Préface de “La Brimade des stups” de Johann Hari, par le Pr Dautzenberg

Dédicace spéciale aux "prohibo-septiques", partisans du dogme criminel de "guerre à la drogue et aux drogué(e)s". Un recueil de témoignages souvent bouleversants et pour s'en donner une idée, rien ne vaut la lecture de la préface du Pr Dautzenberg, éminent pneumologue récemment acquis à la cause antiprohibitionniste…

Vous imaginez si le gouvernement se mettait à poursuivre les personnes diabétiques, s’il taxait l’insuline et s’il en faisait un produit circulant au marché noir ? Et si on annonçait aux médecins qu’ils n’avaient pas le droit de soigner les diabétiques et qu’on les envoyait en taule ? Tout le monde penserait qu’on marche sur la tête. Voilà ce qu’on inflige tous les jours que le bon dieu fait aux malades de la drogue.” Billie Holiday

 

En peignant par petites touches successives, un matin d’hiver 1873, au Havre, une toile qui sera a posteriori nommée Impression, soleil levant et datée a posteriori de 1872, Claude Monet révolutionna la peinture en tordant notre vision classique de la réalité pour la reconstruire d’une façon que nous jugeons aujourd’hui harmonieuse. À son origine, la peinture impressionniste a pourtant laissé indifférent et elle en a choqué plus d’un avant d’être acceptée et intégrée à notre société.

En écrivant Chasing The Scream, qui paraît en français sous le titre La Brimade des stups, Johann Hari réinterprète par petites touches successives la guerre contre la drogue. Chacun des récits qu’il a recueillis auprès de nombreux acteurs directs ou indirects de cette guerre dessine par touches le tableau final. Ce livre va en choquer plus d’un, car il tord la vision classique et dominante de l’addiction pour en reconstruire une autre et proposer une stratégie où l’apaisement remplace le conflit, l’enfermement, « la guerre contre la drogue ».

 

À l’époque des impressionnistes, l’usage de l’opium et des autres drogues était toléré. Cet usage n’était pas sans poser de vrais problèmes, d’une part aux consommateurs dont certains recouraient sans limites à ces substances et perdaient tout lien avec leur entourage, d’autre part à la société qui se trouvait souvent brutalisée par ces pratiques. Cependant, force est de constater que, à cette époque, les dealers, les réseaux de marketing actifs auprès des jeunes, la criminalité découlant de ces trafics n’existaient quasiment pas.

Il y a cent ans, l’État et, plus largement, la société ont décidé que cette consommation était un « mal » et qu’il fallait la combattre par tous les moyens pour l’éradiquer. Personne, à l’époque, n’imaginait les conséquences de cette stratégie et il est facile a posteriori de critiquer ce choix qui n’a jamais réussi à enrayer l’expansion de la drogue. Mais il est désolant aussi de constater que des politiques et des médecins puissent aujourd’hui observer le phénomène de l’augmentation du trafic et de la consommation en ne proposant que la solution « morale et sécuritaire » d’une prohibition qui a prouvé depuis cent ans qu’elle était dans l’incapacité de juguler l’expansion de la drogue. Rester les mains dans les poches avec sa bonne conscience morale n’est pas une solution. Proposer des solutions est une urgence sanitaire et sociétale.

Prôner des solutions uniquement morales sans anticiper les résultats de ces choix est une réponse fréquemment donnée par notre société. Ainsi, les interventions de la France et de l’Occident contre Bachar-el-Assad, en Syrie, ou contre Mouammar Kadhafi, en Libye, qui prétendaient chasser d’horribles dictateurs, avec le soutien massif de leur peuple opprimé, ont finalement totalement déstabilisé une situation régionale qui n’avait pas été suffisamment analysée. Bien qu’initiées par des « intellectuels », ces interventions ont conduit au développement d’un conflit qui s’enlise, se mondialise, et violente bien plus gravement l’humanité que ne le faisait la situation initiale. Ces décisions stratégiques de nos gouvernements, prises sur la base de considérations éthiques et morales d’une grande noblesse, « chasser des dictateurs », ont conduit à l’expansion d’une minorité islamique intégriste et terroriste se développant sous le nom de Daech. Que ce soit en Syrie ou en Libye il sera bien difficile, pour sortir de la situation catastrophique actuelle, d’échapper à une politique de compromis avec des personnes et des organisations que l’on aurait moralement souhaité tenir à distance.

