Kevin Vacher
Sociologue, politiste, militant associatif, un œil sur Naples, un autre sur Marseille, un dernier ailleurs.
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Billet de blog 25 oct. 2020

Maintenant que nous savons

Maintenant que nous savons jusqu'où peut aller l'offensive raciste, combien elle peut toucher l'ensemble des droits démocratiques qui sont les nôtres. Maintenant que nous avons vu Darmanin, Blanquer, Praud et Zemmour servir de répliques aux idéologies haineuses. Maintenant, nous ne pouvons plus continuer comme avant.

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L’horreur a frappé deux fois depuis une semaine. D’abord, à Conflans, l’enseignant Samuel Paty a été l’énième victime d’une idéologie haineuse, d’extrême-droite, la même qui avait frappé Charlie Hebdo, le Bataclan, Christchurch ou encore Utoya. Puis, comme les répliques secouent des terres à plus basses intensités après des séismes, chacune de nos journées ont tremblé d’un revers de haines racistes et liberticides.

Un syndicat a été attaqué violemment, celui-là même dans lequel j’ai milité pendant de longues années et alors même que ses adhérent·es continuent en ce moment-même de distribuer des colis alimentaires pour les étudiant·es qu’ils défendent. Un journal aussi, auquel je suis abonné, le seul journal détenu complètement par ses lecteurs. Une « grande dame » n’a pas été épargnée, la LDH, institution que je pensais inattaquable, voire trop solide pour m’attirer lorsque j’ai commencé à mener mes premiers combats antiracistes. Mon monde professionnel, l’université, a été calomnié par un Ministre d’Etat, confondant un paradigme d’observation (« l’intersectionnalité ») et un débat politicien, racontant par là-même une série d’inepties intellectuelles assez effarantes. Enfin, des partis politiques ont été attaqués : EELV, LFI, le NPA et dernièrement le PCF. J’ai déjà voté pour chacun d’entre eux. Après tout ça, je n’ai même pas eu le temps de faire le deuil de Samuel Paty, qui exerce la même profession que moi, éduque au même esprit critique, prend les mêmes risques que je ne savais pas être en train de prendre jusque-là.

Mais maintenant, vous avez vu, ma gauche, qu’une association de défense des droits humains, qui fait usage de la justice et de la raison pour démontrer l’ampleur des discriminations contre les musulman·es, peut être attaquée et que d’autres pourront l’être à sa suite. Vous avez vu, ma gauche, qu’une telle attaque appartient à une salve de violences verbales, légales, législatives en cours, qui n’a d’autre vocation que de s’étendre à toutes et tous. Vous avez vu, comme c’était le cas pour nos ami·es juif·ves dans les années 30, que laisser les discours du complot se banaliser contre un groupe minorisé, c’est laisser un projet liberticide se légitimer. Maintenant, beaucoup d'entre nous ne pouvons plus supporter la nausée accumulée, il faut désormais réagir.

Maintenant, il faut acter qu’il faut tout de suite cesser de répondre aux questions de CNews, devenu l’étalage de Zemmour et ses ami·es, alors que nous appelons à son boycott depuis plus d’un an. Maintenant, il faut acter que se taire depuis tant d’années face aux accusations d’ « islamo-gauchisme » peut finir par des tags haineux et honteux contre le siège du parti des résistants. Ma gauche, faire bloc pour défendre les immondes attaques contre les oppositions politiques qui sont les nôtres est indispensable, mais ne nous trompons pas : ce ne sont là que les éclaboussures d’un acharnement contre les musulman·es et leur religion. Cela n’a rien à voir avec le droit de blasphème. 

Vous avez vu, ma gauche, qu’à l’instar de la liberté de caricature, aucune pensée raisonnée ou sincère, fusse-t-elle inspirée de religion, ne peut être laissée entre les crocs de ces infâmes. Il ne s’agit pas de défendre l’Islam, mais le droit à l’Islam, le droit à l’épanouissement des idées. Sans ce droit, celui de blasphémer n’aurait lui-même plus de sens, car il serait réduit à être noyé dans ce contexte haineux. Laisser la calomnie et la diffamation s’épandre ne peut conduire qu’à les laisser devenir des modes d’actions normaux, qui désormais viennent ronger toute forme d’idée, politique, universitaire.

Beaucoup d’entre vous le saviez déjà tout cela, bien sûr. Peut-être y a-t-il quelque chose à apprendre tout de même de cette semaine. Lorsque nos concitoyen·nes musulman·es, et peu importe leurs nationalités, sont attaqué·es, laissé·es seul·es sur ce front, le poison prend place. Brandir nos valeurs communes en ayant laissé la première ligne tomber sera bien vain, et peut-être est-il déjà trop tard. Comme un seul homme, nous avons fait bloc autour de nos ami·es communistes, et c’est tant mieux, c’est même rassurant. Apprenons désormais à nous constituer en bloc autour de chacun·e, pour chaque groupe ou individu sur qui on laisse planer ce doute qui écrase ceux et celles à qui on spolie la présomption d’innocence. C’est ce qui nous arrive, parfois, quand nos concitoyen·nes musulman·es sont attaqué·es : on tergiverse, on attend de savoir, d’être sûr·es. Je ne fais pas la leçon, à moi aussi cela a dû m’arriver, bien sûr.

Mais maintenant nous savons que les deux jeunes femmes attaquées au couteau à la Tour Effel, vont être défendue sous le chef de l’agression raciste, que le CCIF va devoir s’armer et dépenser des fortunes en avocats, perdre un temps précieux pour résister à cette dissolution politique qui se prépare. Maintenant, nous savons que d’autres vont être attaqué·es. Pour chaque personne ou groupe musulman ou identifié comme tel qui sera attaqué, ce seront tant que Colonel Fabien, de syndicats, d’intellectuels ou de journalistes qui seront à nouveau éclaboussés en seconde ligne.

Maintenant que nous savons, nous, organisations de lutte contre le mal-logement, pour le climat, les droits des femmes, le droit des travailleur·ses, l’indépendance des médias, l’émancipation sportive, culturelle, l’économie alternative etc. : nous ne pouvons plus tergiverser. 

Maintenant, nous savons qu’il faut retisser un corps fédérateur autour de nos frères et sœurs musulman·es, mettre nos moyens à disposition pour qu’ils puissent agir et s’exprimer sans crainte d’une dissolution ou d’un coup de couteau. Maintenant, nous savons que leurs paroles sont d’or de par leur simples existences pourfendues, tant elles seront fragilisées dans cet obscurité qui vient. Notre combat principal doit désormais être de permettre leur combat, en faisant corps dans de grandes marches contre l'islamophobie et tous les racisme, en remobilisant la raison comme arme, en faisant de l'éducation populaire. Nous disposons de ces armes, elles sont notre ADN. Nous nous devons de les brandir à nous dès que chaque once de notre humanité est attaquée et pas seulement pour protéger nos propres bases arrières, c'est cela qu'être de gauche.

Nous cherchions de quoi nous unir. Ils nous ont montré en quoi les attaques que chacun·e de nous pouvait recevoir devrait être un prétexte de cette unité. Nous savons qu’en face, ils n’hésiteront désormais plus un seul instant et ce, jusqu’aux plus hauts niveaux de l’Etat.

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