L’hystérisation du débat sur le hirak: à propos des «révélations» d'Ahmed Bensaâda

Il est difficile d’ignorer la polémique qui s’est engagée depuis la fin du mois de mai à propos des manipulations étrangères du hirak algérien, alimentée essentiellement par la thèse qu’expose Ahmed Bensaâda dans le livre qui incrimine certaines figures, individuelles ou associatives, mises en lumière par le mouvement de protestation enclenché le 22 février 2019 [1] .

Publié également sur mon blog Contredit: https://contredit.blogspot.com/2020/06/lhysterisation-du-debat-sur-le-hirak.html

Je n’ai pas lu cet ouvrage, qui ne m’est actuellement pas accessible, mais on me pardonnera de me livrer à tout le moins à une critique externe de ses énoncés à partir des extraits qui en ont été divulgués sur Internet et des interventions publiques auxquelles a donné lieu sa parution, notamment celles de l’auteur lui-même.

A titre préliminaire, je voudrais dire que l’auteur ne donne pas, dans sa démarche générale, les meilleures garanties de crédibilité éthique et intellectuelle.

D’abord, le fait qu’il ait confié à Richard Labévière le soin de rédiger la postface de son ouvrage desservirait plutôt son entreprise. Cet homme, j’en ai personnellement fait l’expérience, est prêt à tout pour diffuser son interprétation du monde, y compris à se rendre complice des plus grossières falsifications[2]. Si c’est une caution morale que A. Bensaâda espérait trouver en lui, il a fait le mauvais choix.

- Ensuite, l’auteur s’est cru bien inspiré, en réponse à une critique qui lui avait été adressée, de commettre le 6 juin dernier un article qu’il a signé du nom de son frère assassiné il y a 25 ans. Intitulé « Hocine Bensaâda répond à Mourad Dhina[3] », cet article loue l’intégrité et les mérites de son véritable auteur et accuse la personne qu’il interpelle d’être le commanditaire de l’assassinat du malheureux prête-nom que rien ne rattache plus pourtant aux affaires de ce monde : « Je suis mort, M. Dhina, conclut-il, mais mon âme vous hantera jusqu’à la fin des temps ». Ce procédé macabre est choquant car il mêle un mort aux vilenies ordinaires que s’échangent les vivants. Il s’apparente à de la sorcellerie, à cette magie noire dont on dit qu’elle utilise les morts comme ingrédients de ses maléfices.

Une chose et son contraire

- Enfin, A. Bensaada est passé maître dans le double langage, dans une forme de duplicité qui sème la confusion sur l’opinion qu’il délivre. Il répète à l’envi qu’il n’a jamais nié l’authenticité du hirak dont il ne manque pas une occasion de saluer les vertus et la pertinence. A l’en croire, il s’efforce seulement de mettre en garde contre ceux qui voudraient le récupérer pour le mettre au service d’agendas étrangers hostiles à l’Algérie. Cette mise au point est largement relayée par ses laudateurs qui lui taillent désormais un costume de « lanceur d’alerte ».

Mais cette autojustification est irrecevable car il s’est laissé aller à des jugements péremptoires qui interdisent définitivement d’y voir autre chose qu’une manoeuvre. Dès le 4 avril 2019, dans le premier article qu’il avait consacré au hirak, il avait en effet conclu dans les termes catégoriques suivants :

« Le modus operandi de ces manifestations conforme aux principes fondamentaux de la lutte non-violente de CANVAS montre que 19 ans après la Serbie et 8 ans après le début du « printemps » arabe, l’Algérie connaît à son tour une révolution colorée[4] » (Souligné par moi) ».

Depuis lors, il a asséné avec constance ce diagnostic, déclarant dans une interview publiée par le journal  L’expression du 2 janvier 2020 :

« Le mouvement de protestation qui touche actuellement l’Algérie n’est pas différent de ceux qu’ont connus certains pays arabes en 2010-2011. Il s’agit d’un prolongement du mal nommé « printemps » arabe qui a causé le chaos dans nombre de pays arabes » (Souligné par moi) ».

Il n’y a dans ce verdict ni « si », ni « mais » ni « peut-être », le mode est indicatif et la forme affirmative : le hirak est une révolution colorée, prolongeant le printemps arabe.

