Il y a un côté pathétique à entendre ceux qui considèrent le vote comme un devoir. "Des gens sont morts pour ce droit...". Mais peut-être ne seraient-ils pas si contents de voir ce qu'on en fait ?... "Votez avec un pince-nez, mais votez". Au nom de quoi devrai-je légitimer l'élection de quelqu'un qui va immanquablement me priver de mes droits les plus fondamentaux comme respirer un air non pollué, ne pas dépendre de la technologie, vivre dans une Nature épargnée par la hargne de la cupidité humaine et y avoir le droit de se balader librement (oui, pas plus tard qu'hier j'ai découvert qu'il est possible, en Europe - Belgique, Italie, Meuse.. -, d'interdire complètement l'accès aux forêts au nom de la lutte contre la peste porcine).
Des petites choses pour certains, des principes vitaux pour d'autres, mais au nom du vote majoritaire, qui par ailleurs n'en est pas vraiment un, on est supposé juste obéir.
Imaginons une situation simple, mais pas du tout dystopique, puisque non seulement possible, mais probable, voire déjà existante sous d'autres formes pas moins caricaturales dans beaucoup de régimes illibéraux. On demande aux Français de voter pour une nouvelle constitution dans laquelle on autorise les peines corporelles pour les actes de délinquance, ou on permet de parquer dans des camps toutes les personnes n'ayant pas juré fidélité à la République et à son président. Les Français l'approuvent à une large majorité (dire que cela ne peut pas arriver est à la fois une erreur logique et une erreur historique, mais passons). Est-ce pour autant de la démocratie ? Une majorité a-t-elle le droit d'imposer à une minorité des règles bafouant les droits fondamentaux ?
Il existe une loi fondamentale qu'est celle des droits de l'Humain. Elle est certainement insuffisante (on pourrait déjà y rajouter les droits de la Nature, ou plutôt le devoir de ne pas la détruire), mais même ainsi elle nous donne un cadre commun supposé nous protéger de la folie de certains. Que nenni. Que ce soit l'actuel président, ou la plupart des candidats, ils se torchent avec, prêt qu'ils sont à l'interpréter à leur sauce, ou même à affirmer haut et fort qu'elle ne s'applique plus.
Alors, une autre sorte de naïfs, voire de fous, viendront vous dire qu'il suffit de voter pour le bon candidat. On pourrait alors se poser à la place des autres, ceux qui votent pour les fachos et qui viendraient se faire imposer un avenir radieux par une gauche détenant la parole de Dieu. Au-delà d'une certaine universalité des droits fondamentaux, on peut raisonnablement accepter que la gauche n'a pas plus le droit d'imposer un monde à l'image de ces fantasmes, alors qu'elle est fondamentalement minoritaire dans le pays. Bien sûr, il y aura le complotiste affirmant que la France est de gauche, mais qu'on nous le cache, etc., mais, en vrai dans la vie de tous les jours, s'il y a un sentiment qui réunit tous les Français c'est bien celui de l'individualisme, de l'égoïsme le plus primaire. Imposer un monde de solidarité, ne peut fonctionner: la solidarité ne se décrète pas, n'en déplaise aux bisounours.
Oui, avec le temps, l'éducation, les bonnes conditions, on pourrait peut-être imaginer que. Le temps, on ne l'a plus. L'éducation ? Mais qui aura le droit de se décréter dans la "ligne du parti" ? N'est-ce pas reprendre les mythes du fascisme que d'imaginer une éducation à la botte de quelques principes, fussent-ils même nobles ? Puis les bonnes conditions, franchement, elles n'y sont pas. Quand chacun se recroqueville sur sa survie dans un monde de plus en plus chaotique, gavé d'une doctrine néolibérale où la concurrence, l'agressivité et l'individualisme sont des valeurs fondamentales, que peut-on espérer qu'il en ressorte ? Surtout que peut-on espérer d'une élection ?
C'est d'autant plus évident que la réponse est "rien", que ceux qui y participent, quels qu'ils soient, n'adoptent absolument pas une stratégie différente de la commune rengaine du pouvoir. Promettre un monde meilleur, par les temps qui courent, c'est bâtir le reste du discours sur le plus gros des mensonges. C'est prendre les gens pour des débiles, ce qu'ils ne manqueront pas de l'être, à force.
