Un réveil des quartiers populaires marseillais qui vient de loin

Une crise majeure s'est ouverte à Marseille, suite au drame du 5 novembre dernier et aux mobilisations qui ont suivi. Mon récit, particulier du fait de ma forte participation aux mobilisations ici discutées espère proposer quelques éclairages aux observateurs médiatiques et politiques ainsi qu'aux acteurs citoyens.

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Kevin Vacher, sociologue (Paris VIII / CRESPPA-CSU), militant des quartiers populaires, habitant de la rue d’Aubagne (Marseille).

Le traitement médiatique des événements émeutiers du samedi 1er décembre a révélé la focalisation de la presse nationale sur les faits de violences mais pas seulement. Jean-Yves Camus souligne à raison « l’effet de curiosité »[1] des journalistes (et rajoutons : des personnalités politiques) pour cette mobilisation, son organisation mais également l’élargissement sociologique de la pratique émeutière au-delà de l’extrême-gauche et des jeunes habitants des quartiers populaires. Aussi importants soient ces événements, cette focale se fait au détriment d’une analyse de fond de ce qu’il est en train de se passer. A force de penser en termes de « basculements », on en oublie de regarder comment une crise se construit en présence de différents fronts qui s’alimentent, deviennent contingents, et qui s’appuient sur une situation préexistante. L’originalité de la mobilisation des « Gilets Jaunes » tend en effet à éclipser d’autres lames de fond, comme la mobilisation #noustoutes du 24 novembre et des crises dans la crise comme celle de Marseille. Cette crise s’est ouverte suite à l’effondrement de 2 immeubles le 5 novembre 2018, provoquant la mort de 8 personnes à une centaine de mètres de chez moi. Je reviens ici sur ce que la crise de Marseille peut révéler, au sein de cette crise générale. L’annulation du conseil municipal du 10 décembre par Jean-Claude Gaudin alors qu’une mobilisation était prévue, la polémique qui ne s’éteint pas concernant la démission de ce dernier, les divisions dans la majorité municipale, la démission ou suspension de leurs délégations de 3 élus locaux propriétaires de « taudis » ou encore la prise en main par l’Etat des opérations en lieu et place des collectivités territoriales sont autant de signes d’une crise sociale et politique majeure dans la deuxième ville de France. Celle-ci s’inscrit dans un temps long au passé mais également au futur.  

Samedi 1er décembre, BFM TV et d’autres médias couvrent l’actualité parisienne et la forme émeutière qu’a pris la mobilisation. La couverture des « régions » se fait à travers le prisme parisien. La journaliste en charge des régions introduit ainsi sa carte de France en présentant ce que l’on peut résumer comme « les autres faits de violence liés aux Gilets Jaunes » ailleurs en France. Si l’on inverse le regard, que l’on provincialise Paris et les Champs Elysées, c’est-à-dire que l’on cherche recentrer son regard hors de Paris, à partir des événements eux-mêmes et de leurs genèses, le traitement médiatique de ce qu’il s’est passé à Marseille se révèle politiquement catastrophique. Ce jour-là, le point de jonction ne fût pas les quelques centaines de gilets jaunes présents sur la Canebière – l’artère centrale de la ville – mais le cortège pour le Droit à un Logement Digne, qui réunissait entre 12 000 (police) et 20 000 (organisateurs) manifestants. Si l’on suit les chiffres policiers (malgré leurs nombreuses limites), le plus gros cortège de la journée fût ainsi la manifestation pacifique marseillaise. Rejoint par l’intersyndicale mobilisée contre la vie chère (quelques milliers de personnes) et les Gilets Jaunes (quelques centaines), le cortège unifié rejoint la Mairie et se conclue par le mot d’ordre spontané de « Gaudin démission » alors que le reste du pays interpelle le Président de la République. En occupant cette centralité politique, le cortège pour le logement structure également la cause défendue. Au-delà du mot d’ordre en lui-même (le logement), c’est une alliance sociale originale qui se constitue, partiellement similaire mais plus aboutie que celle que l’on observe ailleurs en France. La revendication de « Dignité » pour les quartiers populaires, portée les collectifs de quartiers fût ainsi soutenue par les syndicats, des franges des classes moyennes et supérieures et jeunes habitants des quartiers populaires, par des acteurs politiques allant de l’extrême-gauche jusqu’à un élu UDE en passant par les anciens réseaux Guérinistes. Après presque un mois de mobilisation, trois marches (marche blanche le 10 novembre, marche de la colère le 14 novembre et marche pour le logement le 1er décembre) et un rassemblement (le 10 décembre, date du Conseil Municipal annulé, devant la Mairie), il faut souligner que cette coalition sociale, mettant au cœur les quartiers populaires et populations reléguées jusqu’alors hors de la sphère publique locale, est en capacité aujourd’hui de faire démissionner une équipe municipale. C’est du jamais vu. Pour comprendre cela, il faut revenir sur la situation initiale dans la ville et la construction de cette mobilisation exceptionnelle dans l’histoire sociale et politique de Marseille, les faits émeutiers à Marseille du 1er décembre devenant ainsi plutôt des révélateurs que des éléments d’analyse.