S’il se mêle désormais à ses propos des hommages rendus au hirak, dans l’oubli simulé de son diagnostic, notamment quand il se félicite dans l’article que j’ai cité que la jeunesse ait « pu faire dégager un pouvoir moribond » (entendez celui de Bouteflika), c’est parce qu’il a rejoint un courant qui se renforce rétrospectivement, et qui considère, dans le respect scrupuleux de la doxa officielle, que le seul vrai hirak est celui qui, enclenché en février, aurait pris fin en avril (ou en mai selon les versions) avec la destitution de l’ancien président de la République. Dans les déclarations qu’il fait depuis la parution de son livre et dans celles d’autres personnes dont il est proche et qu’il semble avoir désignées pour s’exprimer en son nom (notamment au sein de sa maison d’édition), le soutien qui est apporté à la « solution constitutionnelle » mise en œuvre par Gaïd Salah le 12 décembre 2019 (l’élection du président Tebboune) va de pair avec la conviction que, à partir d’avril 2019, c’est un faux hirak aventuriste qui s’est perpétué. Cette vision des choses est arbitraire et injuste car elle discrédite sans raison valable une partie importante de ceux qui ont manifesté. Il n’est pas contestable que le hirak était composite, charriant des populations demandeuses de réformes plus ou moins radicales et qu’une partie d’entre elles s’est retirée des manifestations. Qu’elle l’ait fait parce qu’elle adhérait à la solution préconisée par l’armée au printemps dernier n’est pas à écarter. Mais, pour rendre compte de ce phénomène, est-il besoin de jeter l’opprobre sur ceux qui ont persévéré dans la mobilisation ? Au risque de sous-entendre que leur présence au départ de l’action pervertissait le mouvement à son origine et qu’il n’y a en conséquence jamais existé de hirak « vertueux » ? Ce qui est, nonobstant la duplicité de son analyse, la pensée profonde de A. Bensaâda.

J’en viens maintenant à la thèse centrale de l’auteur que j’aborderai en élargissant la perspective aux quelques thèmes suivants :

Une grille des « symptômes » réductrice

1° La méthode qu’il utilise dans son ouvrage et dans l’ensemble de ses écrits est contestable car elle réduit l’approche faite des « révolutions colorées » à des cases qu’il coche sur une grille des symptômes très réductrice qu’il a lui-même confectionnée. Avec pour résultat que, chez Bensaâda, l’identification d’une révolution colorée découle quasi exclusivement d’observations relevant de la sémiotique la plus simplificatrice. Il suffirait à l’en croire qu’un mouvement de protestation recoure aux moyens de la lutte pacifique pour que la paternité doive en être attribuée à la constellation des ONG et autres groupuscules agissant pour le compte de la subversion américaine. Une telle approche n’est pas recevable car elle  interdit tout dépassement des apparences qu’elle dispense de soumettre à l’épreuve fatidique de l’approfondissement.

Je voudrais rappeler à ce sujet que j’avais moi-même, dès le début du hirak[5], relevé que les manifestations, du fait de l’anonymat de leurs promoteurs, de leurs modalités de recours à l’action pacifique, par l’iconographie très caractéristique qui leur avait servi d’ « ornementation », notamment les scènes de fraternisation avec les forces de l’ordre, et dans l’accompagnement qui en était assuré à travers les réseaux sociaux, ressemblaient à s’y méprendre à celles qui avaient inauguré les « révolutions colorées » et plus près de nous dans le temps et dans l’espace le si mal nommé « printemps arabe » qui a mis sur le carreau au moins deux Etats de la région (la Libye et la Syrie), en favorisant leur dépeçage par un nombre considérable d’armées étrangères agissant directement ou par l’entremise de mercenaires armés.

Mais, précisément, le jugement que j’avais porté sur ces précédents, notamment arabes, ne s’était pas fondé sur le seul examen « sémiotique » de leurs prémices pacifiques. Je m’étais forgé une conviction en constatant la tournure qu’avaient prise les manifestations qui s’étaient très vite accompagnées et nourries d’actions de guerre conjuguées menées par des armées régulières et des milices vouées à semer le désordre, actions violentes qui, dans le cas très spécifique de la Libye, avaient été menées d’entrée de jeu, sans que l’on soit réellement sûr que des manifestations populaires dignes de ce nom leur aient servi d’amorce. Il faut ajouter que l’ingérence dans les affaires des Etats subissant ce type d’attaque est codifiée et fait appel à un arsenal standardisé de mesures dont le caractère intrusif s’accentue dans une gradation qui va des mesures structurelles prises en amont (soutien aux institutions de la « démocratie » et à l’opposition, réformes économiques dictées comme conditionnalité à l’aide internationale, etc.) jusqu’aux mesures directes qui leur succèdent en aval (agitation entretenue dans un but insurrectionnel, missions d’information, médiations, menaces de sanctions économiques, menaces d’intervention militaire, etc.).

