Passe sanitaire et loi séparatisme : l’impossible convergence des luttes

Le conseil constitutionnel français vient de valider l’essentiel des dispositions de la loi contre le séparatisme dite loi « confortant les principes républicains ». Il l’a fait dans l'indifférence générale, l’attention étant tout entière accaparée par la contestation de la loi instituant le passe sanitaire, dénoncée comme « dictatoriale ».

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Que la « dictature liberticide » ne soit condamnée par de larges secteurs de la société française que pour l’atteinte qu’elle porte au confort et au droit au divertissement de la petite bourgeoisie, alors que, dans le même temps, elle s’épanouit en toute impunité dans la répression discriminatoire des libertés fondamentales d’une communauté désignée par son appartenance et ses pratiques religieuses est le révélateur inquiétant d’une fracture profonde et de l’irrémédiable segmentation des luttes menées au nom des libertés.

La lie de Romulus

Dans ce contexte, on est fondé à garder toutes les distances possibles par rapport aux manifestations actuelles contre le passe sanitaire, quoi qu’on puisse leur trouver par ailleurs de juste et de légitime. Il n’est en effet pas question de souscrire à des protestations portées dans la rue sous la férule de partis et de personnalités qui ont surenchéri tout au long de l’année 2021 sur le projet gouvernemental relatif au séparatisme, tout en appuyant la loi sécurité globale et en scandant leur soutien à la police, en dépit des preuves accablantes des violences commises par ses membres contre des jeunes issues des minorités ethniques.

Je n’ose pas imaginer l’accueil que réserverait la petite bourgeoisie opposée au passe sanitaire à ceux qui auraient l’outrecuidance de se joindre à ses manifestations en brandissant des slogans contre la loi séparatisme. Sur ce plan, aucune convergence des luttes contre la « dictature liberticide » ne serait tolérée. L’universalisme ne saurait se laisser aller à de telles indulgences !

Je me rappelle cet instant vécu à l’assemblée nationale le 2 février dernier, pendant le débat sur la loi séparatisme, lors d’une intervention à la tribune de Jean-Luc Mélenchon. Le leader de la France Insoumise avait su présenter les arguments, tirés de l’histoire de la République et des principes qui la fondent, qui auraient dû dissuader l’exécutif et le parlement français de mettre ce texte en chantier. Il n’en a à vrai dire omis aucun, redonnant à la laïcité son sens historique, tiré de l’interprétation qu’il fallait faire de la loi de 1905, le rapportant à l’acception la plus raisonnable du triptyque républicain et mettant en garde, en relevant les outrances de certains amendements proposés, contre les effets de stigmatisation « de nos compatriotes musulmans » qui résulteraient inévitablement de la promulgation du texte et sèmeraient les germes d’une guerre civile.

Mais Jean-Luc Mélenchon, grave et solennel, a dû s’interrompre à un moment crucial de sa démonstration, surpris par les rires que son allocution provoquait chez les députés de la majorité et des différentes droites, ainsi que sur le banc du gouvernement.

Cette hilarité signifiait à raison à l’orateur qu’il était à côté du sujet, qu’il n’avait pas compris ce qu’il se passait. Elle le mettait d’une certaine façon dans la posture du sénateur romain Caton dont Cicéron disait de son opposition intransigeante à la dictature de Jules César : « Il parle comme s’il vivait dans la République de Platon, alors qu’en réalité il vit dans la lie de Romulus ».

De fait, le leader des Insoumis vivait à cet instant précis dans les chimères de la république française universaliste et soucieuse de l’égalité des droits, alors que les ricaneurs du Palais Bourbon n’ignoraient pas que c’était la république nationale et chauvine qui s’apprêtait à conforter ses principes en promulguant une loi islamophobe.

Les manifestants contre le passe sanitaire adhèrent à n’en point douter à ce réalisme et n’accepteront jamais de se fourvoyer dans une convergence de luttes improbable.

