Maman, je pars en Syrie!

Nous sommes loin du cliché de la famille déchirée ou en crise d’identité. Adèle s’entend bien avec ses enfants. Elle est toujours présente et les discussions sont normales. Mais un jour, tout bascule, tout s’enchaîne et personne ne réalise vraiment ce qui va se jouer. La tranquillité de la famille va chavirer dans un abîme qui laisse tout échapper et qui va tout emporter sur son passage.

C’est l’histoire d’une vie normale, une vie rêvée qui était supposée offrir à cette famille un destin ordinaire. A cette période, Adèle[1] vit avec son mari et ses deux fils dans un appartement de la région parisienne. Elle est une mère comme les autres : elle entoure et protège de son amour, elle veille, elle s’inquiète et elle renforce de sa présence les liens de sa famille. Son histoire est celle d’une douleur que la majorité des gens ne souhaite pas entendre. Elle n’a jamais exigé de qui que ce soit qu’on la comprenne. Elle souhaite seulement qu’on l’entende. Elle est convaincue que personne n’a le droit de juger ou de condamner, car finalement, nul n’est à l’abri de l’épreuve qui est venue frapper à sa porte.

Nous sommes loin du cliché de la famille déchirée ou en crise d’identité. Adèle s’entend bien avec ses enfants. Elle est toujours présente et les discussions sont normales. Mais un jour, tout bascule, tout s’enchaîne et personne ne réalise vraiment ce qui va se jouer. La tranquillité de la famille va chavirer dans un abîme qui laisse tout échapper et qui va tout emporter sur son passage. Ce jour-là, Achraf, l’aîné de ses deux fils, confie à sa mère qu’il a envie de vacances et de repos. Adèle se souvient encore des mots sortis de la bouche de son enfant : « Maman… J’ai envie de partir à Dubaï ». Adèle est surprise quelques secondes car les paillettes de Dubaï ne font pas écho à la personnalité de son fils. En effet, depuis quelques années, Achraf s’était de plus en plus tourné vers l’Islam. Il lisait beaucoup, priait à la mosquée de manière assidue et Adèle voyait son fils de plus en plus serein et apaisé. Il prenait beaucoup de recul par rapport aux événements du quotidien. C’est pour cette raison que Dubaï ne lui semblait pas correspondre à la simplicité liée au caractère de son fils. Elle se dit : « Pourquoi pas. » Avait-elle le droit de douter ou de se méfier ? Rien dans le comportement de son fils ne laissait présager son véritable dessein.

Alors les jours passent et les « vacances » à Dubaï se déroulent bien, mais Achraf ne revient pas à la date prévue. Au départ, Adèle ne s’en alarme pas. Après tout, il est adulte et il a probablement modifié son billet retour. Quelques temps après, elle arrive à lui parler au téléphone. Elle s’attendait à ce que son fils lui raconte ses vacances, mais la conversation prend une autre tournure : « Pardon Maman… ». Pourquoi demandait-il pardon ? Ce qu’elle apprend, son esprit n’arrive pas à le comprendre tout de suite. Elle ne réalise pas. Elle ne veut pas y croire : « Il faut que tu rentres », lui avait-elle dit fermement. Il ne pouvait plus. C’était un aller sans retour, une décision irréversible qui n’avait qu’une seule issue : la mort…

Achraf était en Syrie, auprès de l’Etat Islamique, avec Daech. Le pire pour la mère est d’apprendre aussi que son deuxième fils a suivi son grand frère. A ce moment précis, Adèle n’avait que des images de morts, de bombes, d’attentats et de haine. Elle ne pouvait pas croire que ses fils avaient pris cette décision. Elle se répétait à elle-même : « Qu’ai-je fait de mal ? Pourquoi n’ai-je rien vu ? Qu’est-ce que j’ai raté ? » Elle se rendait coupable de n’avoir rien vu venir, mais au fond, qui en est vraiment capable ? Et son fils de lui dire : « Si je t’avais dit où j’allais, tu m’en aurais empêché. » Ces mensonges étaient insupportables pour Adèle et le pire mensonge était celui de l’étreinte avant le départ : un regard d’amour derrière des intentions cachées et inavouées.

Les mois qui suivent sont très longs. Adèle a des contacts plus ou moins réguliers avec ses fils. Chaque jour est vécu comme le dernier. Elle était suspendue à un message ou un appel. Achraf était en sursis. Il pouvait mourir au front sans préavis. Parfois on peut être en première ligne et parfois on peut occuper un poste plus « confortable » comme lanceur de roquettes. Chez Daech c’est un métier comme un autre. A chaque fois qu’elle terminait une conversation avec ses enfants, elle se disait : « Ce n’est pas possible, ce n’est pas eux ! Ils n’ont pas pu aller là-bas ! Ils n’ont pas pu me faire cela ! » C’est souvent peine perdue que d’essayer de raisonner quelqu’un qui est arrivé à un tel degré de conviction. Le seul souci d’Adèle était de continuer d’avoir des liens avec eux et c’est pour cette raison qu’elle ne s’aventurait jamais dans le débat idéologique. Elle était croyante et pratiquante, mais elle ne pouvait pas concevoir que Daech avait des intentions nobles.

Pourtant, parmi les jeunes partis en Syrie, beaucoup se sont retrouvés pris au piège. Ce qu’ils vivaient de leur foi ne correspondaient pas à ce qu’ils voyaient de Daech. C’était notamment le cas de Adil, un autre jeune qui a eu le malheur de faire part de ses doutes et du sentiment qu’il a été désabusé. Il voulait rentrer. Le lendemain, on le retrouvait gisant avec une balle dans la tête. C’est tout le symbole de cette idéologie qui a dévasté les familles : « Tu es avec nous ou contre nous. »

Aujourd’hui, Adèle essaie de se reconstruire auprès de son mari. Ses enfants n’ont pas survécu à cette folie. Au fond, ils étaient partis pour mourir et elle se souvient de cette dernière conversation qu’elle a eu avec Amar, son deuxième fils. Il semblait avoir envie d’en finir et c’était plus une litanie sur la déception de la vie que sur la valeur du Djihâd. Peu de temps après, Adèle apprend que Amar avait mené une opération suicide. La DGSI elle-même lui a confirmé en lui présentant ses condoléances. Elle essaie désormais de se raccrocher à l’héritage de l’aîné : ses petits-enfants. Mais une nouvelle épreuve attend Adèle. Quel statut la France va-t-elle conférer à ces enfants ? On les surnomme facilement « les enfants du Djihâd », comme si leur destin était scellé. Que sont-ils ? Syrien, irakiens, marocains, algériens, tunisiens, français ou apatrides ? Ce qui est certain c’est qu’ils sont encombrants pour la France. La voix d’une mère ayant perdu ses fils devient la lutte d’une grand-mère désirant accueillir et protéger ses petits-enfants. C’est surtout une partie d’elle-même et tout ce qui lui reste de ses deux fils et cela pourrait lui rendre plus supportable ce sentiment d’absence infinie, celui d’un deuil qui prendrait sens dans l’amour qu’elle offrirait à des petits-enfants qui n’ont rien choisi de cette vie.

 

[1] Tous les prénoms du récit sont modifiés.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.