Dans la version qui fut la sienne en 2011 dans les pays arabes, la « révolution colorée » se reconnaissait à la simultanéité progressive des manifestations civiles et de l’ingérence d’abord diplomatique, puis très vite militaire, directe ou indirecte, qui précipitait les pays et les Etats dans le chaos. Autrement dit, elle se reconnaissait certes à ses préambules, fortement marqués par le recours aux techniques de l’insurrection pacifique, codifiées notamment par Gene Sharp, mais aussi par les signes évidents qui sont aussitôt apparus d’une déstabilisation orchestrée de l’étranger. Au terme de ce processus, l’arbre devant être jugé à ses fruits, les « révolutions » de ce type, qu’elles réussissent ou qu’elles échouent, ne manquent jamais à tout le moins d’ébranler l’édifice institutionnel de l’Etat ciblé et de provoquer des déchirures profondes dans son tissu social.

Pour toutes ces raisons, le jugement porté sur la nature du hirak ne pouvait s’arrêter à un constat superficiel. Celui-ci devait et doit encore être pondéré par la prise en compte de la situation sur laquelle la contestation a débouché, en prenant en compte les données fournies par les luttes politiques internes qui agitent le champ du pouvoir algérien et les capacités d’interférence dont disposent certaines forces occultes qui se nichent traditionnellement au sein des appareils sécuritaires de l’Etat. Et il n’est guère besoin d’acérer le regard pour se rendre à une évidence toute simple : rien n’indique, un an et demi après le déclenchement du hirak, que l’Algérie ait été prise pour cible par une révolution colorée.

Un pouvoir mieux assis que jamais

2° - Bien avant le coup d’arrêt donné au mouvement par l’épidémie du covid-19, les rapports de forces au profit du pouvoir et au détriment de la société demeuraient en effet solidement établis. Le régime s’est reconstitué dans sa configuration antérieure au 22 février 2019, soumis à l’emprise de l’armée et de ses services de sécurité. Ce qui a permis à ces derniers, tout en long des trois derniers mois d’avoir les mains libres pour dissuader par la répression exercée contre des dizaines d’activistes toute renaissance de la protestation. L’appareil militaire apparaît plus que jamais comme le détenteur des principaux leviers du pouvoir dans la mesure où, après avoir destitué Bouteflika et coopté à sa place l’actuel président Abdelmadjid Tebboune, il garde la haute main sur les principales institutions régaliennes de l’Etat et notamment la justice dont les juridictions pénales n’ont pas cessé, sur ses ordres, de délivrer des mandats de dépôt et de prononcer des peines d’emprisonnement dans des affaires ayant trait à l’exercice des libertés publiques. Tels sont les acquis de la « solution constitutionnelle » qui a la faveur d’Ahmed Bensaâda et de ses soutiens !

A l’heure où le régime s’apprête à mettre en discussion un projet de réforme constitutionnelle, il est aisé de prévoir que cette hégémonie de l’armée demeurera le trait principal de l’ordre constitutionnel algérien tant il est vrai qu’aucun texte écrit ne pourra jamais apporter, par les « normes » qu’il édictera, la moindre modification substantielle à la réalité matérielle de l’ordre social qui sous-tend le système et qui surdétermine au contraire de manière implacable le fonctionnement de toutes les institutions.

Mais il faut aller plus loin et ajouter que, après qu’un mouvement populaire ait échoué au terme de 12 mois de manifestations d’une ampleur sans précédent à arracher au commandement militaire la moindre réforme du système, il nous est loisible de qualifier de la manière la plus adéquate possible le statut que s’est octroyé la hiérarchie militaire dans l’ordre social algérien. A cet égard, il n’est plus possible de continuer à considérer que le phénomène se limite à la seule question de « la prééminence du militaire sur le civil », héritée du mouvement national. Derrière la prétention de l’armée, renouvelée avec éclat à l’occasion de cette « année du hirak », à détenir le monopole de la définition et de la mise en œuvre de l’intérêt national, se dissimule la consolidation de l’appareil militaro-sécuritaire en force sociale détentrice d’intérêts et de privilèges non négociables par la société. Ce qui signifie clairement que la hiérarchie militaire, sinon toutes les composantes humaines de l’armée, s’est bel et bien constituée en caste oligarchique échappant à la loi commune qui régit le reste de la société.