 

L’invisibilisation orchestrée des classes populaires

Cesare Mattina analyse dans son étude sur le système clientélaire marseillais (1) que celui-ci s’est longuement appuyé sur la construction de communautés « gagnantes » (arméniens, juifs, pieds-noirs…) et de communautés « perdantes » (Arabes, Comoriens…). Cette polarisation des relations entre le pouvoir local et ces intermédiaires sociaux recoupe dans l’histoire du peuplement post-coloniale de la ville un clivage social entre classes populaires d’un côté et classes moyennes et supérieures de l’autre. La distribution des objets de la relation clientélaire (logement, emplois…) se fait ainsi au profit des classes moyennes ou parfois des classes populaires stabilisées. L’analyse féconde invite à porter également le regard sur les conséquences de cette politique systémique sur la construction d’un rapport local au politique, particulièrement sur les classes populaires. Dans mes précédentes recherches, il n’était ainsi pas rare d’observer une articulation de facto entre diverses logiques d’action politique, composant un sens politique hybride. Certains militants associatifs pouvaient ainsi être syndiqués à la CGT, user de relations clientélaires avec leurs élus locaux en tentant d’élargir la distribution des gains à un collectif d’habitants plutôt qu’à des individus. Ils pouvaient se rapprocher de l’extrême gauche dans leur activisme quotidien et louer l’action de telle ou tel élu·e de droite qu’ils connaissaient personnellement, parfois familialement. En l’absence de ressources importantes et/ou légitimes (canaux partisans, positions institutionnelles, capital militant), ces militants associatifs puisent ainsi d’autres ressources ou activent des relais politiques partout où ils sont disponibles, y compris dans la relation clientélaire, parfois en transformant celles-ci en relation entre un élu et un collectif plutôt qu’un individu, permettant d’être entendu et parfois d’obtenir certaines petites victoires. Ceci explique d’ailleurs partiellement la présence de certains acteurs dans des mobilisations coanimées par des militants de la gauche radicale puis leurs départs vers des réseaux Guériniste ou vers LREM (notamment à travers des candidatures électorales). Au-delà de l’effet d’aubaine de pouvoir être élus, il s’agit également d’opportunité pour puiser des ressources mobilisables pour « le quartier », référent central de leur action. Globalement, l’ensemble des mobilisations de quartier que j’ai pu observer dans mes recherches, quelle que soit la couche sociale mobilisée (y compris dans les mobilisations portées par les classes moyennes sur des thèmes liés à l’hygiène ou la sécurité urbaine), mettent en œuvre de telles quêtes de ressources, certains ayant des réseaux de voisinage – le socle de base - mieux dotés que d’autres. En conséquence, les habitants des quartiers populaires se trouvent à la fois relégués dans l’espace urbain (ce qui est valable pour le Nord de la ville et non pour le centre), perdants dans le jeu clientélaire mais également enserrés dans ce dernier et ainsi réduits à une visibilité sociale et politique très limitée (peu d’élus issus « des leurs », peu de gains matériels…). A la ségrégation urbaine s’ajoute donc une exclusion de la sphère publique locale qui semble s’amoindrir ces dernières années.

