Elections italiennes : comment traduit-on « c’est le bordel » en Napolitain ?*

On l’a compris, l’Italie vient de vivre des élections douloureuses. Voici quelques notes vues depuis le Sud de l’Italie pour conclure cette campagne électorale et traduire ici en France ce qu’il se passe là-bas. Et j’en profite pour ré-ouvrir ce blog**

Les anciens ont perdu, là-bas aussi

Pour ceulles qui n’auront pas suivi les résultats, je vous la fait en résumé, avec le lexique qui va avec :

Le Partito Democratico, de l’histoire ancienne ? On le comparait jusqu’à peu au PS français mais par fâcheuse habitude de muter avant d’exploser (il est né d’une mutation par étape des cercles dirigeants du Partito Communisto Italiano), on le comparera programmatiquement désormais à LREM. Seul hic : voilà un LREM qui vient de chuter historiquement à 19%. Pas assez pour annoncer sa mort mais assez pour ne plus comprendre à quoi servira-t-il ces prochaines années.

Forza Italia (FI), le parti du “revenant » Berlusconi. Le vieux magnat était persuadé jusqu’à peu de rester le leader de la coalition de droite/extrême droite, jusqu’aux derniers meeting qu’il avait réussi à conclure, mettant ainsi au pas Salvini (leader de la Lega, extrême droite qui avait déjà gouverné avec Berlusconi) et Meroni (leadeuse des Fratelli d’Italia, néofascistes « modérés »). En lieu et place d’un grand retour, FI s’écrase à 14% et passe derrière son allié, la Lega, à 17%. Si le « cavaliere » (« chevalier », surnom de Berlusconi) avait chevauché les voix xénophobes de la Lega jusqu’alors, la chute semble dur.

 

Les anciens partis de gouvernement ont donc perdu ces élections, lamentablement, et on s’y attendait. Cela doit nous faire noter une première chose : oui le « dégagisme » dont parle si souvent Mélenchon a encore frappé. Sauf que… (et là j’ai beau vouloir faire simple…)

 

L’extrême droite a gagné et personne ne s’en rendra compte

Quelques chiffres en commençant par les marges du champ politique :

Casapound, que l'on pourrait comparer en France aux Identitaires pour leur implantation et au GUD pour sa radicalité, mais avec un ancrage historique bien plus profond et une revendication assumée du "fascisme du 3ème millénaire", réunit 250 000 voix. Forza nuova (pareil en moins "social") 150 000. Giorgia Meroni, l’aile ultra-droite/néofasciste de la coalition dite « de centre-droite », réunit 1 300 000 voix, avec une ligne fasciste maquillée dira-t-on. Je vous laisse les soins du calcul.

Si Berlusconi accepte de se soumettre à sa coalition, Salvini le leader de la Lega (tenant d'un colonialisme old school contre le sud de l'Italie – c’est important pour la suite) peut légitimement réclamer le gouvernement en tant que leader de la coalition en tête (37%), surtout si Meroni l’appuie.

Le M5S (Movimento 5 Stelle, créé par Beppe Grillo, cet humouriste pas très drôle), qui nous avait déjà habitué à des alliances internationales avec l'UKIP britannique de Nigel Farage, a fait campagne sur le thème "zéro débarquement" (de migrants), bien pire qu'un Macron ou même un Fillon. Et ce sont eux les « grands vainqueurs » avec leur 32% à eux seuls.

 

Bref, pour lire tout ça avec des mots français et même si c'est toujours hasardeux de faire ça : l'extrême droite, dans une diversité à l'originalité toute italienne et fondue dans divers listes et coalitions, vient de l'emporter haut la main. Pour être plus clair, les 3 extrêmes droites viennent de gagner : celle du Nord, de la Lega, institutionnelle ; celle de l’espace alternatif, le M5S, qui rafle les voix d’un sud historiquement colonisé et touché par une pauvreté systémique ; celle « historique » et décomplexée, qui s’affiche comme « fasciste » sans vergogne (et non, ce n’est pas légal en Italie).