Cette caste se singularise par deux traits qui ne sont qu’apparemment contradictoires. Le premier, qui est somme toute propre à tous les appareils militaires, en fait un bloc « insulaire » dans la mesure où on n’y adhère pas nécessairement grâce à la position sociale qu’on occupe : l’armée est régie par des règles de recrutement et de promotion dans le grade qui en font un groupe social fermé sur lui-même, régi par des mécanismes organiques qui lui sont propres, dans lequel la progression de carrière obéit à une dynamique endogène, tout à fait indépendante de la logique qui détermine la compétition et les critères de réussite au sein de la société. Le second trait est en revanche que la position acquise à l’intérieur de la caste, en termes d’influence dans le commandement ou de pouvoir dans l’appareil d’encadrement bureaucratique, confère, sans que la loi commune ne le prescrive ni ne puisse s’y opposer, une aptitude exorbitante à l’immixtion dans les rapports sociaux à des fins d’enrichissement matériel qui échappent à toutes les règles sociales de la concurrence ou du mérite, quelles qu’elles puissent être.

De la sorte, s’est constituée une caste à la fois extérieure à la société et omnipotente en son sein. Elle y occupe l’espace dévolu à la bourgeoisie qu’elle ravale au statut parasitaire de classe compradore tributaire des prébendes qu’elle veut bien lui allouer dans le cadre d’associations d’intérêts hautement lucratives financées grâce à la dilapidation de la rente dont la caste dispose. Elle a liquidé, avec le concours d’une bureaucratie aux ordres, les dépouilles de l’Etat social paternaliste hérité des premières décennies de l’Etat algérien, rendu caduques les législations promulguées en matière de droit du travail et de sécurité sociale et contribué au dépeçage du patrimoine agraire dont l’Etat avait la propriété, réduisant la masse des travailleurs à la condition de journaliers trimant sans espoir de lendemains dans l’enfer de l’économie informelle, c’est-à-dire au chômage déguisé.

Il faut se rendre à l’évidence : une caste aussi puissante, s’appuyant à la fois sur le monopole des armes, la servilité de l’administration et la libre disposition des richesses du pays, ne peut se sentir menacée par les soubresauts d’une société exsangue.

Le pot de terre contre le pot de fer

3° - Et de fait, le hirak n’a jamais eu l’envergure requise pour ébranler le système que je viens de définir à grands traits et n’en a d’ailleurs jamais exprimé l’intention que dans quelques slogans simplificateurs qu’il a pu brandir ici et là. Il se trouve actuellement à l’arrêt, incapable de se renouveler dans de nouvelles formes d’action, dans un contexte où la paix civile, n’en déplaise à ceux qui crient au loup, n’est troublée par aucune sédition observable qui serait la signature d’une ingérence étrangère.

C’est faute d’avoir pu puiser dans le présent, préférant fétichiser le patrimoine du mouvement national, que le hirak n’a pu imposer la moindre réforme du système. Pouvait-il d’ailleurs le faire, pour être tout à fait franc ? J’ai déjà eu l’occasion d’écrire qu’il n’y avait pas la moindre chance de faire pièce à l’hégémonie de la hiérarchie militaire si on ne puisait pas dans les ressources des forces sociales du pays. Encore aurait-il fallu cependant que ces forces existent de manière structurée, qu’elles soient déjà influentes et agissantes dans le tissu de la société civile.

Et j’entends par société civile quelque chose de plus enraciné que la poignée d’associations microscopiques qui a accaparé cette appellation tout au long de l’année 2019 ! J’entends la société civile au sens que lui donnaient Hegel et à sa suite Marx, bien que l’un et l’autre en conçoivent l’articulation sur le politique de manières diamétralement opposées. La société civile c’est la société qui, vivace, donne vie à tout et à tous. C’est le lieu de la production de richesses, le lieu de la création et des échanges qui, indispensable à l’ensemble de la collectivité, est le creuset de tous les pouvoirs. Que l’Etat ait ensuite pour rôle d’arbitrer entre ces pouvoirs, comme l’affirment les libéraux ou d’entériner les rapports de domination qui se nouent entre eux, comme le soutient le marxisme, importe peu pour l’instant. L’essentiel est qu’il en est, d’une manière ou d’une autre, la traduction.

Ceci pour dire que, étant donné la faiblesse et la précarité de la société algérienne, délibérément entretenues par le pouvoir depuis six décennies, les carences du hirak étaient inscrites d’avance dans les rapports sociaux.