 

Une séquence de dénonciation du système politique local et de prise de parole des classes populaires

La dernière séquence de l’histoire politique locale tend en effet à modifier la donne, pour des raisons objectives et subjectives. Celle-ci s’ouvre à partir de l’Affaire Guérini (PS) en 2009 et la série de dénonciations qui s’en suit. Cette affaire, centrée sur la crise des déchets a mis en lumière dans le même temps la question de la probité politique et du droit à la ville . Elle touchera jusqu’à l’autre côté de l’assemblée municipale en rappelant les liens clientélaires étroits mais parfois tendus entre le syndicat majoritaire Force Ouvrière et Jean-Claude Gaudin. La grève des éboueurs de 2010 et la réquisition de militaires par le préfet participe à fragiliser ce système d’alliance entre certains fonctionnaires territoriaux et l’édile. Elle permettra paradoxalement de le dénoncer d’autant plus fortement. Les personnalités politiques socialistes qui se faisaient garantes d’une présence des relations clientélaires dans les quartiers populaires ont perdu en crédibilité politique et en ressources disponibles pour maintenir ce système du fait des réductions budgétaires mais également de la perte de la Mairie du 7ème secteur en 2014, du département, de la région et de la métropole en 2015. Patrick Menucci, candidat socialiste aux municipales et à l’époque maire du 1er secteur (centre-ville notamment populaire), a lui participé à la mise en dénonciation de ce système pendant sa campagne. En préambule de cette séquence électorale, en 2013, une mobilisation principalement (mais pas seulement) issue des quartiers populaires du Nord de la ville, contre la criminalité organisée, a mis également mettre en musique cette dénonciation du point de vue des quartiers populaires. Celle-ci peut être considérée dans cette séquence comme la première vox populi des communautés « perdantes » et des classes populaires reléguées à se faire entendre massivement (5000 personnes défileront dans le centre-ville le 1er juin 2013). Si ce « collectif du 1er juin » ne perdurera pas pour raisons tant internes qu’externes, il sera régulièrement à l’époque présenté comme se situant dans la filiation directe de la Marche pour l’égalité de 1983 (qui est partie de Marseille). Cette filiation tient tant à l’événement politique similaire, c’est à dire la prise de parole publique et autonome du champ politique d’un groupe social marginalisé, qu’à la présence d’acteurs faisant le pont entre ces deux événements séparés de presque 30 ans d’histoire conflictuelle avec les pouvoirs politiques locaux, socialistes ou de droite. On peut également formuler l’hypothèse que la crise du système clientélaire local touche les classes « gagnantes ». Une certaine distanciation entre pouvoirs locaux et classes moyennes peut s’observer à travers l’apparition de mobilisations contre la mauvaise gestion des déchets par des Comités d’Intérêt de Quartier (pourtant la base sociale de la droite municipale) ou via des groupes Facebook modérés par des acteurs appartenant aux classes moyennes ou encore pour la préservation du patrimoine archéologique du site de La Corderie (dans le 7ème arrondissement, peuplé de classes moyennes voire supérieures). Il est intéressant d’observer que ces deux pôles de mobilisation, n’interagissant quasiment jamais entre eux et constituant deux espaces d’interactions autonomes, se sont rejoints partiellement dans les mobilisations actuelles pour le logement et le droit à la ville. Comme le notait une participante lors d’une réunion « inter-quartiers » de préparation de la manifestation du 1er décembre, cette rencontre qui réunit alors les collectifs d’habitants que l’on peut classer à gauche mais ayant des ancrages sociaux différents, les syndicats et une partie du monde associatif « fait se rencontrer des gens qu’on a pas l’habitude de voir ensemble, il faut le conserver ça ».

