Les Gilets Jaunes… et moi et moi par Jean-Pierre Galland

Au début du mouvement des gilets jaunes, comme nombre d’entre-vous j’imagine, j’étais méfiant. Habitant à la campagne et abonné au minimum vieillesse, j’avais pourtant toutes les raisons de déplorer l’augmentation les taxes sur le carburant qui devait contribuer à financer la transition écologique, mais servait avant tout à colmater le déficit budgétaire…

gilets-jaunes-blesse-s

Par Jean-Pierre Galland, écrivain, Président/co-fondateur à la retraite du CIRC – Collectif d'information et de recherche cannabique)

Une revendication qui fleurait bon le poujadisme et semblait orchestrée par l’extrême droite.

Et puis, au fil des semaines et des ronds points occupés, souvent dans la joie et la bonne humeur, mon opinion sur le mouvement a évolué. Les gueux, les « damnés de la terre », les grands oubliés de la politique incarnée par un président sourd et méprisant soutenu par des députés tous au garde à vous, se soulevaient et se lançaient en politique démontrant qu’ils n’étaient pas dans leur majorité manipulés et ne méritaient pas d’être maltraités par les médias qui les présentaient invariablement sous un jour défavorable en multipliant les images où quelques abrutis (bien souvent abonnés aux thèses conspirationnistes) tenaient des propos racistes, homophobes, antisémites ou reproduisant le geste de la quenelle cher à Dieudonné et ses acolytes.

Notons qu’en passant, les médias, en particulier les chaînes d’information en continu, n’ont pas arrêté au fil des rassemblements de casser du sucre sur le dos des manifestants en diffusant à longueur de journée des images de castagne attribuées dans un premier temps aux extrêmes de tout bord, puis aux gilets jaunes eux-mêmes. Comme le disait Castaner le 7 décembre 2018 : « Ces trois dernières semaines ont fait naître un monstre qui a échappé à ses géniteurs ». Mais la manœuvre consistant à présenter les manifestants comme des irresponsables à la solde des extrémistes n’a pas vraiment fonctionné, bien au contraire.

Oui ! De nombreux manifestants outrés à juste titre par la violence des policiers qui tirent au flash ball – et en pleine face – sur des retraités ou traînent par les cheveux des jeunes filles, ont perdu leur sang froid. Ce fut le cas du « boxeur » qui, copieusement gazé quelques minutes auparavant, a cogné sur le premier CRS venu. Au risque de vous choquer, j'ai trouvé les images de cette scène revigorante et je m'étonne qu'il ait été incarcéré alors que nous avons tous vu les exactions commises par certains flics, lesquels continuent à cogner sur les Gilets jaunes, des flics sans-doute rassurés et rassérénés par les propos du ministre de l'intérieur : « Je n'ai jamais vu un policier ou un gendarme attaquer un manifestant ou attaquer un journaliste »

Pour être sincère, moi baba bobo, j'ai trop longtemps « méprisé » les gilets jaunes, puis je me suis ravisé à force de les voir (sur les médias indépendants) créer des îlots de résistance et de les entendre exprimer leur ras le bol. Leur courage, leur sincérité et leur détermination méritent le respect. Celles et ceux qu'on préfère ne pas entendre, les grands invisibles, celles et ceux qui jusqu'alors se calfeutraient chez eux parce qu'ils avaient honte de leur condition, celles-ci et ceux-là, ont investi les ronds-points et les ont transformés en un espace ouvert à tous les vents et à tous les espoirs.

Nos ministres et nos députés persuadés que leurs réformes passeraient comme une lettre à la poste n'ont rien vu venir... A noter qu'aujourd'hui, l'assemblée nationale est composée pour 70 % de cadres, de fonctionnaires et de professions libérales. Parmi les députés, 279 ont mis les pieds pour la première fois à l'assemblée nationale, une opportunité pour « se goinfrer » en profitant sans vergogne des nombreux avantages qui leur sont accordés. Bref, c'est tellement sympa une vie de député qu'ils (et qu'elles) sont souvent prêts à toutes les bassesses pour sauvegarder leurs privilèges !

Si j'ai mis du temps à rallier le mouvement, c'est aussi parce que j'ai vécu dans les marges de cette société, que ça fait des années que je n'ai pas payé d'impôts, que je suis socialement à côté de la plaque, que je me contente de peu et évite de répondre aux sirènes de la consommation. Aujourd'hui retraité, lorsqu'on me demande quelle profession j'exerçais, je ne sais sincèrement pas quoi répondre : érémiste ? Militant ? Délinquant ?