Emmanuel Sieyès, lorsqu’il défiait la caste nobiliaire à la veille de la révolution française, pouvait lui opposer l’argument que le tiers-état était « tout » parce qu’il réunissait entre ses mains la totalité des activités qui faisaient exister la nation, voire qu’il était à lui seul cette nation tout entière (c’est-à-dire ce qu’on dénommerait aujourd’hui la société). Quelle catégorie sociale algérienne pourrait arguer, à l’adresse de la caste militaire régnante, d’une telle prétention ? Certainement pas la classe travailleuse, livrée aux aléas du libéralisme sauvage et vivant d’expédients, trahie par les dirigeants de la centrale syndicale (l’UGTA) qui, tout en se réservant sa représentation comme une chasse gardée, a pris part à la prédation, essentiellement à travers la « tripartite » (État, syndicat, patronat) qui n’avait de cesse, semaine après semaine, que de consommer la ruine de l’économie nationale et la paupérisation de la majorité.

Aussi bien le hirak n’a-t-il eu pour vocation que de véhiculer les appétits d’une classe moyenne essentiellement urbaine rêvant de conquérir des libertés démocratiques qu’elle s’est imaginé pouvoir obtenir en faisant l’économie d’un bouleversement des rapports sociaux. Et c’est sans doute parce qu’il ne disposait d’aucun levier social décisif que le mouvement s’est fait au nom du peuple tout entier, au prix d’une surenchère nationaliste supposée faire l’unanimité.

Or, l’unanimisme nationaliste, au contraire de l’antagonisme social, a pour moteur l’affect. Il est donc hautement volatil car très réactif à toutes sortes d’émotions et de suspicions, notamment celle de trahison. C’est ce qui rend aujourd’hui l’opinion publique vulnérable à la campagne menée par des milieux intellectuels acquis au nationalisme du désistement pour faire croire que le hirak n’est que le cheval de Troie d’une entreprise US de regime change.

Un lien de causalité plus que problématique

4° - Et c’est le lieu ici d’évoquer ces « révélations » faites par A. Bensaada à propos du financement des « ténors autoproclamés du hirak » par la « National Endowment for Democracy » (NED).

Ce volet de la démonstration qu’il fait de la manipulation étrangère du hirak appelle trois ordres d’observations :

- Le premier est que, jusqu’à la promulgation en 2012 de la loi n° 12-06 relative aux associations, le financement étranger de ces organismes était de notoriété publique. Réalité bien connue, il était traité régulièrement par la presse et, mieux encore, revendiqué haut et fort par ceux qui en étaient les bénéficiaires. Nous savions depuis une quinzaine d’années que la LADDH (Ligue des droits de l’homme) avait reçu pareils financements, ce qui était un motif fréquent de polémique à l’occasion des nombreuses crises qui ont déchiré cette association[6]. Il en allait de même pour les associations de familles de disparus et, de façon continue, pour les associations de femmes qui ont compté la NED parmi leurs donateurs, entre tant d’autres ONG [7].

La loi de 2012 est venue réduire à néant la relative autonomie dont avaient joui les associations depuis la promulgation de la loi de 1990 qui leur permettait de se constituer sans autorisation. La nouvelle législation a restauré l’agrément administratif préalable et a instauré un contrôle tatillon sur le champ associatif, nourrissant une grande méfiance à l’égard des relations entretenues avec l’étranger[8]. La moindre subvention étrangère devait de même être dûment autorisée et, dans la pratique, on n’y était plus éligible qu’en vertu d’un accord-cadre conclu par l’Etat[9].

Cette loi a été adoptée dans le sillage des « printemps arabes » et découlait de la leçon qu’il avait administrée sur la possibilité pour les ONG internationales de former et de financer des activistes politiques parmi les nationaux. Voilà qui limite singulièrement la nouveauté des « révélations » fracassantes de Bensaâda car c’est la preuve que les services de sécurité du régime étaient de longue date prévenues des agissements dont il croit nous offrir la primeur.

- En second lieu, et cette observation découle de la précédente, le décompte que présente A. Bensaâda des subventions allouées aux « ténors du hirak » par les appareils de l’ingérence US ne va pas au-delà des exercices correspondants au début des années 2000. Il ne semble pas avoir trouvé la moindre trace de financements remontant à moins d’une quinzaine d’années. De sorte qu’il fait de ces informations un véritable contre-emploi tant il est manifeste que le seul enseignement qu’on peut en tirer va à l’encontre de sa thèse : elles indiquent en effet que les associations qui ont bénéficié de subventions suspectes se sont plutôt éloignées de l’orbite de leurs démons tentateurs au cours des dix dernières années. Du coup, le lien de causalité établi entre les sollicitations de la NED et l’empressement de certains « ténors du hirak » à s’impliquer dans la contestation actuelle s’avère plus que problématique.