Ce panorama de l’état du système clientélaire local ne désigne que des tendances en cours et ne se veut évidemment pas décrire une situation de démantèlement complet de celui-ci. L’observation de la séquences en cours et des prochaines élections municipales nous permettront d’y voir plus clair à ce sujet. L’on peut pourtant d’ores et déjà constater : (a) une fragilisation des relations clientélaires laissant une certaine liberté d’action à de nouveaux acteurs (cf. la marche du 1er juin 2013 mais également l’élection de Jean-Luc Mélenchon comme député de la 1ère circonscription, un territoire populaire), (b) d’une recomposition possible d’alliances sociales mettant au cœur les quartiers et couches sociales populaires, (c) l’apparition de nouveaux acteurs dans cette recomposition, notamment les jeunes diplômés précaires cohabitant avec les classes populaires historiques ou issus de celles-ci. Je vais revenir maintenant sur ce dernier point.

 

Une nouvelle communauté populaire objective ?

Michel Péraldi le souligne dans une interview pour Libération(2) : « Les notables [n’ont] pas vu venir ces jeunes qui ne sont pas des bobos riches [et qui sont capables d’]entraîner avec eux les descendants des chibanis ». Cette jonction est en effet observable à différentes échelles : celle de la solidarité entre les mobilisations des quartiers populaires et la mobilisation dans le quartier de la Plaine (portée par des activistes très politisés, précaires économiquement mais dotés scolairement et culturellement) ; au sein même du « Collectif du 5 novembre – Noailles en colère » fondé suite au drame du 65 rue d’Aubagne, réunissant militants associatifs en filiation avec la Marche de 1983, habitants du quartier plus ou moins dotés économiquement et culturellement ; ou dans la composition sociale des émeutes du 1er décembre réunissant jeunes habitants des quartiers populaires du centre et du Nord, Gilets jaunes, syndicalistes, jeunes militants d’extrême-gauche précaires économiquement et fortement féminisés. La liste des 8 victimes elle-même, dans laquelle on retrouve aussi bien une jeune étudiante italienne (une nouvelle population massivement présente dans le centre-ville), un artiste précaire qu’une mère de famille comorienne ou un vendeur de cigarettes de contrebande (une activité importante dans le quartier) algérien est à l’image de la composition sociale du centre-ville populaire. Unis dans une identification commune à un drame et à l’hétérogénéité sociale et culturelle des victimes, la question du logement, l’égalité devant le drame, ont provoqué un sentiment d’appartenance commun fortement incarné et dépassant de loin le fantasme de la Marseille populaire. Il a ainsi révélé l’objectivité d’une certaine commune appartenance à une nébuleuse des précarités économiques et la condition commune d’occupants d’habitats indignes.  Il est indispensable en outre de noter le lien plus étroit que certains des jeunes précaires et diplômés entretiennent avec les classes populaires et l’immigration postcoloniale dont ils sont tout simplement issus (c’est mon cas par exemple). Nombreux sont ainsi celles et ceux qui sont eux-mêmes des descendants d’immigrés et/ou issus de quartiers et de classes populaires, ayant pu se diplômer, être formés à l’activisme social et politique – tendanciellement influencés par l’extrême-gauche et les théories décoloniales et féministes. Ces jeunes précaires forment ainsi une génération capable non seulement d’entrainer les « anciens » mais également de renouveler le paysage militant et s’exprimer par eux-mêmes pour les couches sociales dont ils sont issus, même s’ils s’en distinguent désormais par leur niveau de diplôme et leur capital culturel. Une personnalité comme Saïd Ahamada, premier député d’origine comorienne et ayant grandi dans un grand ensemble du Nord de la ville, est un autre exemple (même s’il appartient à la génération précédente) de cette autonomisation des descendants d’immigrés du système clientélaire binaire socialiste/droite locale. Cela ne présage évidemment pas d’un possible renouvellement du système clientélaire entre ses mains (Ahamada a été élu pour la première fois sur les listes de la socialiste et ex-Guériniste Samia Ghali en 2014) mais tend à démontrer qu’une communauté « perdante » (les Comoriens) dispose désormais de « l’un des leurs » dans le jeu politique local.