Ils partagent avec leurs députés qui ont voté la loi séparatisme les mêmes valeurs. Celles-ci sont de la même essence que la référence nationale, à laquelle elles n’ont cessé de se conjuguer depuis les attentats de 2015 pour charrier un pathos dont l'expression la plus remarquable est ce fameux "esprit de janvier" qu'on a voulu à toute force  faire souffler sur la France. De même que la liberté d'expression républicaine s’impose à la liberté d'expression démocratique, la nation, en tant que référence unificatrice, s’oppose à la société qu’elle écrase en substituant ses représentations aux réalités, son unité d’apparence aux diversités de fait, son unanimisme ambigu aux antagonismes avérés.  Elle a beau jeu de renverser les rapports de domination, en convertissant les minorités et les plus faibles en ennemis subversifs. Car, par ce qui n’est qu’un paradoxe apparent, l'union sacrée requiert la division et pousse à un inconciliable qui n’a d’autre issue que la mise au ban.

Le fétichisme des valeurs

Les mots utilisés ne sont d'ailleurs jamais neutres et le recours systématique au vocable de "valeur" n'est pas fortuit. Tant qu’on y voit un droit individuel et un instrument du pluralisme démocratique, la liberté d'expression demeure accessible à l’entendement et justiciable de l’analyse.  Elle a en quelque sorte une valeur d'usage qui a cours dans la réalité. Dans le discours "républicain", au contraire, elle se convertit en une valeur marchande, totalement incorporelle, permettant  d’assurer un profit idéologique. De même qu'en économie la valeur d'échange dépossède les producteurs de leur produit dès lors qu'ils ne le consomment plus mais que tout devient marchandise, dans l'idéologie républicaine, la liberté d'expression s’affranchit du vécu, elle transcende l'expérience. Marx soutenait que la valeur d'échange s'objectivait en "valeur" tout court, qu'elle se fétichisait à l'égal de toutes les formes religieuses. C'est le sort qui est fait à la liberté d'expression, comme à toutes les "valeurs républicaines" : elle est dépourvue de tout contenu accessible à l’entendement et n'a plus de réalité que dans les rituels de l'union sacrée.

Mais pour en revenir aux manifestations actuelles, n’oublions pas que ce ne sera pas la première fois qu’une grand-messe populaire s’ordonne en prenant soin que les intrus en soient exclus. A cet égard, le slogan "Je suis Charlie", retenu depuis la manifestation du 11 janvier 2015 comme signe de ralliement à la nation, ne pouvait être mieux choisi. Sous son apparence de bonhomie, il était fait, en réalisant dans les altitudes vertigineuses de l’idéologie une fusion de la liberté/valeur et de la nation incorporelle, non pas pour unir mais pour creuser les divisions.

Le choix était délibéré, exprimant un refus étroitement idéologique de prendre acte d'une donnée de la réalité : les musulmans de France dans leur majorité étaient définitivement décidés, à tort ou à raison, à ne voir dans les caricatures du prophète qu'un outrage insoutenable qui leur était fait. Telle était leur sensibilité et il y a fort à parier qu’ils n’en ont  pas à ce jour démordu. C'est donc à un emblème conflictuel et diviseur de la liberté d'expression qu'on a choisi d'identifier la nation, en l'imposant par la violence symbolique des appareils de représentation hégémoniques. A l'heure où on prétendait éprouver l'unité nationale, on s'était senti, plus que jamais, affranchi de l'impératif démocratique qui dicte que la délibération, élargie à tous sans exclusive, est seule garante du consensus. On a préféré considérer que la moindre concession à la complexité de la société constituerait une reculade inadmissible, un aveu de faiblesse, une reddition.

Il y avait cependant un vice dans la démarche : l'union sacrée et la liberté d’expression ne font pas bon ménage. Leur compagnonnage peut faire illusion dans le ciel des valeurs, là où la trinité de la foi elle-même est concevable. Mais, dans le monde réel, la première ne peut étreindre la seconde sans l'étouffer. Et c'est bien ce qu'il s'est passé en France une première fois en janvier 2015 : "Je suis Charlie" est vite devenu un critère de partage manichéiste à l'usage des inquisiteurs de tous poils (journalistes, politiques, enseignants, etc.) : le prétexte de mauvaise foi était tout trouvé pour maudire les banlieues qui n'avaient pas suffisamment grossi le rang des manifestants, jeter l'opprobre sur les villes qui ne s'étaient pas assez mobilisées, soupçonner du pire tel joueur de football qui n'avait pas porté les couleurs de Charlie, condamner à la prison, en comparution immédiate, des "twittos" de quinze ans pour apologie du terrorisme, ouvrir des procédures disciplinaires à l'encontre de jeunes collégiens qui n'avait pas voulu se mettre au garde-à-vous, et procéder dans un poste de police à l'interrogatoire d'un gamin de huit ans.