- Enfin, troisième observation, proportionnellement à l’objectif que s’assignent habituellement les révolutions de couleurs, les personnes et associations pointées du doigt en tant qu’agents de la subversion me paraissent singulièrement dépourvues d’influence.

Nous parlons de « révolutions » destinées à changer des régimes ou à défaut à les abattre. Elles se font en réalité selon deux modalités en fonction des pays visés. Elles constituent des révolutions de couleurs, au sens strict du terme, lorsqu’elles s’attaquent à des Etats contre lesquels elles peuvent mobiliser des partis d’opposition représentatifs, solidement implantés et articulés sur une société civile influente par ses associations et ses syndicats. Dans des pays comme ceux du « printemps arabe », elles s’adaptent aux données du champ politique et social (mais aussi aux projets nettement plus agressifs en raison des enjeux régionaux) et s’attachent plutôt à provoquer des déchaînements de violence, à défaut de pouvoir s’appuyer sur des structures représentatives affirmées. Elles entreprennent alors d’abattre les régimes et les Etats dans un même mouvement.

En Algérie, je l’ai déjà longuement exposé, la société ne renferme que très peu de ressources structurées susceptibles de mener à bien une contestation contre le régime, quelle qu’en puisse être l’orientation.

Le champ associatif, dont A. Bensaâda veut nous faire croire qu’il est pénétré et manipulé par des organisations étrangères, est en réalité l’otage de forces gravitant dans le microcosme politique et sécuritaire algérien : les « organisations de masse » et les résidus de la « famille révolutionnaire » légués par la période du parti unique demeurent sous la coupe des partis de la majorité (FLN et RND) ; les organisations patronales de quelque envergure, notamment le FCE (Forum des Chefs  Entreprises), n’existent que par les autorisations, crédits et prébendes diverses que leur décerne l’oligarchie politico-militaire qui contrôle la rente pétrolière ; quant aux associations dites de la « société civile » (au sens restrictif qu’à pris l’expression), porteuses de projets plus ou moins revendicatifs en matière de droits de l’homme ou de droits sociaux et culturels, elles sont bridées dans leur action par la bureaucratie et affaiblies par la manipulation et le  noyautage des services de renseignement. 

Parmi ces dernières, celles que cite Bensaâda au nombre des associations financées par la NED, « la LADDH (Ligue algérienne de défense des droits de l’homme), le RAJ (Rassemblement Actions Jeunesse), le CFDA (Collectif des familles de disparus en Algérie), « SOS Disparus », Djazaïrouna, Somoud, etc. » (interview à l’Expression précitée), ne représenteraient, en tant que force de frappe insurrectionnelle, que du menu fretin.

Quant aux personnalités que A. Bensaâda soupçonne d’avoir projeté la création d’un Conseil National de Transition (CNT) à la libyenne, le sociologue Lahouari Addi, l’avocat Mostefa Bouchachi et les militants politiques Karim Tabbou et Zoubida Assoul, quel poids politique, quelle capacité de nuisance pourraient-elles acquérir si même elles décidaient de fusionner leurs carnets d’adresses ?

J’ajoute qu’il est inutile de commenter les assertions de l’auteur sur l’implication de l’organisation OTPOR et de son centre de formation CANVAS car, d’une part, il ne nous fournit aucune information sérieuse indiquant que des « ténors » du hirak aient été en contact avec eux, se contentant de focaliser sur le poing fermé, sigle d’OTPOR, qui est apparu sur des pages facebook soutenant le hirak. D’autre part, il le reconnaît lui-même, ce symbole, brandi pour la première fois en Allemagne pendant la République de Weimar, a pendant longtemps été le signe de ralliement de partis et mouvements de gauche et a refait surface tout récemment dans les manifestations qui ont suivi aux Etats-Unis l’assassinat de George Floyd. Par ailleurs, on ne l’a aperçu à Alger l’an dernier qu’une fois, à ma connaissance, sur cet immeuble en construction de la rue Didouche Mourad où se regroupaient les manifestants. Apparition bien insolite en vérité, dans son unique occurrence, et qui n’a d’ailleurs pas échappé à la chaîne Echourouk, proche du pouvoir, qui en a fait ses choux gras, avec les mêmes intentions que Bensaâda. Une manipulation, de toute évidence.