 

Les dominant·e·s ont leur espace public, les dominé·e·s en ont d'autreS

La naissance du M5S avait prouvé qu'une attente d'alternative "hors système" existait, un espoir rapidement réintégré aux institutions, à ses règles et au consensus politique. Eux arrivent à s'appuyer sur leurs gestions locales de Turin et Rome pour se renforcer au niveau national. Mais au-delà de cette articulation réussie (et malgré un bilan romain assez désastreux que les italien·ne·s ont apparemment oublié), c’est au Sud que le M5S rafle la mise, l’emportant même avec plus de 50% à Naples, ville gérée par la gauche radicale. Que conclure ? Que les pauvres se laissent berner et sont volatiles dans leurs votes ? Cela semble bien simpliste dans une ville dirigée par un gouvernement de gauche radicale, autour du Maire Luigi De Magistris (qui a renouvelé son mandat en 2017 avec plus de 60% des voix !) et appuyé par une partie des centres sociaux autogérés. C’est que le M5S et De Magistris ont un point commun : leur capacité à donner voix à ceux que l’Italie du Nord ignore, aux « subalternes ». L’expérience au Sud, et une grille de lecture spécifique, doit donc être convoquée.

Le M5S réussit en fait dans ces élections une combinaison gagnante originale. A l’image de ce que je décrivais de la victoire de l’extrême-droite, il l’emporte en fait en empruntant trois chemins « gagnants » : un programme xénophobe « classique » et « dans l’air du temps » ; une image institutionnalisée autour de ses deux mairies et de son jeune-(33 ans)-leader-sexy Di Maio ; mais surtout il arrive à capter un contre-espace social, celui du Sud, se sentant marginalisé par le leadership d’un Salvini et son racisme anti-méridional. Le M5S représente donc certes un obstacle majeur pour la gauche, captant la radicalité populiste, comme j’ai pu lire ici et là. Mais surtout, il offre une voix aux subalternes du Sud tenté·e·s par un programme xénophobe et orphelin d’un parti xénophobe. La grille de lecture Nord/Sud est donc centrale ici : à chacun·e son xénophobe mais surtout à chacun·e sa voix « alternative ». Cette carte des deux Italies (le Nord à la Lega, le Sud au M5S) se croise avec la carte historique des deux Italie sociales. Et ici, au Sud, se confondent alors cette Italie socialement à la marge avec un mouvement politique qui maintient son image de marge, les marges s’encastrent, la voix du Sud trouve une résonance décevante mais qu'il ne faut pas éluder à travers ce que le M5S a élargi d'espace dans le champ politique . En effet, comme Eric Fassin le soulignait récemment dans AOC, l’extrême-droite et notamment celle du « populisme digital » caractéristique de l'Italie d'aujourd'hui est également un contre-espace publique, un contre-espace des subalternes lorsque ceux-ci ne peuvent s’exprimer dans les canaux traditionnels, par refus d’accepter leur soumission. Si le M5S a pu donner voix à ce Sud, c’est qu’une telle voix des dominé·e·s existe et ne s’intègre que bien difficilement aux voix traditionnelles, celles des « anciens » partis, mais trouve ici une occasion « d’emmerder » les anciens partis du Nord (déjà lors du référendum pour la création de la République, les napolitains avaient eux voté pour le Roi, quelles têtes de mules tout de même !),

 

Chercher l’espoir au Sud ? (je ne parle pas du soleil…)

Où chercher l’espoir alors ? Tentons au Sud, ce Sud colonisé par le Nord lors de « l’unité » italienne et toujours renvoyé dans les discours politiques et médiatiques au stigmate de « bouzeux » (terroni) méridionaux et criminels, soumis à un véritable racisme interne septentrional (= du Nord). Venons-en donc au score de Potere al popolo, dont on aurait pu espérer une surprise, liste de la gauche sociale et "d'en bas" née de la combinaison d'un large segment des centres sociaux autogérés et de la gauche révolutionnaire organisée et impulsée par des militants napolitains. Un modèle qui n'a donc rien à voir avec la France Insoumise malgré ce que certains laissent croire, qui elle est née du projet d’ex sociaux-démocrates aussi sincères puissent-ils être mais surtout par en haut et en écrasant les réalités sociales locales et militantes qui ne feraient pas allégeance. Un autre contre-espace peut-il émerger à partir de là ?