 

Une « désectorisation » par le drame ?

Le drame du 5 novembre 2018, et surtout la mobilisation qui s’en suit, s’est ainsi appuyé sur cette situation initiale tout en la dépassant. La crise politique locale en cours n’est ainsi pas seulement due à la révélation dramatique de l’état du logement à Marseille ni seulement au nombre historique de manifestants. Si l’on atteint à trois reprises et en un mois des chiffres comparables aux manifestations syndicales mieux préparées et structurées, il faut en chercher les causes au-delà de l’humus objectif que forme la composition sociale du centre-ville de Marseille. Cette crise est l’expression d’une « convergence des luttes » non-pensée stratégiquement, si l’on veut conserver le langage militant, ou, plus sociologiquement, d’un processus comparable toutes proportions gardées à la « désectorisation » théorisée par Dobry dans son analyse des crises (3). Des segments sociaux cohabitant dans mon propre quartier sans nécessairement être en relation régulière, des mondes professionnels régulés jusque là de façon autonome, des mondes militants privés de causes unifiantes se sont joints dans les dernières semaines. Je pense ici aux liens étroits que journalistes locaux et correspondants de la presse nationale ont commencé à tisser avec la mobilisation, certains ayant été eux-mêmes évacués, mais également aux fuites d’informations de la part d’agents municipaux qui leur ont valu un rappel à l’ordre de leur direction ou encore à la jonction Gilets Jaunes et syndicats(4). Un certain nombre d’acteurs, interagissant dans le cadre de liens sociaux faibles mais pré-existants ont fait fructifier ces derniers et se mettent ainsi à se parler et à agir ensemble. Dans cet humus objectif précédant le drame, la capacité des militants associatifs ou des jeunes précaires à prendre la parole, à activer des relations antérieures, à politiser certaines questions et à penser stratégiquement la mobilisation – lié à l’accumulation d’un capital militant ou à la conversion de capitaux culturels ou professionnels - ont été des facteurs déterminants. D’un coup de fil entre voisins pour organiser une assemblée à la publication d’un événement sur les réseaux pour annoncer une Marche, en passant par la capacité à faire venir des avocatsà unir différents réseaux militants ou à intervenir en tant que chercheurs, ingénieurs, psychologues… ce sont là autant de compétences permettant d’établir une pensée stratégique de la mobilisation et de la structurer qui sont présentes au sein même du quartier, là où elles sont dans d’autres mobilisations puisées à l’extérieur du territoire. A l’échelle des relations fines et inter-individuelles, cette jonction des groupes sociaux et de leurs compétences ne se fait évidemment pas sans une continuité des rapports de domination. Paradoxalement, les mêmes recettes permettent la reconnaissance d’un collectif de quartier spontané par les pouvoirs publics tout en le composant socialement de façon déséquilibrée. Le collectif du 5 novembre est par exemple surcomposé d’habitants diplômés, de militants et de propriétaires occupants, là où le quartier de Noailles est composé majoritairement de personnes peu ou pas diplômées et de locataires. Mais son ancrage dans le quartier et sa capacité mobilisatrice d’un large prisme social est toutefois indiscutable. Les premières semaines qui ont suivi le drame du 5 novembre ont même amoindri partiellement cette distinction sociale de par l’intensité de relations sociales qui se sont nouées lors des assemblées de quartier, rassemblement, discussions de voisinage autour des lieux du drame ou dans les cages d’escaliers. Enfin, la centralité historique et patrimoniale de Noailles dans le paysage Marseillais(5), incarnant l’imaginaire du Marseille populaire, a permis que l’ensemble de la ville (ou presque, certains élus préféraient continuer à demander en « blaguant » à leurs opposants s’ils n’étaient pas sous les décombres, selon le témoignage d’un élu communiste) puisse s’identifier à la mobilisation et lui offrir une caisse de résonnance inédite. En témoigne la présence constante les premières semaines qui ont suivi le drame des habitants d’autres quartiers déjà mobilisés (particulièrement les quartiers Maison Blanche, Air Bel, Bourelly, La Plaine), sur la rue d’Aubagne, filmant et diffusant en direct les événements sur les réseaux sociaux, participant aux réunions, discutant avec les nombreux journalistes présents et rendant en retour encore plus visibles leurs propres mobilisations.