La myopie de Gaïd Salah

5° - Dernier point qui achève de réduire la thèse de A. Bensaâda à un accès de paranoïa que le régime et ses porte-voix s’efforcent en vain de rationaliser : l’état-major de l’armée lui-même, bien qu’ayant très tôt brandi le spectre de l’ingérence étrangère, l’a définie tout au long de l’année 2019 dans des termes tout autres. Il suffit pour s’en convaincre de revenir aux nombreux discours prononcés par le défunt général Gaïd Salah. Hormis le fait que l’ex-chef d’état-major de l’armée avait constamment alterné à l’adresse du hirak des propos le dénonçant comme étant un complot et des louanges le glorifiant au nom de la communion du peuple avec son armée, on relève qu’il n’a jamais pointé « la main étrangère » qu’en incriminant explicitement ou implicitement la France et en lui adjoignant des complicités qu’il a fini par identifier sans équivoque dans les réseaux sécuritaires obéissant au général Mediène. Le 26 février à Tamanrasset, il mettait en cause « ceux qui appellent à la violence » en se demandant s’il était « raisonnable de pousser quelques Algériens vers l’inconnu à travers des appels suspects ». Puis, le 5 mars à Cherchell, il accusait « certaines parties de vouloir ramener l’Algérie aux années de braise et de douleurs ». Bien que l’accusation fût ici particulièrement allusive, la référence aux années 1990 et le silence gardé sur l’identité de ces « parties » (qu’il n’a pas qualifiées d’étrangères) suggéraient assez nettement que le général visait des adversités internes.

Et c’est ce qu’il devait confirmer le 30 mars, quelques jours après avoir annoncé qu’il demandait l’application de la procédure prévue à l’article 102 de la constitution, afin d’obtenir la destitution de Abdelaziz Bouteflika : « Des individus connus (se sont réunis afin de) mener une campagne médiatique virulente à travers les différents médias et les réseaux sociaux contre l’ANP et faire accroire à l’opinion publique que le peuple algérien rejette l’application de l’article 102 de la constitution ».

Le même jour, en rapportant l’information, la chaîne de télévision « Echourouk » s’est crue autorisée à préciser que le chef d’état-major visait une réunion tenue par Saïd Bouteflika avec les généraux Mediène et Tartag avec la participation de « membres des services de renseignements français ».

Le 10 avril, le général Gaïd Salah mettait pour la première fois en cause sans ambiguïté la France lorsqu’il déclarait :

« Avec le début de cette nouvelle phase et la poursuite des marches, nous avons déploré l’apparition de tentatives de la part de certaines parties étrangères, partant de leurs antécédents avec notre pays, poussant certains individus au-devant de la scène actuelle en les imposant comme représentants du peuple en vue de conduire la phase de transition » (Souligné par moi).

Mais les accusations devaient par la suite se concentrer sur la personne du général Mediène que le chef d’état-major menaçait expressément le 16 avril à Ouargla de « représailles devant la justice et devant le peuple » après lui avoir reproché de « perturber les manifestations en fomentant des violences » et de tenir des « réunions secrètes » ayant pour but de « déstabiliser les institutions ».

Dans la continuité de cette mise en garde, le général Gaïd Salah devait revenir à la charge le 23 avril en déclarant :

« Notre pays n’a cessé d’être la cible de complots abjects pour le déstabiliser et mettre en péril sa sécurité […] Nous avons pu recueillir des informations avérées faisant état d’un plan malveillant pour mener le pays à l’impasse, dont les prémices remontent à 2015 lorsque les trames et les visées du complot ont été révélées ».

La simple datation du complot (l’année où le général Médiène a été mis à la retraite) était suffisamment éloquente !

Ce rappel des principales déclarations de Gaïd Salah atteste que l’armée qui a tenu les rênes du pays tout au long des mois du hirak n’a jamais désigné comme fauteurs de complots instrumentalisant la colère populaire que deux parties : le général Mediène, en Algérie, et la France, comme puissance étrangère.

Si, comme l’écrit Ahmed Bensaâda, les ténors « autoproclamés du hirak » ont pour la plupart été financés par la « National Endowment for Democracy » (NED) américaine, pourquoi le défunt général Gaid Salah n’a-t-il jamais vu derrière les événements enclenchés le 22 février 2019 que la main de la France, glissée dans celle du général Toufik ? Comment un néocolonialisme régional a-t-il pu dissimuler, aux yeux de celui qui fut pendant dix mois d’une intensité dramatique inédite l’homme fort de l’armée et du pays, le plan diabolique, ourdi par l’impérialisme planétaire, et ce au moment même où ce plan s’exécutait dans les rues algériennes ?

