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Billet de blog 26 août 2022

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La commission mixte d’historiens français et algériens : l’impossible transaction

L’Histoire prendrait un tour instrumental et s’inscrirait, à la faveur des travaux d’historiens mandatés par des gouvernants, dans la coopération entre les États, en tant que service public de redressement des mémoires, régi comme tous les services publics par le principe de neutralité.

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Il nous faut à nouveau aborder la question de l’histoire du colonialisme et de la décolonisation puisque l’actuelle visite d’Emmanuel Macron en Algérie nous y incite.

La première question qui se pose est de savoir comment il faut apprécier la décision prise par les deux présidents, et annoncée hier au cours de la conférence de presse commune par le seul Macron, de constituer une commission mixte d’historiens qui, à partir d’un libre accès aux archives des deux États, aura pour mission de faire en sorte, selon l’expression d’Emmanuel Macron, que « le passé soit un commun et pas quelque chose qui nous empêche ».

Qu’une commission soit « mandatée » par les deux États pour faire de la période du colonialisme « un commun » signifie d’emblée que les historiens qui la composeront seront chargés de conclure une sorte de transaction par laquelle se dessinera une représentation commune du passé colonial, assortie de la formule exécutoire de leurs mandants.

La resucée d’un projet mort-né

Cela soulève un premier problème relatif au travail de l’histoire. Un problème qui, s’agissant de la période algérienne de la colonisation, a déjà fait, il y a quelques années la une de l’actualité, puisque cette idée de commission mixte n’est qu’une resucée de l’entreprise amorcée du temps des présidents Chirac et Bouteflika dans le cadre du projet mort-né d’élaboration d’un traité d’amitié franco-algérien.

A cette occasion, des historiens avaient tenté de revendiquer leur magistère sur la connaissance du passé au nom d’un positivisme scientifique supérieur au travail rudimentaire et subjectif de la mémoire.

C’est ainsi que Mohammed Harbi et Gilbert Meynier avaient soutenu ensemble en 2004 l’idée qu’« en Histoire, tout est dialectique, et toute analyse tranchée qui ignore la dialectique relève plus de l’idéologie que de l’histoire[1] ».  

Cette affirmation était déjà discutable appliquée à l’Histoire produite par la recherche individuelle des historiens. Il n’est pas du tout sûr que, lestée des enjeux qui sont les siens, l’Histoire puisse échapper à la représentation idéologique. Le verrouillage par la loi pénale de toute négation du génocide juif, la controverse suscitée en Allemagne il y a quelques années par un film prêtant à Hitler des traits par trop humanisés et la tentation de criminaliser en France toute qualification du sionisme comme colonialisme, sont autant de faits qui attestent que l’Histoire n’est pas dénuée d’enjeux idéologiques. Il y a une seule exigence de rigueur que la méthode historique dresse contre les dérives et les délires : celle de la vérification des faits. Et encore peut-elle fort heureusement donner lieu à controverses. Mais l’Histoire ne se limite pas à cet aspect. Elle se risque toujours à des rapprochements, des parallèles, des équivalences établis au gré des partis pris des uns et des autres, à une hiérarchisation plus ou moins arbitraire des épreuves et des souffrances qu’elle décrit.

S’agissant de la longue nuit coloniale vécue par les Algériens, dont les enjeux sont constamment renouvelés par une inlassable réhabilitation de l’hégémonie, il faut en conséquence plaider sans relâche pour la mémoire et l’Histoire multiples et antagonistes. Comme nous l’a démontré le rapport remis l’an dernier à Emmanuel Macron par Benjamin Stora sur la période coloniale en Algérie, l’objectivité, dont les appareils dominants actualisent sans cesse le critère selon leurs intérêts, n’occupe pas dans l’Histoire toute la place.

Celle-ci ne peut donc être livrée de propos délibéré aux transactions et aux compromis. Que résulterait-il en effet de sa prise en mains concertée par des gouvernants ? Si la très aléatoire intime conviction de l’historien devait obtempérer à l’injonction de deux États de faire du passé « un commun » ?

Eh bien, l’Histoire prendrait un tour instrumental et s’inscrirait, à la faveur des travaux d’historiens nommés dans une commission mixte, dans la coopération entre les États, en tant que service public de redressement des mémoires, régi comme tous les services publics par le principe de neutralité.

Et encore, tous ces périls ne menacent pas que la représentation que chacun est en droit de se faire librement du passé. La contrainte s’étendrait au présent.

Une cacophonie feutrée

La raison en est que le colonialisme n’a pas disparu de la planète. Or, y a-t-il une commission mixte d’historiens quelque part au monde qui puisse rendre les États et les opinions conscients de la situation intenable faite par le colonialisme israélien aux Palestiniens ? Par le colonialisme marocain aux Sahraouis ? Pour ne citer que des tragédies menaçant la « sécurité régionale » dont Tebboune et Macron se sont fait les chantres.

Ont-ils fait une analyse commune de ces tragédies ? Sûrement pas. Chacun d’entre eux s’est montré exclusivement attentif à la tambouille qu’il avait sur le feu. Une cacophonie feutrée, quasi imperceptible, résonnait en creux dans leurs propos respectifs, plus ou moins fortement orchestrée par l’un et par l’autre : Tebboune a timidement fait allusion au Sahara occidental et Macron a longuement et fermement condamné l’agression russe en Ukraine.

Ce qui confirme bien notre propos : à chacun son écriture d’une Histoire dont l’actualité n’est que le prolongement par lequel elle se renouvelle.

On regrettera que Tebboune se soit montré si timoré dans son évocation du Sahara occidental, plus proche de l’Algérie que ne l’est l’Ukraine de la France, et surtout qu’il n’ait pas dit un mot de la Palestine (Macron ne s'est pas fait prier pour l’imiter !). Ce silence du président algérien sur les massacres de Gaza et de Cisjordanie est répréhensible, selon les canons mêmes que les gouvernants algériens ont définis pour leur diplomatie.

Que le ton décomplexé du président français ait semblé couvrir le filet de voix du président algérien est de mauvais augure pour le rapport de forces qui s’instaurerait dans une future commission mixte d’historiens algériens et français : au moment où il faudra transiger, laquelle des deux parties fera les concessions ?

Tout cela plaide pour un rejet de cette initiative. Dans les confrontations en cours, tous, dans tous les camps, partout, nous prenons l’Histoire pour ce qu’elle est : un combat pour des idées. La mémoire collective, si sélective et subjective qu’elle soit, y est la bienvenue. Car les arguments de rationalité et d’impartialité ne sont souvent que des protagonistes faussement désintéressés de ce combat.

__________________

Notes:

[1] Article publié dans le journal La Tribune le 24 février 2004 sous le titre de : Réflexions autour du livre de G.M. Benamou . (Il s’agissait du livre Un mensonge français, publié en 2003)

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