"Boussole", une merveilleuse nuit d'insomnie

«L'existence est un rêve d'opiomane, un poème de Roumi chanté par Shahram Nazeri...» je n'en doute pas, surtout après la lecture de ce merveilleux roman!

C'est sûrement la plus belle nuit d'insomnie que j'ai jamais lu, la plus orientaliste, la plus passionnante et passionnée. 

Une nuit d'insomnie fragmentée comme un joli rêve qui crée un voyage dans les souvenirs, et un pont entre l'orient et l'Occident. De vienne à Alep, et d'Istanbul à Paris...Et l'air du pays avec un rappel si douloureux:

" Nadim m'a aussi tôt donne une accolade fraternelle qui m'a ramené un instant à Damas, à Alep...enivrant le ciel métallique de Syrie, si loin, si loin, déchiré non plus par les comètes, mais par les missiles, les obus, les cris et la guerre-impossible à Paris de s'imaginer que la Syrie allait être allait brûler, le minaret de la mosquée des Omeyyades s'effondrer, tant d'amis mourir ou être contraints à l'exil."

Les pensées errèrent dans la mémoire du vécu et de l'appris au cours de quelques années de vie d'un musicologue orientaliste, son amour inavoué, ses connaissances et l'histoire des anciens orientalistes.... on voyage avec Marge d'Andurin, la comtesse de Palmyre, apprend la stupide théorie de race De Godineau, et des anecdotes de l'antisémitisme de Wagner. On songe aux mélodies de Carmen et les Gitan de Bizet. De Kafka à Schopenhauer, dans l'hôtel Baron a Alep aux rives de Danube, on parle du "Divan" de Hafez, des merveilles de la littérature perse... 

img-0540

 "Si majeur - l'aube qui met fin à la scène d'amour: la mort. Est-ce que le "chant de la nuit" de Szymanowski, qui relie si bien les vers de Roumi le mystique à la longue nuit de Tristan et Isolde par le Si majeur?...une des plus sublimes compositions symphoniques du siècle dernier, sans aucun doute. La nuit de l'Orient. L'Orient de la nuit. La mort et la séparation. Avec ces chœurs brillant comme des amas d'étoiles."  

On cite souvent Pessoa "l'avatar du dieu Khayyam" et le texte en arabe chez balzac comme la passion de Goethe pour les poètes perses, on invoque les passions de Nietche en déambulant dans les ruelles de Damas autour de la mosquée des omayyades ou sur la colline qui surplombe la merveilleuse Palmyre, pour terminer à "l'Orient de l'Orient" si mystique qui prend la forme d'une refuge; 

"Cette Isolde aime, au moment de sa mort, tant, qu'elle aime le monde entier. La chair allée avec l'esprit. C'est un instant fragile. Il contient la ferme De sa propre destruction. Toute œuvre contient en germe sa propre destruction. Comme nous. Nous ne sommes ni à la hauteur de l'amour, ni à celle de mort. Pour cela il faudrait l'éveil, la conscience. Sinon nous ne fabriquons qu'un jus de cadavre, tout ce qui sort de nous n'est qu'un élixir de souffrance." 

Visions de "l'Orientalisme" d'Edward Said, et remises en questions de la passion des nouveaux orientalistes... à plusieurs reprises on fouille les racines de notre civilisation et de ce lien éternel avec l'Orient; 

"J'ai eu la vision de l'Europe aussi indistincte, aussi multiple, aussi diverse que ces rosiers d'Alhambra Qui plongent leurs racines, sans s'en apercevoir, si profondément dans le passé et l'avenir, au point où il est impossible de dire d'où ils surgissent réellement"  

Qu'avons nous fait au juste de cette histoire si passionnelle avec l'Orient ? 

"Nous ne sommes pas des êtres illuminés, malheureusement, nous convenons par moments la différence, autrui, nous nous entrevoyons nous débattre avec nos hésitations, nos difficultés, nos erreurs."

À lire avec l'envie de s'échapper dans l'amour, la Musique, le voyage, la poésie... et dans l'Orient : Notre Orient de songes, d'encens et de sang. 

"Boussole" De Mathias Enard (Actes Sud) 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.