Des vœux d’intelligence collective et de solidarités

Les deux derniers mois de 2018 ont été marqués à Marseille par le drame du 5 novembre mais pas seulement. Chacun·e a pu voir notre ville se transformer particulièrement dans le centre-ville et bien au-delà. En ces premiers jours de 2019, nous devons nous souhaiter de continuer à tenir debout et d’être solidaires les un·es des autres.

Nous avons fait la démonstration ces deux derniers mois de notre capacité à penser la ville et la politique différemment, coudes serrés et intelligemment. Face à une gestion de crise qui pourrait relever de la cocasserie ou du Truman Show si celle-ci ne germait pas dans un terreau bien lointain de mépris social et politique, nous avons répondu en mettant en place des solutions pragmatiques, d’intelligence collective.

Alors que la mairie souhaitait accueillir les délogé·es dans 12 guichets différents (véridique), les collectifs et associations avons imposé la centralisation de l’accueil au sein d’un guichet unique. Alors que celui-ci dysfonctionnait faute de moyens et de compétences, nous avons imposé qu’un opérateur extérieur soit mandaté pour en reprendre la gestion et continuerons à être vigilant·es pour contrôler celui-ci. Alors que de nouvelles évacuations se préparent lorsque l’Etat lancera son audit de l’habitat ancien, nous proposons d’encadrer les droits des délogé·es autour d’une charte de relogement écrite par eux-mêmes et avec l’appui de militant·es et fluidifier ainsi l’ensemble de la chaîne de commande, ce que les pouvoirs publics semblent incapables de faire. Alors que le guichet unique semblait incapable de trouver des appart-hôtels pour les délogé·es, les délogé·es les ont trouvés eux-mêmes. Alors que les pouvoirs publics semblent incapables de suivre les dossiers des délogé·es et des sinistré·es, nous avons, associations et collectif, pas à pas suivi chacune des personnes qui nous ont contacté·es, parfois trouvé des solutions pour porter des repas chauds, des meubles pour les relogé·es, des appuis psychologiques et humains. Alors que rien n’était fait pour les fêtes de Noël et du nouvel an, des bénévoles se sont organisé·es pour offrir un bol d’air à toutes celles et ceux qui en avaient besoin. Alors que les pouvoirs publics font mine de ne pas trouver de solution pour reloger les délogé·es, nous identifions les immeubles vides, les réquisitionnons comme à St Just, réclamons leurs ré-occupation. Alors que certains dossiers de propriétaires véreux auraient pu être cachés ad vitam eternam, les journalistes locaux ont enquêtés et les ont dévoilés. Là où l’action publique est dirigée par des Cachard, des Jacquier, des Santelli, nous proposons nous de gérer la ville autrement, concrètement, pragmatiquement et de façon solidaire. Nous avons déjà commencé à le faire.

 

Nous ne sommes pas plus intelligent·es qu’eux, notre intelligence est collective. Elle puise ses ressources dans notre quotidien le plus simple, dans notre radicalité la plus ordinaire, dans nos besoins les plus élémentaires, dans notre colère la plus bouillonnante. Si la ville survit tant bien que mal aux conséquences de décennies de mal-logement, c’est bien que de nombreux·ses marseillais·es continuent à la faire tenir debout. Marseille s’écroule d’une politique n’a que trop duré mais cette ville tient fragilement sur ses deux jambes du Marseille vivant et populaire que nous incarnons, chacun·e de nous au quotidien. « Nous », ce sont les associations, les collectifs, les citoyen·nes qui se sentent concerné·es, les militant·es mais pas que, les artistes, les avocat·es, les organisateur·trices de concerts, les voisin·es et habitant·es, les copains et copines de tous les quartiers venus prêter main forte, les sinistré·es et délogé·es eux-mêmes, les familles de victimes …

 

Nous n’avons rien inventé, nous avons seulement continué à faire ce que des centaines de Marseillais·es font depuis des décennies : s’occuper les un·es des autres et trouver des solutions. Ce qui a changé c’est qu’aujourd’hui nous le faisons ensemble et publiquement. Il y en a assez de rester dans l’ombre et laisser quelques élu·es pathétiques et misérabilistes, de droite et de « gauche » récupérer les lauriers de la citoyenneté marseillaise. Cette citoyenneté ne porte pas de couleurs, d’origines, de communautés, de nationalités, contrairement à ce que l’on dit de nous. Elle est le terreau fertile que l’on cultive, résistant au poison politique qui n’a que trop été distillé. Tout cela ne se fait pas sans heurts, sans moments d’incompréhensions, sans moments difficiles bien sûr. Faire de la politique autrement, faire de la politique depuis le plus profond des sentiments d’avoir été collectivement touché·es par ce drame n’est pas chose évidente, jamais. Nous exprimons pourtant notre émotion, notre colère et notre dignité avec cette force qui est la nôtre et que nous avions failli oublier.

Dans les prochains jours, semaines, mois, années, nous n’aurons que faire des magouilles et trahisons, des récupérations et diffamations. Certain·es voudraient nous faire rentrer dans le rang des négociations feutrées, des solutions électoralistes, des « coups de mains » d’élu·es clientélistes dont on connait le prix, d’une confiance aux pouvoirs publics et aux politicard·es dont il ne reste quasiment plus rien. Nous nous adressons désormais à nous-même et plus à « ceux d’en haut ». Nous trouverons les solutions collectives nécessaires et les porterons ensemble. Nous n’oublierons jamais, ne pardonnerons jamais, ne lâcherons rien.

Voilà ce que je nous souhaite pour 2019 et bien après, à nous Marseillais·es : que cette ville change à jamais et que notre intelligence collective en (re)devienne le cœur battant.

 

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