Il y a aussi tous ceux qui prétendent qu'il faille faire tomber Macron. Admettons. Alors quelle sera la défaite la plus cuisante pour Macron et la plus consensuelle pour les Français ? C'est qu'il n'y ait même pas la moitié d'entre eux qui auront voté.
Croire que les sondages nous mentent, c'est ne pas comprendre que, oui, tout peut arriver, mais dans certaines proportions. On ne parle pas ici de jeter un dé, on parle d'un peuple qui a des tendances de fond, de gens qui votent suivant une certaine logique, celle du ventre, ou elle de la peur, c'est selon, certes chamboulées de plus en plus par la litanies des catastrophes, mais qui restent tout à fait lisibles par des outils statistiques, même imparfaits.
En sommes, il est à peu près certain que le prochain président sera d'extrême droite (pour moi, Macron l'est aussi, juste plus subtilement). Allez voter c'est lui permettre, à lui, elle, peu importe, d'affirmer un choix du peuple qu'il mettra en avant à chaque réforme contre le peuple, exactement comme par le passé, à chaque élection. La mécanique est rodée, rien ne peut l'en empêcher, ou presque.
Ce qui nous fait voter, aujourd'hui, ce n'est pas l'espoir, mais le manque d'imagination et de courage. Il est simple de retourner à la maison et dire "ce n'est pas ma faute, j'ai fait ce que j'ai pu". Alors que la désobéissance civile, par exemple, est bien plus inconfortable, voire plus dangereuse. Ne pas voter, en est la première étape.
Comme à chaque fois, l'excitation a gagné les militants. Certains y croient sans doute sincèrement, se croyant dans un mouvement révolutionnaire passant par les urnes, mais tous se sont fait prendre au piège du cirque. L'élection fait partie du cirque qu'on offre au peuple comme une récurrente diversion qu'on veut faire passer pour une tradition immuable, au même titre que le piégeage des oiseaux à la glu ou autres barbaries qui, sorties d'un contexte initial éventuellement défendable, sont juste des comportements identitaires permettant de former un clan.
Oui, l'élection dans le monde Occidental est un comportement identitaire qui a perdu totalement son sens initial: donner le pouvoir au peuple. Il suffit de voir les courbettes du peuple face au détenteurs du pouvoir, du maire au ministre, en passant par les conseillers départementaux, régionaux, que sais-je, pour comprendre qu'on vote pour celui qui nous semble le plus corruptible, le plus apte à recevoir favorablement notre flagornerie.
Alors qu'on ne vienne pas me dire que je défends pour autant les régimes autocratiques. Je constate juste que le problème ne vient pas de ceux qui nous dirigent, mais de ce que nous sommes. Je note que celui qui va voter, la main sur le cœur, fier de "faire son devoir", n'est autre chose qu'un mendiant, a fortiori en ce moment clé où les choses semblent nous échapper et on aimerait bien que quelqu'un nous sauve. Arrêtez donc de vous moquer du Roumain qui vote pour tel ou tel parti parce qu'on lui a filé un poulet cinq heures avant l'élection.
Si vous pensez avoir le libre arbitre, ne pas penser avec votre ventre, être digne de la chance d'être né dans un pays d'opulence, faire honneur à ceux qui sont morts pour que vous ayez cette vie, alors pour cette élection et pour toutes les autres restez chez vous, ou allez vous balader dans le parc, un bulletin blanc accroché à vos vêtements, comme un poisson d'avril pour ceux qui veulent juste que ça continue.
Billet de blog 4 avril 2022
Les moutons iront voter: manifeste pour l'abstention
Quel que soit le résultat, sera élu un président rejeté par une majorité des Français. On vous expliquera que c'est là un principe de la démocratie, mais lorsque ce président agira au nom de la minorité qui constitue son soutien, on se rappellera que la démocratie n'est plus qu'une mythologie servant à dominer plus ou moins subtilement un peuple divisé, affaibli et ne pensant qu'avec son ventre.
Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.