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Billet de blog 10 mai 2020

Michel Houellebecq : le Verbe inutile

Le 4 mai 2020, France Inter publiait un texte de l'écrivain Michel Houellebecq au sujet de la pandémie actuelle qui paralyse notre monde. Les nombreux médias qui ont relayé ce texte ont mis en valeur de façon presque unanime le pessimisme de l'auteur et sa vision obscure de l'avenir au sujet du Jour d'après.

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En avait-on réellement besoin ? Mais la presse est à l'affût de la moindre information, puisque rien ne se déroule comme avant et à défaut de noyer les lecteurs dans les mises à jour du Covid-19, on s'empresse de savoir ce que tel écrivain ou philosophe pense de la situation ou comment telle célébrité vit son confinement. Toutes les curiosités sont bonnes à exploiter.

Ainsi, comme l'écrit Houellebecq, son texte est une « contribution » ; et comme il le souligne, d'autres auteurs ont donné leur avis, alors pourquoi pas lui ? D'emblée, il entre dans des petites querelles d'auteurs, ce qui restreint largement le cercle de celles et ceux qui voudront prêter attention à sa réflexion. Il présente l'écrivain comme un être qui « a besoin de marcher » et utilise Nietzsche pour valider son argument, car le philosophe allemand était comme il le dit : « un danseur dionysiaque ». Mais puisque Dionysos avait cette capacité d'emmener ses adeptes dans un cortège qui se terminait toujours par la transe, Houellebecq aurait eu volontiers sa carte de membre car il a besoin de marcher au risque de devenir fou. L'écrivain est donc déjà en transe avant même de suivre le cortège dionysiaque et si Nietzsche était un danseur, Houellebecq est le Satyre.

Ceci dit, il s'est installé dans un rôle qui est demeuré sa marque de fabrique et qui précipite son public dans un suivisme assez étrange : celui d'un prophète, parce qu'il a cette fâcheuse tendance a systématiquement donner son avis sur le futur comme si le présent ne lui suffisait plus. En expliquant qu'il s'oppose à ceux qui pensent que « rien ne sera plus comme avant », il fait l'erreur de se situer dans un monde complètement décalé de la réalité. Son pessimisme lui permet d'éluder toutes les bonnes initiatives nées de cette période. On avait craint un moment que les gens se renferment sur eux-mêmes et se fuient, mais c'est très souvent le contraire qui s'est passé. Nous avons vu des élans de solidarité venant d'anonymes ou de célébrités. Ceux qui s'en sortaient voulaient aider les plus fragiles et ceux qui commençaient à mourir laissaient un message aux vivants. C'est en cela que le texte de Houellebecq montre ses limites. Il n'est fait aucune allusion au côté bon et juste de l'humain.

En somme, ce texte est un monologue qui n'apporte que très peu de valeur ajoutée au monde actuel et il se rapproche beaucoup plus d'une posture babélique que d'une « contribution ». Qui possède le Verbe doit l'utiliser pour offrir un peu de poésie et beaucoup d'espoir. L'auteur est donc bien loin du rôle d'écrivain-prophète dans lequel il s'est piégé. A la différence des prophètes, il n'annonce ni bonne nouvelle, ni monde meilleur et offre si peu d'amour dans ses textes. Son Verbe devient inutile au moment où il le présente. Houellebecq a le droit d'être pessimiste et après tout, chacun a le droit aussi de choisir l'auteur qui lui parle. Mais lorsqu'on décide d'écrire, on écrit non seulement pour soi mais aussi pour le lecteur. Le don le plus louable d'un écrivain est de faire en sorte qu'entre le début et la fin du texte, son lecteur ne soit plus le même. Le Verbe se doit d'avoir une vertu initiatique. Beaumarchais l'évoque en ces mots : « ainsi je sors du spectacle meilleur que je n'y suis entré, par cela seul que j'ai été attendri. »1

Certains médias, en référence au texte titraient : « Ce texte de Houellebecq sur l’après confinement risque de gâcher votre journée. » En effet, le confinement est assez difficile pour s'ennuyer avec un texte pareil. Et comme une seule voix, la presse reprenait cette phrase de Houellebecq qu'on aura retenu : « Nous ne nous réveillerons pas, après le confinement, dans un nouveau monde ; ce sera le même, en un peu pire. » On ne sait pas vraiment quelle figure de style il a voulu placer : un pléonasme ou un oxymore. Mais ce qui est certain, c'est que Michel Houellebecq nous a offert un texte de plus, « en un peu pire »... Et c'est un euphémisme.

1. Beaumarchais, Essai sur le genre dramatique sérieux, 1767.

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