 

Viola Carofalo, porte parole de Potere al popolo, annonçait lors du meeting de clôture à Naples qu'enfin une voix politique était venue du sud (le mouvement est né à Naples, c’est important dans le paysage italien). Viola Carofalo a raison : une autre voix est venue du Sud, celle de la gauche, la vraie, même si celle-ci semble échouer malgré elle dans son rôle historique : donner voix aux sans-voix. Pour l’Italie et pour sa (toute petite) gauche, ces élections ont donc mis en avant un fait majeur : elles se sont faites au Sud (c’est comme si les quartiers populaires et les zones rurales françaises avait été la clef d’une élection, imaginez…).

Et dans ce Sud, c’est donc le M5S qui écrase la concurrence dans tout le sud comme dans sa capitale, l’amenant à emporter ce scrutin. Rien ne les lie pourtant structurellement, ou historiquement, au Sud. Leurs leaders y sont peu présents et qualifiés d’amateurs d’ailleurs. Si la victoire du M5S au Sud est donc volatile, surtout elle est la défaite des autres « alternatives » : celle de l’extrême droite septentrionale qui se fait siphonner ses voix en l’absence de discours à adresser au Sud mais aussi celle de la gauche.

Cela doit nous obliger donc à repenser l'articulation entre contre-pouvoir national et expériences de pouvoirs locaux, de municipalisme de gauche, louant l'autogestion et l'antilibéralisme. Pourquoi un De Magistris (maire de Naples, qui soutenait à demi-mot Potere al Popolo) ne peut pas être un tel point d'appui pour reconstruire une gauche radicale et est resté en retrait quasi permanent de la campagne ? Il aurait pu être une clef (avec tous ses défauts pourtant) pour construire un contre espace venu du sud et à gauche, partiellement institutionnel mais qui de par sa nature et son ancrage subalterne aurait éviter l'aspiration populiste-parlementaire que peut connaître la France Insoumise par exemple. En lieu et place d'un tel projet, voilà le M5S qui capte cette attente radicale.

La forme organisationnelle par en bas, l'alliance de cultures militantes nouvelles et anciennes, la jeunesse du mouvement Potere al Popolo, la possibilité de s’appuyer sur une Italie riche en expériences sociales radicales et locales (institutionnelles ou issues de l’autonomie post-opéraiste), sont assurément des atouts d'une future recomposition. Mais force est de constater une nouvelle fois que si les élections peuvent être un outil, pour diffuser ses idées, prendre des morceaux de pouvoir ou encore unifier diverses réalités, cette question reste subordonnée à celle du mouvement social. Et l'Italie, tout aussi belle que sa culture militante à la base, par en bas, puisse être, n'a plus connu de mouvement de masse et national depuis... ouhlalala. Une liste électorale ne suffit donc pas à transformer cette somme d'agitations et d'expériences sociales foisonnantes en un germe de contre-pouvoir, en une perspective d'espoir, un contre-espace national capable de faire émerger un contre-pouvoir. Une liste électorale ne créé pas à elle seule un contre-espace pour les dominés, c’est au contraire un contre-espace conscient de lui-même qui doit faire émerger une force politique. C’est bien à cela que Viola Carofalo fait allusion.

Le M5S a réussi pour cette fois à ravir cette réaction idiosyncrasique du Sud, celle de vouloir voter « à côté » de ce que lui demande. A nous de la leur reprendre, de partir du Sud pour ravir le Nord. En Français ça donnerait : et si on arrêtait de cracher sur les pauvres, les quartiers, les « blancs frustrés » et qu’on tentait de repartir de leurs voix, aussi plurielles et parfois fuyantes comme des anguilles puissent-elles être ?

*et en Napolitain, ça donne un truc comme « Sta nu’ burdell ».

**Note : je profite de ces quelques commentaires pour relancer ce blog, qui aura bientôt un jumeau marseillais dans l’Agora du site d’information Marsactu si tout va bien. J’écrirai pour procrastiner, donc désolé si le style est lui aussi un peu bordélique, comme Naples où j’ai peut-être passé un peu trop de temps apparemment.

 

 

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