Tels sont les éléments qui m’inclinent à penser que la thèse d’Ahmed Bensaada n’est qu’une mystification. Elle a trouvé quelque crédit auprès d’une partie de l’opinion pour la seule raison que le pouvoir la promeut avec le renfort de ses moyens médiatiques. Ce faisant, le régime n’hésite pas à renier la représentation qu’il s’était faite des événements tout au long de l’année 2019. Il est vrai que le général Mediène et ses principaux soutiens ayant été neutralisés, il ne voit plus aucun bénéfice à les pointer du doigt.

Il ne subsiste plus du hirak que des velléités désordonnées et déstructurées de ranimer la flamme d’une contestation qui a suscité, en dépit de toutes ses ambiguïtés, trop d’espoirs pour que de nombreux Algériens se résignent à ce qu’elle s’éteigne.

Confronté à des soubresauts appelés à durer, le pouvoir n’a pas trouvé mieux à faire que de s’ajuster à la thèse fantaisiste d’un documentaliste du Net, dont les talents d’inquisiteur n’ont d’égal que l’inconsistance des analyses, pour intenter à tours de bras des procès en haute trahison.

 

Notes :

[1] Qui sont ces ténors autoproclamés du hirak algérien ? Alger, APIC Editions, 2020.

[2] Je renvoie sur ce point, pour ne pas avoir à y revenir plus longuement ici, à mon article du 30 juin 2019 intitulé Face à l’impasse algérienne, la tentation de la fuite en avant (note n° 6). http://contredit.blogspot.com/2019/06/face-limpasse-algerienne-la-tentation.html

[3] https://www.ahmedbensaada.com/index.php?option=com_content&view=article&id=515:2020-06-06-14-48-26&catid=46:qprintemps-arabeq&Itemid=119

[4] Huit ans après : la « printanisation » de l’Algérie.

 https://www.ahmedbensaada.com/index.php?option=com_content&view=article&id=475:2019-04-04-22-50-13&catid=46:qprintemps-arabeq&Itemid=119

[5] Notamment dans un article publié le 23 mars 2019 sous le titre  Volonté populaire et incarnation sociale : quelques questionnements sur le « hirak » algérien.

 http://contredit.blogspot.com/2019/03/volonte-populaire-et-incarnation.htm

[6]Voir l’article de Ahmed Halfaoui publié en 2013 sous le titre Les droits de l’homme et l’argent ». https://www.legrandsoir.info/les-droits-de-l-homme-et-l-argent.html

[7] C’est ainsi qu’on peut lire dans la lettre d’information n° 8 d’août-septembre 2003  publiée par le Collectif des familles de disparus les remerciements suivants : « Nous tenons à remercier la Fondation NED (National Endowment for Democracy) pour avoir renouvelé son soutien financier pour l’année 2003-2004. Grâce à ce financement, nous avons pu maintenir l’activité du bureau en Algérie, qui nous permet de continuer à mener un travail efficace sur place ». http://www.algerie-disparus.org/app/uploads/2015/12/Newsletter-8-FR-20031.pdf

S’agissant des associations de femmes, le financement étranger a toujours été particulièrement bien documenté dans de nombreuses études. Citons par exemple un article paru en 2014 sous la plume de Feriel Lalami, sous le titre : Algérie, pause dans les mobilisations féministes ?:  « Des séminaires et des formations sur des thèmes généraux comme la violence, la citoyenneté, la participation politique, ou spécifiques comme la communication, la gestion ont pu être organisés avec l’aide de diverses fondations comme la Fondation Friedrich Ebert, la Fondation Neumann ou l’ONG américaine Freedom House qui reçoit une grande partie de ses fonds du National Endowment Democracy (NED) ». https://www.cairn.info/revue-nouvelles-questions-feministes-2014-2-page-34.htm

[8] Article 23 de la loi n° 12-06 de 2012 : "Les associations peuvent coopérer dans un cadre de partenariat avec des associations étrangères et organisations non gouvernementales internationales, poursuivant les mêmes buts, dans le respect des valeurs et des constantes nationales et des dispositions législatives et réglementaires en vigueur. Cette coopération entre parties concernées est subordonnée à l’accord préalable des autorités compétentes".

[9] Art. 30 : "Sous réserve des dispositions de l’article 23 ci-dessus, en dehors des relations de coopération dûment établies, il est interdit à toute association de recevoir des fonds provenant des légations et organisations non gouvernementales étrangères. Ce financement est soumis à l’accord préalable de l’autorité compétente".

 

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