 

Une nouvelle voix plurielle et centrée autour du Marseille populaire

Dans la coordination des mobilisations des différents quartiers qui a permis de faire grossir les rangs des cortèges des 3 marches (marche blanche, de la colère et pour le logement) ainsi que les différents appels à celles-ci, l’on retrouve in fine de nombreux acteurs précédemment présents dans les séquences antérieures de mobilisations et de dénonciation que la ville a connu : les membres de l’association « un centre-ville pour tous », tendanciellement des experts de l’urbain connus pour leur mobilisation dans les années 2000 autour de la requalification de la rue de la République, les organisateurs de la Marche du 1er juin 2013 déjà cités, des blogueurs sur les questions urbaines tel Mathieu Grappeloup, réputé proche de LREM etc. . Diverses continuités dans des réseaux d’acteurs, marquées par des dénonciations initialement parallèles de la corruption politique et posant des questions liées à l’espace urbain mais issus de couches sociales et ayant des structures idéologiques différentes, se sont ainsi retrouvés autour de cet appel, rejoints ensuite par les Gilets Jaunes et les syndicats. Des pages Facebook tel que « Marseille Vigilance citoyenne » intervenant sur des questions d’hygiène et de sécurité, un membre d’un Comités d’Intérêt de Quartier classé à droite que j’ai pu suivre lors de mes recherches et que j’ai croisé lors de manifestations ces dernières semaines ou encore le collectif des habitants du Parc Corot mobilisés contre la présence de squatteurs, ont ainsi déplacé leur attention sur le droit à la ville, le logement et le Marseille populaire. Se forme ainsi ce que l’on peut appeler une communauté de cause(s) plurielle, polarisé autour du quartier de Noailles et re-problématisant des engagements jusque-là autonomes les uns des autres. Cette polarisation a pour effet de dé-situer socialement l’expression publique de certains acteurs pour s’unir autour des classes populaires, premières concernées par des évacuations qui touchent dans le même et dans le reste de la ville des catégories sociales plus variées.

L’observation de la composition sociale des participants aux faits émeutiers du 1er décembre comme des victimes de la répression alimente ce constat. Au-delà des faits nocturnes de violence urbaine, il faut noter la répression extrêmement rapide par les forces de l’ordre du cortège du 14 novembre (marche de la colère), touchant indistinctement des populations peu habituées à la répression policière. De façon incomprise par les concernés, des familles, des personnes âgées, des personnes primo-manifestantes ont vécu ensemble cette répression et ont constitué ainsi immédiatement une communauté d’expérience très large de la violence policière, au-delà mais aux côtés des traditionnelles « cibles » (jeunes militants et jeunes des quartiers populaires). Il est à noter pour autant que cette répression n’a pas eu pour effet de décourager les manifestants de se rendre à la Marche suivante : le 1er décembre a réuni encore plus de monde que les marches précédentes, y compris de source policière. Une réelle communauté d’expérience s’est construite au gré des actes de répression policière pendant les temps calmes des manifestations et a permis de peupler les émeutes urbaines de façon très hétéroclite et réunissant plus centaines de personnes. Militants d’extrême-gauche, gilets jaunes quarantenaires venant manifester pour la première et trinquant devant une voiture de police en train de brûler, anciens syndicalistes, jeunes des quartiers populaires, présence non-négligeable de femmes sont autant d’exemples de cette communauté d’expérience élargie. La « crise de Marseille » qui s’est révélée ce jour-là a pris une ampleur considérable.