Vous avez sans doute noté, et moi aussi, que la légalisation du cannabis ne figurait pas (ou très peu) dans la longue liste des revendications exprimées par les Gilets jaunes. Est-ce à mettre sur le compte des « vieux » dont je fais partie ou des femmes, mères de famille travailleuses exploitées... très nombreuses autour des ronds-points, et pour qui la légalisation du cannabis n'est pas une priorité. Il y aurait même (c'est ainsi que je le ressens) une forme d'indécence à mettre en avant le problème posé par la pénalisation des drogues alors que de nombreuses familles galèrent pour assurer le quotidien.

Néanmoins, à mon humble avis, la légalisation du cannabis et la dépénalisation de l'usage de toutes les drogues auraient leur place dans les revendications des Gilets jaunes. Économiquement, le cannabis légalisé créerait des emplois et rapporterait beaucoup d'argent (pas moins de 1,600 milliard d'euros) sous forme de taxes en même temps que le coût lié à la répression diminuerait considérablement. Paradoxalement, légaliser le cannabis serait une mesure de santé publique, elle éviterait les produits de coupe nocifs pour la santé, militerait pour des modes de consommations alternatifs (la vaporisation plutôt que le joint) sans oublier que le cannabis pourrait remplacer, au grand dam des multinationales pharmaceutiques, certains médicaments proposés à des patients atteints de maladies invalidantes.

Cette question cruciale ne sera pas posée lors du grand débat (déballage) national. Les sujets sélectionnés avec soin par le président et son équipe de technocrates éludent les questions essentielles chères aux Gilets jaunes comme le RIC et l'ISF ou le chômage pour ne citer qu'eux. Macron a trouvé la parade, il va se la jouer « à l'écoute », multiplier les débats et caresser les maires (ceux que le préfet aura choisi) dans le sens du poil en leur accordant, grand prince, beaucoup de son précieux temps. Même si chaque déplacement mobilise des centaines de flics prêts à cogner sur le premier gilet jaune venu, Macron voyant que sa cote remonte, va continuer à pérorer pour ne rien dire, un art dans lequel il excelle. Et plus jouissif encore, en sillonnant la France dans tous les sens, il s'offre aux frais du contribuable une tribune pour les élections européennes... Je ne sais pas vous, mais moi, jamais je ne cautionnerai cette mascarade, ni ne participerai au débat.

Le Référendum d'Initiative Citoyenne souhaité par une majorité de Gilets jaunes, aussi pervers soit-il, permettrait de poser la question de la dépénalisation de l'usage de toutes les drogues, et pour le cannabis, fort des expériences à l’œuvre dans le monde entier, de démontrer les bienfaits qu'apporterait sa légalisation en lieu et place d'une loi qui au 21ème siècle punit toujours le simple usage d'une « drogue » d'un an de prison et de 3750 euros d'amende (et qu'importe que ce soit symbolique !) de même qu'elle punit toujours « la présentation des stupéfiants sous un jour favorable », un article de loi liberticide.

Au vu des enquêtes d'opinion sur ce sujet récurrent qui démontre qu'une courte majorité de nos jeunes concitoyens (et beaucoup plus lorsqu'il s'agit du cannabis thérapeutique), sont favorables à sa régulation, sachant que nos arguments sont pleins de bon sens et beaucoup plus pertinents que ceux avancés par les prohibitionnistes, un référendum d'initiative citoyenne : « Êtes-vous pour ou contre une régulation de l'usage du cannabis ? » pourrait, à condition de donner aux uns et aux autres le temps de présenter et exposer leurs propositions, nous surprendre, non ?

En lieu et place du référendum d'initiative citoyenne déstabilisant pour le pouvoir, le gouvernement pourrait, dans sa grande bonté organiser un référendum à sa façon avec une ou plusieurs questions qui ne mangent pas de pain et ne changeront rien.

Les gilets jaunes ne font plus la Une des médias dominicaux si ce n'est pour constater qu'ils sont de moins en moins nombreux à battre le pavé et de plus en plus violents contre les forces de l'ordre. Encore quelques semaines et celles et ceux qui persistent à descendre dans la rue seront montrés comme une horde de casseurs dont le seul objectif est de détruire nos institutions pendant que le président, lui, ne bat pas le pavé, mais la campagne afin d'écouter le sourcil froncé les doléances des Français et y répondre par des minauderies et des bons mots.

