"Quelques écritures de Syrie"

 

Pendant que certains détruisent, d'autres continuent à construire et à créer, à nourrir la mémoire de l'humanité avec la poésie, la littérature et l'art. Le numéro 277 de "missives" est un numéro spécial, intitulé "quelques écritures de Syrie". La revue a confié à l'homme de théâtre et de lettres syrien, Wissam ARBACHE, la rédaction de cette belle collection de mots syriens. 

Il ne s'agit pas d'une anthologie, la littérature syrienne est trop riche pour être résumée, il s'agit d'une sélection de poésie, prose, et de théâtre, de quelques écrivains syriens modernes et contemporains.

 C'est une promenade, Wissam l'a voulu ainsi, le choix de textes n'est pas axé sur la "révolution" car pour lui c'est un "thème trop souvent traité d'une façon démagogique". 

Nous pouvons aisément imaginer la difficulté à faire la sélection, à traduire, épaulés par d'autres syriens comme Rania Samara ou Hala Omran; une partie des textes de l'arabe, "Assembler tant de beauté" pour "se frayer un chemin à soi dans ces pages" 

De Nizar Qabbani à Adonis, et jusqu'aux poètes franco-syriens contemporains, la poésie syrienne raconte la douleur, l'inquiétude, mais aussi, et surtout, l'espoir, et la lutte pour une société meilleure et pour un réveil collectif. On ne peut pas passer à côté des mots de Nizar; l'éternel amoureux  :" tissés par tes mains, mes poèmes d'amour,/ sont les miniatures précieuses de ta féminité / Ainsi, en lisant mon nouveau poème / c'est toi que les gens remercient..." Ou bien la colère de M. Al Magout "Ne sois pas amical car c'est le temps de la haine/ ne sois pas pur car c'est le temps de la boue...". Les textes de ces poètes modernes écrits il y a des décennies sont connectés avec la réalité d'aujourd'hui comme si le temps s'était arrêté pendant un siècle.

On trouve également de belles découvertes des poètes syriens au féminin, à la sensibilité débordante et d'une qualité littéraire admirable comme Hala Mohammad: " la langue de l'hôte réfugié est silence / pas de voix pour le réfugié.../ il ferme la porte de sa maison sur sa voix / et sort / par la porte de l'Histoire / sans une poussière de géographie..." Ou la francophone Aicha Arnaoutqui traduit elle même ses textes: "Au lieu de froisser le papier / as-tu essayé une fois / de froisser l'idée / qui te résiste?" 

Côté "prose", Wissam a voulu que le choix des textes vienne d'ailleurs, plusieurs artistes peintres, poètes, écrivains syriens et français ont choisi chacun leur auteur et ses textes. Khaled Takriti ( l'artiste qui a illustré la quatrième de couverture a choisi "le menu du jour et chaque jour" de M. Al Maghout, tandis que Claude Kurl a opté pour "les barbes" de Zakaryia Tamer.

Je me suis arrêté au texte de de Rim Al Ghazzi: "Ici Damas...entre deux galettes de pain" choisi par Oussama Mohammad "En résumé, la condition humaine, qui tend à la préservation, pousse les hommes aux instincts les plus primaires. Aucune échappatoire à cela. L'horreur à laquelle ils sont confrontés infeste jusqu'aux particules de l'air. Je ne sais pas comment les plus valeureux de notre époque font pour rester "humains"" ... Tout est dit, des mots qui s'emparent de l'espace, de l'actualité, et qui s'emparent des lecteurs. 

Enfin quelques pages sur le théâtre, avec trois auteurs et des choix de pièces dont le grand Saadallah Wannous "le premier dramatologue arabe à écrire une lettre internationale à la journée mondiale du théâtre", nommé avant son décès en 1997  " le Shakespeare moderne arabe". Les  textes choisis sont "une mort éphémère" et "Rituel pour une métamorphose" ; " je vacille au bord du précipice, le gouffre m'appelle. J'imagine que les plumes colorées vont me pousser sur la peau au moment de tomber, au fond de moi même, ces plumes jailliront, épanouies et parfaites. Je veux rompre ces grossières cordes qui s'incrustent dans ma chair et qui paralysent mon corps. Cordes tressées dans la peur, la pudeur, la chasteté, la souillure et les tabous."

La lecture au fil des pages est un enchantement que l'on réclamerait encore. Pas d'inquiétude, Wissam a prévu sur les dernières pages des suggestions d'ouvrages traduits en français ainsi que ses "coups de cœur", de quoi nous permettre de continuer "la promenade", et d'affirmer le message bien reçu :

"Faites de la littérature pas la guerre".

 

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