 

Rupture et continuités

Si les quartiers et classes populaires reléguées politiquement et socialement jusqu’alors ne disposent pas encore d’expression en tant que tel dans le système municipal toujours en place, le champ politique vient donc désormais de s’ouvrir un peu plus largement, notamment du fait de cette coalition sociale. Si la « crise des Gilets Jaunes » révèle des tendances similaires ailleurs dans le pays (citons par exemple la jonction entre le Comité Adama, François Ruffin, certaines fédération syndicales et unions locales, et les Gilets Jaunes), la situation politique à Marseille semble ainsi bien plus avancée et s’appuie sur le temps long des dénonciations et d’une prise de parole des quartiers populaires. Plutôt qu’une « résilience » historique et qui laisserait la place à un « éveil des consciences » (propos d’une dirigeante de la France Insoumise locale dans une vidéo sur les réseaux sociaux), il est nécessaire d’observer la profondeur historique de cette mobilisation. Si rupture il y a, celle-ci tient donc plutôt à la contingence des dénonciations qui cohabitaient jusqu’alors, à l’image des cohabitations des différentes couches sociales du centre-ville et au-delà et à la possibilité qui en découle d’une prise de parole politique autonome et venant briser le carcan du système communautaire et clientélaire marseillais. Cette crise dans la crise pourrait donc s’ancrer dans le temps long à la condition que des groupes d’acteurs choisissent de la faire fructifier. Il me semble que là où le mouvement des gilets jaunes est relativement limité en termes de structuration et de capacité à changer en profondeur les règles des mondes sociaux et politiques dans lesquels il intervient, la mobilisation marseillaise pourrait ancrer dans l’espace local une nouvelle donne. Comme le mouvement contre le mal-logement et celui des Indignés à Barcelone, les actions autogestionnaires à Athènes et la révolte sociale en Grèce post-2008 ou encore la coalition des centres sociaux et des élites intellectuelles à Naples dans l’Italie tumultueuse de cette dernière décennie, les fruits les plus féconds et durables d’un moment dit de crise ne sont parfois pas les plus visibles, ni les plus « nationaux ». Il faudrait ici peut-être dé-Jacobiniser enfin l’analyse et l’action politique.

 

  1. Mattina C. Clientélismes urbains: gouvernement et hégémonie politique à Marseille. Paris: Presses de Sciences Po; 2016.
  2. Michel Peraldi : A Marseille, «il y a une forme d’exotisme de proximité qui est à l’œuvre» [Internet]. Libération.fr. 2018 [cité 3 déc 2018]. Disponible sur: https://www.liberation.fr/france/2018/11/15/michel-peraldi-a-marseille-il-y-a-une-forme-d-exotisme-de-proximite-qui-est-a-l-oeuvre_1692319
  3. Dobry M. Mobilisations multisectorielles et dynamique des crises politiques : un point de vue heuristique. Rev Fr Sociol [Internet]. 1983 [cité 3 déc 2018];24(3):395‑419. Disponible sur: https://www.persee.fr/doc/rfsoc_0035-2969_1983_num_24_3_3672
  4. [#Vidéo] La CGT et les Gilets Jaunes se rencontrent à la Marseillaise - Journal La Marseillaise [Internet]. [cité 3 déc 2018]. Disponible sur: http://www.lamarseillaise.fr/marseille/societe/73705-video-la-cgt-et-les-gilets-jaunes-se-rencontrent-a-la-marseillaise
  5. Burles J. Ne démolissez pas Noailles [Internet]. [cité 3 déc 2018]. Disponible sur: https://www.facebook.com/346641915913368/photos/pcb.358162371427989/358161338094759/?type=3&theater

 

[1] Emission « Arrêt sur Images » du 23/11/2018 : https://www.arretsurimages.net/emissions/arret-sur-images/gilets-jaunes-les-journalistes-se-sont-dit-mais-qui-sont-ces-gens

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