J'ai bien peur que d'un samedi à l'autre, une majorité de « spectateurs » cesse de soutenir symboliquement les gilets jaunes avec la complicité des médias formatés pour participer à la curée. Vous avez vu comme on monte en épingle le coup de gueule de François Berléand qui se pavane au côté de Romain Goupil, un adulateur de Macron qui ne perd jamais l'occasion de cracher sur les gilets jaunes. Vous avez vu comment le lendemain du quatorzième acte, médias et politiciens de gauche à droite se sont mobilisés et scandalisés suite aux insultes proférées contre Alain Finkelkraut qui se trouvait comme par hasard sur le trajet de la manifestation des Gilets Jaunes... Finkelkraut qui avait déjà fait le coup lors des « Nuits Debout » n'a pas trouvé de meilleur moyen pour faire le buzz, semer la zizanie et discréditer les Gilets Jaunes. Vous avez vu comme on soupçonne et parfois accuse sans preuves tangibles les gilets jaunes d'être à l'origine des tags antisémites qui flétrissent nos murs. Vous avez vu aussi comme les médias font leur choux gras des échauffourées en passant en boucle les mêmes images depuis trois mois et en conseillant aux contestataires pacifistes de rester chez eux. Vous avez vu enfin comme on donne facilement la parole à des commerçants qui geignent sur le manque à gagner car contraints de fermer boutique les jours de manif... Et s'il vous plaît, ne me rétorquez pas que je suis un complotiste, et encore moins que je suis antisémite sous prétexte que je condamne la politique d'apartheid d'Israël. Je suis en effet antisioniste ou si vous préférez « non sioniste » et je trouve malsain de déclarer comme Manuel Valls en son temps que « l'antisionisme est tout simplement le synonyme de l’antisémitisme et de la haine d’Israël »... Est-ce que bientôt, au nom de la loi, vous pourriez être condamné pour avoir dénoncé les nombreuses exactions commises contre la Palestine par le gouvernement Netanyahu ?

Je voudrais encore y croire, mais la lassitude gagne celles et ceux qui depuis trois mois descendent dans la rue pour réclamer plus de justice sociale. La fatigue mais aussi la crainte, les médias se délectant de la moindre escarmouche (une voiture de police caillassée à Lyon) ou se réjouissant d'une fréquentation en baisse d'une semaine à l'autre, d'être pris pour ce qu'ils ne sont pas : des délinquants manipulés et dévoyés par des professionnels de l'agitation.

Je voudrais y croire, d'autant plus que ce mouvement venu d'en bas et d'à côté est un mouvement à nul autre pareil, joyeux et solidaire, un mouvement né sous le signe du ras-le-bol, un mouvement que personne n'attendait et qui ne se reproduira pas de sitôt.

Un grand débat truqué mis en scène par les hommes du président ! Des doléances passées à la moulinette des algorithmes ! Le gouvernement accordera sans doute quelques miettes au peuple affamé. Assez pour calmer la colère et le désespoir ? J'en doute car les gens qui nous gouvernent possèdent les clés d'un système qu'ils ne lâcheront jamais, un système capitaliste et libéral incompatible avec la plupart des revendications exprimées par les gilets jaunes, une bonne raison pour continuer à investir les rues, les places et les ronds-points partout en France.

Souvenirs ! Souvenirs !

En 1994, Edouard Balladur, alors premier ministre, a la mauvaise idée de créer un « Contrat d'Insertion Professionnel » (CIP) pour les jeunes de moins de 26 ans. Dans le décret publié le 24 février 1994, il stipule que même avec un diplôme supérieur à bac +2, la rémunération pourra être inférieure au Smic, dans la limite de 80 %. Mal lui en a pris. Les lycéens et étudiants, soutenus par les syndicats, investissent massivement la rue un peu partout en France pour manifester leur opposition au CIP. Le gouvernement apporte alors quelques modifications, mais la fronde continue de plus belle. Edouard Balladur, quelques jours avant la manifestation prévue le 31 mars 1994, capitule et annonce la « suspension » du CIP ce qui n'empêche pas les lycéens et les étudiants de descendre dans la rue pour fêter en fanfare l’enterrement de la réforme. Parce que tout comme Macron aujourd'hui, il faut sauver les apparences et se montrer attentif aux revendications de la jeunesse, le gouvernement décide d'organiser une « consultation nationale des jeunes » où ne figure, évidemment, aucun jeune. Une consultation que treize organisations de jeunesse critiquent dénonçant un « questionnaire qui n'aborde les vrais problèmes des jeunes que pour orienter leurs réponses ». Sur neuf millions de questionnaires envoyés, un million et demi reviennent et le 30 janvier 1995, les rédacteurs du rapport remettent leur copie à Matignon. La plupart des propositions du comité sont rejetées dont une : « la dépénalisation expérimentale de la consommation de cannabis pendant dix-huit mois », une mesure plébiscitée par de nombreux jeunes alors qu'elle ne figurait même pas dans le questionnaire proposé par le premier ministre.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.