Il en est de même de « la guerre contre la drogue » dont beaucoup de participants sont à la fois les victimes et les acteurs. Manipulateurs et manipulés, il prêchent la vérité mais pratiquent la tromperie. Cette guerre ou pseudo-guerre contre la drogue a beaucoup de points communs avec la guerre ou pseudo guerre contre l’islamisme que nous sommes en train de vivre. Plus inquiétant encore, de nombreuses passerelles existent entre ces deux pseudo-guerres, liées en particulier à l’isolement et l’insatisfaction d’adolescents ou de jeunes adultes perdus ou en perte de lien social. Il sont bien souvent isolés du fait de la consommation de cannabis et de la fréquentation ou de l’appartenance à des réseaux de dealers. Cette perte du lien social, y compris avec leur propre entourage, crée un mal-être. Il est l’un des ferments de la radicalisation islamiste.

 

La guerre contre la drogue a été officiellement déclarée en France par la loi du 12 juillet 1916, votée en pleine guerre mondiale ! Cette loi visait à réprimer l’usage en société, le commerce et la détention frauduleuse de « substances vénéneuses ». Si les députés ont pris le temps de voter une telle loi en pleine guerre, c’est que les politiques s’inquiétaient, dès le début de la Grande Guerre, de l’effet délétère sur l’armée des « poisons boches » (morphine et cocaïne). Cette loi de prohibition a été votée par le Parlement à l’unanimité, le sénateur Dominique Delahaye dénonçant même l’ « une des invasions les plus dangereuses de nos “amis“ les Boches ». C’est pour des motifs peu clair que le cannabis, alors fort peu consommé, a été ajouté à la liste de ces substances bannies. À cette époque, les États-Unis ferraillaient depuis des années pour faire cesser le commerce international (légal) de l’opium dans lequel la France et la Grande-Bretagne jouaient, avec leurs colonies, un rôle de premier plan. La Convention internationale de La Haye de 1912 avait rendu ce commerce illégal dans le monde entier. L’interdiction de ce commerce est toujours en vigueur ; elle est pilotée depuis 1991 par le Programme des Nations unies pour le contrôle international des drogues (PNUCID).

 

On connaît aujourd’hui les résultats de cette « guerre de cent ans contre la drogue ». Si l’on en croit les dizaines de constats des trois années d’enquête de Johann Hari, l’addiction aux produits se développe d’autant plus qu’il leur est fait une guerre violente et déconnectée de la réalité. Ce journaliste militant est un Britannique curieux de tout. Il n’est en rien un professionnel de santé, ni un politique mais, au contact de proches détruits par les stupéfiants, il a acquis la ferme volonté de comprendre et d’écouter avec empathie ses interlocuteurs en faisant abstraction, autant que possible, de ses propres convictions dans sa phase d’enquête. La technique impressionniste, construisant touche par touche un ensemble cohérent, tranche avec les traits droits, les courbes nettes et harmonieuses de la peinture classique. De même, les conclusions de Johann Hari tranchent avec la théorie dominante sur le traitement sociétal de la drogue. En réalité, il n’y a pas une seule vérité mais de multiples facettes à cette vérité avec lesquelles il faut composer dans cette « guerre contre la drogue ». L’objectif de l’auteur est de permettre à chacun de construire sa vision de cette guerre et de partager ou d’inventer les solutions qui permettront d’y mettre fin.

Ce voyage de 45 000 kilomètres à travers cent ans d’histoire de « la guerre contre la drogue » nous est raconté à la première personne sous la forme d’un véritable thriller aux multiples rebondissements. La dénonciation d’une guerre aveugle et sans stratégie s’impose comme une évidence au fil des pages. La démarche cohérente nous invite à aller plus loin. L’auteur dialogue longuement, entre autres, avec : un dealer de Brooklyn, un tueur à gages des cartels mexicains Zetas, le président de l’Uruguay, le personnel d’un bagne pour toxicomanes en Arizona dirigé par un shérif plus vrai que nature, la présidente de la Confédération suisse ou des médecins portugais qui exercent dans le seul pays au monde à avoir totalement dépénalisé toutes les drogues. Il est à parier que ce récits d’aventures et d’enquête, à la recherche éperdue d’indices pour construire une vérité, sera retranscrit un jour en road movie au cinéma. Ce support permettra de donner plus de force encore, notamment chez les plus jeunes, au débat sur l’alternative à cette guerre aveugle contre la drogue.

