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Billet de blog 27 janv. 2022

Les ingénieurs, ces tricheurs au service du techno-capitalisme

C'était il y a 22 ans. Je découvrais ce que c'est un futur ingénieur sorti des grandes écoles: un tricheur capable de justifier les pires forfaits au nom de son mérite d'avoir réussi un concours entre chanceux élus par la reproduction sociale. Un futur faiseur de technologie, chef ou patron qui reproduira toute sa vie ce schéma du sale vainqueur sans foi ni loi.

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Oui, je me souviens encore de chaque scène de ce moment crucial de ma vie où je découvris l'injustice des dominants qui m'avait fait pourtant tant de promesses, à moi, celui qui était venu en France par amour de l'esprit des Lumières. Oh, j'y ai survécu et j'ai, pendant longtemps, tout fait pour faire partie de la caste, jusqu'à ce que je me rende compte qu'il s'agit là d'une vie de déshonneur et de malheur qu'on fait à nos enfants.
Car il s'agit bien d'une caste, une caste de tricheurs qu'on devrait prendre pour ce qu'elle est: un clan prêt à tout pour justifier sa position dominante, esclaves tout de même des vrais maîtres. Des petits soldats du système prêts à voir le monde brûler, du moment que c'est le monde d'en face et que leurs maisons semblent encore épargnées.
C'était un examen parmi d'autres sur la conception électronique pour la filière Systèmes automatisés. Deux semaines auparavant, le même sujet avait été donné à l'examen d'un tiers de la promo', dans la filière Génie électrique. Alors, le jour de l'examen, la correction circule dans tout l'amphithéâtre et je vois les documents passer de main en main sous le regard absent du professeur qui ne veut pas d'emmerdes. Ils passent aussi devant mes yeux, mais je n'y touche pas: un Roumain dont les papiers dépendent de son inscription dans cette école ne doit pas prendre de risque stupide et inutile, inutile car je sais que je maîtrise mon affaire.L'histoire aurait pu en rester là et constituer une observation de la misère humaine parmi d'autres, mais le destin est taquin. 
Bien que sûr de mon fait, je me retrouve avec une note ridicule, 4/20, alors que toute la filière oscille entre 16 et 20. Incrédule, je revois la correction et je me rends compte que quatre-vingt pour cent de la note, les seize points qui me manquent pour avoir 20, dépendent d'une seule erreur: pour les connaisseurs, la confusion entre les signaux et les variables en VHDL, un langage de description de matériel. Sauf que ce n'est pas moi qui aie fait l'erreur, mais bien la correction officielle. 
Je cours, plein d'espoir, faire part de ma "découverte" au professeur, mais celui-ci m'explique que... ça dépend... Je lui montre les livres de référence, "oui, mais ça dépend des auteurs", sans pouvoir produire pour autant une preuve quelconque. Je lui propose alors de fournir la simulation de l'exercice avec le logiciel officiel utilisé pour les travaux pratiques, il me promet alors de modifier ma note en conséquence, si j'ai raison. 
J'ai couru à mon appartement comme un gamin courroucé par l'injustice pour écrire et faire tourner la simulation, puis j'ai couru comme porté par les Dieux de la vengeance pour montrer le résultat. J'ai eu 18/20, "parce que personne n'est parfait", à part les tricheurs qui, eux, ont gardé évidemment leur note.
Et c'est quoi le lien avec la choucroute ?
Toute ma vie depuis je n'ai cessé de faire face à l'arrogance de ces gens qui ont la certitude du vainqueur, qui méprisent ceux qui n'ont pas eu la présence d'esprit de naître à leur place, pour paraphraser Brassens, alors que leur vie est à chaque instant bâtie sur le mensonge et le déni. Tous les jours j'ai affaire à eux dans mon travail, mais aussi dans chaque geste de la vie quotidienne. Ces suppôts du capitalisme sont les mêmes qui "innovent" à tour de bras pour se remplir les poches tout en nous délestant un peu plus chaque jour de nos droits fondamentaux, comme respirer un air où la neige industrielle n'existe pas, écouter les oiseaux à la place du bruit malsain d'un rotor d'éolienne, manger sainement pour ne pas avoir des comorbidités qui nécessitent ensuite des vaccins qu'ils nous donnerons gracieusement...contre tout ce qui nous reste.
Ces soit-disant ingénieurs ont rempli ce monde de bruit et de fureur, mais c'est chacun de nous qui les paye. Car pour avoir eu le temps de voir, j'ai pu aussi comprendre comment toutes ces entreprises qu'ils peuplent, les grandes, mais aussi les start-ups de malheur s'engraissent sur l'argent public, directement ou indirectement. Quand la planche à billets tourne et l'argent coule à flots, ne croyez pas qu'un c'est l'investisseur qui paye, mais bien vous, une fois dépouillés du droit même de dire non. On vous explique qu'il existe des lois économiques et qu'on ne peut pas aller à leur encontre, que votre bonheur passe par la croissance et par l'enrichissement des meilleurs d'entre nous, qui ensuite auront la gentillesse de vous jeter quelques restes. On ruine ce monde au nom du dieu "Technologie" et on vous jure la main sur le cœur que le "Progrès" est un cadeau qu'on vous fait. Les mêmes qui jurent que tout leur destin est du mérite pur, vous promettent que tous les problèmes seront résolus par la Science, puisque regardez-les comment ils ont le ventre bien rempli grâce à elle.
Mais vous savez quoi, tout ce que je dis tout le monde le sait. Ce n'est pas un complot. Les tricheurs sont partout autour de nous, mais au lieu de les prendre par le col et les secouer jusqu'à ce qu'ils comprennent que c'en est fini pour eux, ce que tout un chacun veut c'est juste être à leur place.
Ainsi, va-t-on donner la possibilité à quelques chanceux d'entrer dans les grandes écoles sans être fils de prof' ou né dans les beaux quartiers. Soit. Mais n'est-ce pas juste acheter la paix avec de l'argent sale ?
Cela m'a toujours agacé de voir les quelques "anomalies" du système, au hasard l'ingénieur passé par une grande école, mais né à Trappes, ou le gars né dans les quartiers nord de Marseille devenu trader, prétendre que le système permet à tous de réussir et qu'ils en sont l'exemple. Le loto aussi permet à tous de devenir millionnaires, mais combien y parviennent-ils ?
Ainsi le capitalisme se nourrit-il de ce qu'il y a de pire en nous: l'espoir bête, l'égoïsme, l'individualisme, la capacité à mentir et se mentir, l'envie de cumuler, l'envie d'écraser les autres, le culte de la récompense avant le culte du partage et la liste est infinie, puisqu'elle est aussi longue que nos faiblesses. 
Mais il ne faut jamais oublier que chaque jour nous le validons, nous le chérissons, nous le renforçons parce que nous avons cet espoir secret qu'un jour nous feront partie des gagnants. Je vous le dis alors, allez tous jouer au loto et fermez vos gueules.

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