Dans l'azur des valeurs républicaines, au nom de la liberté d’expression, tous ceux-là en ont été dépouillés et conséquemment rejetés de la communauté nationale. Mais leur punition, elle leur fut infligée dans la promiscuité du monde sensible, là où elle fait mal.

Plus récemment, l’assassinat de Samuel Paty devait fournir l’occasion de recourir à ce même procédé de persécution par les valeurs républicaines.

Des crimes contre l’idéologie nationale

Dès le 18 octobre 2020, la mobilisation contre l’assassinat du professeur d’histoire de Conflans-Sainte-Honorine avait permis de renouer avec les thèmes agités à l’occasion de la manifestation du 11 janvier 2015.

Bien qu’on ne puisse douter que ce crime ait suscité l’horreur de toutes les composantes de la société française, les « commentateurs » se sont, comme à l’accoutumée, préoccupés de savoir si les « musulmans » avaient suffisamment pris part à la manifestation, alors même que tout avait été fait pour les en dissuader. Il eût été en effet trop facile que les manifestants soient conviés à exprimer l’indignation que leur inspirait un meurtre commis avec la plus extrême barbarie et dont la victime était de surcroît un enseignant de cette école publique dans laquelle tous et toutes mettent leurs espoirs d’un avenir pour leurs enfants. Il a fallu que la barre du consensus soit placée plus haut et que les gens soient conviés à célébrer une liberté d’expression illustrée par les caricatures de Charlie. Ces dessins étaient à l’honneur, affichées sur la place de la République, pour bien marquer qu’on ne saurait être admis dans la communauté des citoyens sans avoir subi la sélection par les « valeurs ».

Puis, au cours de la première semaine de novembre 2020, des événements graves sont venus confirmer que, en dépit des assurances données par le président de la République et le gouvernement, les thèses qui soutiennent à grands cris l’existence d’un continuum entre le terrorisme et les millions de Français de confession musulmane constituaient la grille de lecture dominante.

Le vendredi 6 novembre, le ministre français de l’éducation nationale annonçait que son administration avait recensé dans les établissements scolaires « 400 violations » lors de la minute de silence organisée lundi en hommage au professeur assassiné Samuel Paty", ajoutant que "chaque incident (faisait) l’objet de « poursuites »". Et, en effet, on apprenait le lendemain que quatre enfants avaient été interpellés par les forces de l’ordre le jeudi 5 novembre pour « apologie du terrorisme », les faits délictueux en cause s’étant « produits dans une école primaire d’Albertville (Savoie), lors d’un temps d’échange après l’hommage au professeur ». L’enquête menée à Albertville par une journaliste de Mediapart a ramené les faits à leur juste proportion : quelques-uns des élèves qui se sont sentis harcelés par la sempiternelle leçon sur la liberté de conscience illustrée par les caricatures de Charlie-Hebdo, se sont défendus par des propos s’écartant de l’ « orthodoxie » républicaine. Le fait que ces propos aient pu être qualifiés pénalement d’apologie du terrorisme et justifié une descente de police en règle à l’heure du laitier démontre assez clairement à quel point les catégories du droit sont dénaturées par le discours paranoïaque ambiant. L’apologie du terrorisme cesse d’être un délit dont les éléments constitutifs sont définis par la loi pénale pour devenir un crime contre l’idéologie nationale.

Et ce qu’il y a de problématique dans cette affaire, c’est que l’usage était ainsi consacré de piéger les musulmans chaque fois qu’une cérémonie était organisée pour commémorer la mémoire des victimes du terrorisme en mesurant leur comportement à l’aune de l’adhésion qu’ils manifesteraient ou pas à la liberté d’expression, fétichisée une bonne fois pour toutes dans les caricatures de Charlie Hebdo.

Je crois qu’il fallait faire ce rappel pour éclairer l’actualité dont la transparence des thèmes n’est qu’apparente.

Avec les manifestations contre le passe sanitaire, l’ironie de l’histoire fait que la république des valeurs se trouve soudain requalifiée par ses plus fidèles hérauts en « dictature liberticide », gouvernement, parlement et conseil constitutionnel confondus. Mais les adversaires de Charlie ne seront jamais conviés à ajouter aux doléances exprimées les griefs qui attestent pourtant le plus sûrement qu’elle le mérite.

Alors bon vent ! Et à chacun son combat !

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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