 

Les faits et les théories rapportées dans ce récit ne sont pas tous à prendre à la lettre. Certaines théories sont approximatives, d’autres sont discutables et il manque sans doute certains angles de vision aux multiples problèmes liés aux trafics et à la consommation. Je ne suis pas d’accord avec toutes les affirmations énoncées dans La Brimade des stups. Ainsi, Johann Hari estompe certains effets négatifs de la consommation de drogues pour les consommateurs eux-mêmes ou pour la société. Cependant, l’ensemble est susceptible d’emporter votre conviction. En tout cas, il a globalement emporté la mienne. Il bouleverse beaucoup de théories sur les drogues. Chacun est invité, même s’il n’adhère pas à tout ce qui est écrit, à avoir une autre vision de « la guerre contre la drogue » et à trouver d’autres solutions pour réduire la consommation.

 

Je crois pouvoir affirmer bien connaître le tabagisme, assez bien le cannabis, mais avoue moins bien connaître l’alcool et les autres drogues. Cependant, au cours de ma longue carrière de médecin, j’ai eu suffisamment l’occasion , aux sein de la collégiale d’addictologie de l’assistance publique-Hôpitaux de Paris, du réseau Respadd des Établissements de santé pour la prévention des addictions ou des enseignements universitaires d’addictologie, d’être confronté aux thématiques de l'alcool, de la cocaïne et de l’héroïne pour en comprendre les consommations et les consommateurs. Je pense également avoir une bonne connaissance de l’influence des décisions sociétales et politiques sur la santé, et pourtant j’ai beaucoup appris à la lecture de ce livre. J’ai même en partie reprogrammée mon logiciel de réflexion sur le sujet.

L’invitation à un voyage à travers la guerre de la drogue de La Brimade des stups permettre au lecteur de mettre à l’épreuve ses certitudes, qu’il soit consommateur, proche de consommateurs, décideur politique ou professionnel de la santé. Chacun sortira grandi de cette lecture , qu’il y adhère ou non. C’est la force de Johann Hari de proposer son interprétation tout en laissant à chacun le soin de se forger la sienne. Il fait alterner le sérieux et la légèreté, les faits particuliers et les données générales, la joie et les pleurs, et installe avec son lecteur un dialogue assez proche de celui que les professionnels peuvent avoir avec les personnes accrochées par une addiction. On peut cependant regretter que Johann Hari mette souvent toutes les substances illégales dans le même panier.

Ce dialogue, en effet, n’est pas le même pour une substance très addictive et peu désocialisante comme le tabac que pour des substances à la fois très addictives et d »socialisantes telles que l’héroïne ou le crack, ou que pour les substances très désocialisantes mais moins addictives telles que l’alcool ou le cannabis.

 

Je voudrais détailler trois messages qui se dégagent à la lecture de La Brimade des stups. On n’y adhère pas forcément complètement, en tout cas pas d’emblée. Johann Hari nous fait chemine pas à pas avec lui au travers de ses rencontres. Il apporte un éclairage personnel qui modifie notre regard, fait parfois vaciller nos propres certitudes et finit souvent par nous convaincre.

 

Premier message : il existe une inégalité devant la prise de substances potentiellement addictives. Selon Johann Hari, la grand majorité de ceux qui consomment une substance ne deviennent pas addicts. Toutes les drogues confondues, il ne seraient que 10 % à se désociabiliser et ne pouvoir quitter le produit. Cette règle demande à être nuancée. Le crack par exemple est très addictif.Le tabac l’est aussi, contrairement à ce que laisse entendre Johann Hari, qui n’a pas vraiment enquêté sur ce thème. Selon les statistiques, assez anciennes, qu’il présente, 17 % seulement de ceux qui commencent à fumer deviennent dépendants au tabac. C’était vrai il y a quarante ans quand les hommes commençaient à fumer au service militaire et les femmes après le mariage. Ce n’est plus vrai en 2016. Les fumeurs actuels on en effet, dans l’immense majorité des cas, commencé à fumer à l’adolescence et quasiment toutes les cigarettes sont fumées aujourd’hui par dépendance. Cependant, il est vrai que le tabac provoque peu de trafic et qu’il n’est pas désocialisant, même si son image a changé et qu’il ne représente plus la norme sociale. Et c’est sans doute la raison pour laquelle le tabac est resté hors du champ d’investigation de La Brimade des stups.

 

Deuxième message : Si la nature du produit est un facteur à prendre en compte, l’addiction ne se résume pas au produit. C’est ce que démontrent les données scientifiques et les récits rapportés par Johann Hari.

