Maman, je pars en Syrie (2)

Amina a toujours eu une relation très fusionnelle avec son fils. Il est né à un moment où elle vivait une épreuve très difficile. Sa naissance lui a permis de tenir et de rester debout. Plus il grandissait et plus il était protecteur et affectueux. Elle n’a jamais connu de rupture avec lui.

            La journée a été épuisante pour Amina[1] : le travail, les tâches quotidiennes de la maison et les enfants. Le début de soirée va lui permettre de commencer à se reposer. Elle s’isole dans sa chambre et s’assoit sur son lit. Au bout de quelques minutes, son fils Ali vient frapper à la porte. Il prend place à côté d’elle pour lui parler : « Maman, je te sens un peu triste en ce moment. », lui dit-il. Elle lui répond que la vie est parfois difficile mais qu’elle s’accroche pour eux. Elle lui confie également qu’elle n’en peut plus de voir toutes ces mauvaises nouvelles à travers le monde et qu’elle est triste que sa religion soit trahie par tous les attentats de ces dernières années. Il ne dit rien. Il s’approche d’elle, et comme à son habitude, il la prend dans ses bras pour lui offrir un peu de tendresse.

            Amina a toujours eu une relation très fusionnelle avec son fils. Il est né à un moment où elle vivait une épreuve très difficile. Sa naissance lui a permis de tenir et de rester debout. Plus il grandissait et plus il était protecteur et affectueux. Elle n’a jamais connu de rupture avec lui.

            Alors, ce soir-là, après avoir parlé longuement avec sa mère, Ali s’est mis de côté pour la laisser se reposer et il décide de jouer un peu à la console sans être trop loin d’elle. Il la regardait de temps en temps en souriant. Au bout d’une heure, il éteint tout pour aller dormir. Il demande à sa mère de le réveiller tôt car il devait aller à Rambouillet avec des amis. Elle lui donne un peu d’argent. Elle l’embrasse tendrement et Ali s’en va dans sa chambre.

            Le lendemain matin c’était samedi et Amina frappe à la porte de son fils. Elle le trouve à moitié réveillé :

                        « Lève-toi, tu vas être en retard à ton rendez-vous », lui dit-elle

                        « Je n’ai plus trop envie d’y aller maman », lui répondit-il

                        « Ah non Ali ! Quand on prend un engagement on le tient. Habille-toi ! Je t’ai posé le petit-déjeuner. »

            Ali avait déjà préparé ses affaires la veille. Il ne lui restait plus qu’à mettre ses habits et ses chaussures. Il prend son petit-déjeuner rapidement, il serre sa mère fort dans ses bras et passe le pas de la porte. Amina devait s’occuper des autres enfants et la journée allait encore être de nouveau épuisante. Pendant la journée, elle reçoit un message de son fils lui disant qu’il la contacterait plus tard car il n’avait pas trop de réseau. Le lendemain, dimanche soir, Amina n’a toujours pas de nouvelles. Elle est inquiète et le Lundi matin elle se décide à fouiller sa chambre. Elle trouve une copie d’un billet d’avion aller-retour pour Istanbul via Milan. Elle découvre alors qu’il est en Turquie depuis le samedi matin. Le billet retour était prévu le mercredi. Il lui avait menti mais il avait laissé là, ces billets en évidence, sûrement pour qu’elle le sache. Qu’allait-il faire à Istanbul dans un délai aussi court ? Pourquoi lui avait-il dit qu’il partait à Rambouillet avec des amis ? Mercredi passe et toujours aucune nouvelle. Amina se dit alors que son fils l’avait abandonnée.

            Le soir-même sa fille Anissa vient lui parler :

                        « Maman, je dois te dire quelque chose mais je ne veux pas que tu te mettes en colère ».

            Amina écoute attentivement sa fille. Elle lui confie que Ali ne l’avait pas abandonnée et qu’il n’était pas en Turquie mais en Syrie. Il avait rejoint les rangs de Daech. Elle le savait car il lui avait proposé de venir avec elle. Anissa avait refusé et elle se sentait terriblement coupable de ne pas avoir réussi à l’en dissuader. Jusqu’à aujourd’hui, elle ne s’en remet pas. Amina sent que tout s’écroule autour d’elle. Ali avait laissé une lettre dans son Coran, une lettre qui explique son choix. Elle revoit alors ce vendredi soir où il s’est montré si câlin et ce moment pendant lequel ils avaient parlé longuement. Elle réalise alors que ce soir-là Ali était en train de lui dire au revoir. Elle n’avait rien vu venir. Et le plus douloureux pour elle, c’est qu’elle l’avait incité à honorer sa promesse sans imaginer réellement où il avait prévu de se rendre. Le poids de cette culpabilité la paralyse encore. Elle n’y croyait pas. Ils avaient pris son enfant. Qui sont ces gens qui étaient capables de convaincre un homme à les rejoindre au point de lui faire oublier l’amour de sa mère ?

            Amina a vécu les mois qui ont suivi comme un enfer. Elle ne dormait plus, elle n’arrivait plus à manger, elle pleurait tous les jours et restait allongée, comme si on l’avait dépossédée de toute volonté. Il lui restait encore ses trois enfants mais elle n’était plus là pour eux. Elle n’y arrivait plus. Aujourd’hui, les années ont passé et les contacts avec son fils étaient plus ou moins réguliers. Mais depuis quelques semaines, plus de nouvelles. Sa belle-fille sur place toujours piégée par la guerre a avoué à Amina que son fils avait été fait prisonnier. Il serait en ce moment entre les mains des forces russes, du Hezbollah ou des forces iraniennes. C’est une autre douleur que vit actuellement Amina. Parfois elle aurait aimé savoir qu’il n’est plus de ce monde plutôt que de savoir que chaque jour il subit des tortures. C’est donc auprès des enfants qu’il lui reste qu’elle essaie de se reconstruire. Elle ne peut ni oublier, ni vivre avec. Elle peut seulement continuer de l’aimer en souhaitant que ses mains n’aient jamais commis aucune atrocité.

 

[1] Tous les prénoms ont été modifiés.

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