Lettre d'un musulman aux Juifs

En réponse aux signataires du manifeste sur le «Nouvel antisémitisme». Aujourd’hui nous sommes dans l’exception française du «choc des communautés».

Nous voici donc arrivés à la saison 2 du « Choc des communautés ». La saison 1 avait commencé par un appel contre le « séparatisme islamiste. » Nous sommes donc pris en otage par des analyses simplistes, malhonnêtes et orientées, des analyses venant d’intellectuels peu sensibles à la paix sociale. Ils étaient 100 et les voilà, telle une armée de 300 signataires, prêts à en découdre avec des musulmans trop visibles, trop présents et trop exigeants à leurs yeux.

Ne soyons pas naïfs, car ce texte a pour seul objectif de désigner aux yeux de l’opinion publique un ennemi commun : le musulman, l’arabe, l’étranger… On doit déplorer l’amateurisme intellectuel dont fait preuve Philippe Val en rédigeant son manifeste. Mettre sur un même pied d’égalité la prise d’otages de l’Hyper Casher, le meurtre de Ilan Halimi et l’assassinat de Mireille Knoll est malhonnête. Le terrorisme de Daesh est une chose, mais l’enlèvement et le meurtre d’un jeune juif par des délinquants et le meurtre d’une vieille dame par des marginaux en est une autre. Mais passons. Les esprits avertis sauront faire la distinction.

Aujourd’hui, je m’adresse aux Juifs. Les derniers événements sont horribles et inexcusables et je comprends votre peur. Je la comprends d’autant plus qu’elle renvoie à une histoire douloureuse. On m’avait demandé un jour à quelle période de l’Histoire j’aurais aimé vivre. J’ai répondu que ce serait lors de la Seconde Guerre Mondiale, pour sauver des Juifs. Cela aurait été un véritable acte de résistance, cela aurait été mon « Djihâd ». Ce mot vous fait peur aussi ? C’est normal. Il a été dépossédé de son véritable sens. Ne laissons pas les politiques décider pour nous. Avons-nous vraiment besoin d’opposer les deuils ? N’est-il pas plus simple de faire un front commun contre les racismes, l’antisémitisme, l’islamophobie et la xénophobie ? Mais cette union sacrée n’est pas désirée par les politiques. Imaginez un monde où chaque fois qu’un citoyen serait attaqué pour ce qu’il est, l’ensemble des sensibilités se lèverait tel un seul homme pour dénoncer l’injustice ! Cela ne ferait pas l’affaire des politiques qui apprennent habilement à jouer avec la crainte et l’espoir de leurs électeurs.

On veut vous faire croire que les musulmans n’aiment pas les Juifs et que ces deux communautés se sont toujours détestées. Alors pourquoi les Juifs vivant au Maroc n’ont aucun problème avec les musulmans marocains ? Pourquoi lors de la Seconde Guerre Mondiale, l’Imam de la Mosquée de Paris a-t-il sauvé des Juifs ? Pourquoi les Juifs en Iran ne sont-ils pas persécutés ? Pourquoi des Juifs au Texas ont-ils offert les clés de leur synagogue aux musulmans lorsque leur mosquée a été incendiée de manière criminelle ? Pourquoi en Norvège, des musulmans ont-ils formés une chaîne humaine autour de la synagogue d’Oslo en symbole de protection ? Pourquoi un jeune adolescent musulman de Brooklyn a-t-il aidé la police à appréhender un homme qui a frappé dans le métro une femme juive orthodoxe ? La liste est longue. Aujourd’hui nous sommes dans l’exception française du « choc des communautés ».

On ne compte plus le nombre de femmes musulmanes voilées qui se font agressées dans la rue et qui se font cracher dessus. On ne compte plus aussi le nombre grandissant de discriminations visant les français de confession musulmane. Mais l’heure n’est plus aux plaintes. Il est nécessaire d’agir ensemble pour que cette société ne parte pas à la dérive. Tout le monde est concerné et les champs d’actions sont multiples. On reproche souvent aux musulmans de ne pas condamner les actes terroristes. Mais leur donne-t-on au moins la parole ? Est-il nécessaire d’être dans une justification systématique concernant des actes qui ne concernent pas les musulmans ? Je n’ai pas à toujours me justifier face à une idéologie qui ne représente en rien l’amour et la foi que je porte.

L’une des raisons principales qui justifie l’opposition entre les Juifs et les musulmans, c’est le conflit israëlo-palestinien. On veut nous faire croire que c’est un conflit religieux alors que ce n’est qu’un conflit de territoire. L’histoire symbolique du lieu ne fait qu’y ajouter un drame religieux. Critiquer la politique de colonisation d’Israël n’est pas de l’antisémitisme. Et le monde doit se lever lorsque les soldats israéliens abattent lâchement des adolescents dans le dos, des palestiniens en prière et des journalistes. Israël fait ce qu’il veut en toute impunité et notre pays démontre sa lâcheté. Aussi, Israël a pris beaucoup de Juifs en otage en les invitant dans un conflit qui n’est pas le leur. En vendant des programmes immobiliers sur des terres colonisées, ils ont mis de nombreux Juifs dans un désenchantement spirituel qui trahi le cœur de la sagesse juive. Ils rêvaient de Terre promise et ils ont vécu, pour beaucoup, des problèmes d’intégration et d’identité. La foi n’est pas quelque chose avec lequel on doit jouer. Personne n’a le droit de la manipuler.

Ma foi me dicte l’amour et la paix. Et n’en déplaise à certains, les musulmans ne sont les ennemis de personne. Les contradictions de nos gouvernements sont si nombreuses et nous nous devons de les mettre face à leurs responsabilités. Je souris également lorsque je lis dans le manifeste qu’il faudrait remettre en question des versets du Coran qui inciteraient les musulmans à tuer les Juifs. Le stratagème est diabolique. Vraiment. Et puis s’ils veulent supprimer des versets du Coran, qu’ils commencent par celui-ci : « Certes, ceux qui ont cru, ceux qui ont adopté le Judaïsme, les Chrétiens, les Sabéens, quiconque parmi eux a cru en Dieu, au Jugement Dernier et a pratiqué le bien trouvera sa récompense auprès de Son Seigneur et ne ressentira ni crainte, ni chagrin. » (Sourate 2, verset 62.)

Alors ne tombons pas dans le piège des politiques, des intellectuels malhonnêtes et des communautés qui emprisonnent. La foi est une libération du cœur et non la prison de nos peurs. La foi permet d’aimer l’autre, d’aller vers lui, de le comprendre, de lui pardonner et de l’accompagner. Nous sommes tous porteurs de cette foi et Abraham a aimé Ismaël autant qu’il a aimé Isaac. David a enseigné l’humilité et la sagesse dans ses dialogues avec Dieu et Moïse, porté par l’Amour de Dieu, a conduit les Enfants d’Israël vers leur plus belle libération. Notre foi est un enseignement et notre Histoire nous impose d’en comprendre les leçons.

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