérée comme l’une des premières musiques de fusion au monde la musique transnationale Klezmer n’a elle pas bénéficié de la confrontation des cultures sous l’ère ottomane ?

Conclusion

Il serait bien sur hâtif de s’en tenir à une célébration du pluralisme ottoman sans évoquer les nombreuses guerres de conquête, animée par la soif d’expansion, semble-il, plus inhérente à l’État ottoman qu’à l’Islam (à l’instar de nombreux empires).

Avec comme conséquence directe des pertes humaines considérables que résument les propos du fondateur de la République de Turquie Mustafa Kemal dans son fameux discours du Nutuk : « Savez-vous quel est le nombre des fils d'Anatolie qui ont péri dans les déserts torrides du Yémen ? ».

Bien entendu, au regard de l’histoire ottomane, les va-et-vient de la République turque entre tradition pluraliste ottomane (de laïcité « passive » reconnaissant le pluralisme des Eglises) et tradition kémaliste (de laïcité plus « affirmative » qui, essentiellement, prévoit le contrôle de l’islam par l’Etat et cantonne le religieux à la sphère privée) sont constantes. Cette confrontation, bien qu’explosive, ne peut se confondre avec l’éruption progressive d’un islam politique totalitaire ou wahhabite.

Ce courant fondamentaliste ne correspond ni à la tradition islamique turque ni d’ailleurs à la tradition préislamique turque qui était également fondée sur un système multiconfessionnel marqué par l’influence du chamanisme et même du bouddhisme.

Il n’est donc pas surprenant que la Turquie continue d’être régulièrement frappée par des attentats de terroristes islamistes visant les valeurs occidentales auxquelles elle est attachée, comme la fusillade de la discothèque la plus prisée d’Istanbul, Reina, au soir du réveillon 2017, qui fit 39 morts. 

Alors que le président Erdogan, vient d’exprimer son souhait de « remettre sur les rails » les relations avec l’Europe, ne l’érigeons pas en « tête de turc » de l’intégrisme musulman. Faisons l’effort de comprendre la trajectoire de l’islam turc qui, mis à l’écart après la proclamation de la République, a mené un combat rude pour sa visibilité.

Cet islam turc demeure encore aujourd’hui blessé par cette histoire même si cela ne peut, bien entendu, en aucun cas justifier des dérives revanchardes.

 

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