La dépendance est, en fait, liée à la rencontre de trois éléments : un produit, un sujet sensible et une situation de consommation.

À ce titre, une des expériences frappantes rapportées par Johann Hari est celle du rat, seul dans une petite cage, qui a le choix entre de l’eau claire et un liquide contenant une drogue. Rapidement le rat devient addict et prend de façon compulsive le liquide contenant la drogue au point d’en mourir. Cette expérience maintes fois répétée a conduit à la théorie dominante sur la cause de l’addiction : ce sont les substances addictives qui conduisent à l’addiction.

Pourtant, Bruce Alexander a reproduit la même expérience avec des rats de même espèce, avec la même drogue à disposition, mais en changeant les circonstances de la consommation et en utilisant non pas une « cage à rat », mais mais un « palace pour rat ». Le palace était vaste et offrait à ses hôtes de nombreuses occupations, de la bonne nourriture et un bon nombre de camarades rats et rates. Dans ces conditions, les rats n’étaient plus attirés par la drogue et buvaient de l’eau claire car leur vie, riche en relations sociales suffisait à les combler. Ainsi, quand les liens sont nombreux et satisfaisants, les substances addictives que consomme le rat isolé sans activité dans sa cage perdent leur intérêt. L’addiction serait ainsi provoquée par le manque de lien. Dans ces deux expériences, le produit et les rats sont les mêmes. La seule chose qui diffère est la situation (isolement ou non) et l’environnement (favorable ou non). Chez le rat comme chez l’Homme, l’environnement lors des premiers contacts avec la substance potentiellement addictive joue donc un rôle majeur.

Les très nombreux témoignages recueillis par Johann Hari auprès de personnes addicts, de médecins, de politiciens et d’acteurs sociaux vont tous, de multiples façons, confirmer ce fait. Le risque d’addiction est décuplé chez un sujet qui expérimente la drogue lorsqu’il est isolé, déconnecté d’un environnement favorable. De plus, de nombreux récits de Johann Hari rapportent que, lorsque le consommateur sort de la clandestinité et se resocialise, l’addiction diminue, même si la consommation n’a pas cessé. Malheureusement, dans le monde réel, l’envoi en prison des consommateurs est très souvent la règle. Certains États américains pratiquent même la mise en cage et théorisent sur ces bénéfices. Force est de constater pourtant que cette mise à l’isolement lie encore plus le consommateur à son addiction.

Johann Hari invite à restaurer les liens de ces sujets déconnectés par l'addiction et, surtout, à veiller à ce que ces liens ne se rompent pas à nouveau. Les mesures incitatives pour y parvenir peuvent être de nature fiscale, par le biais de défiscalisation des salaires en cas d’embauche d’un toxicomane au Portugal, de nature juridique telle la non-pénalisation de l’auto-culture du cannabis dans de nombreux États ou encore de nature sanitaire. Toutes les initiatives de lutte contre la déconnexion des consommateurs vont aussi dans le sens de l’assèchement des réseaux de trafiquants. Vous lirez au cours de votre voyage avec Johann Hari des dizaines de récits qui renforceront cette conviction et proposeront des solutions.

 

Troisième message : la pénalisation des drogues crée le trafic alors que la dépénalisation bien conduite réduit le trafic et la criminalité. Là encore les exemples se succèdent à travers les époques dans La Brimade des stups, chacun étayant le propos et apportant une touche au tableau final.

Jusque dans les années 1900, l’opium et les drogues étaient en accès libre chez les pharmaciens, disponibles et bon marché. Le tabac et l'alcool étaient, comme ils le sont aujourd’hui, en vente libre. Il existait peu de trafic. Les premières grandes organisations de trafiquants sont nées de la prohibition de l’alcool aux États-Unis et se sont développées avec d’autres substances après la fin de la prohibition de l’alcool et la reconversion des acteurs fédéraux de la guerre contre l’alcool en acteur de « la guerre contre la drogue ». Les trafiquants sont favorables à la prohibition et la pénalisation des drogues. Plus les règles sont répressives plus elles leur permettent de développer leur business. Là encore, de nombreux exemples sont donnés dans le récit de Johann Hari. Après plus de cent ans d’histoire de « la guerre contre la drogue », il existe bien peu d’exemples montrant que la fin de la prohibition augmente le trafic, alors que les exemples inverses sont légion.

Certes, il a été constaté, dans quelques cas, que la dépénalisation pouvait s’accompagner d’une augmentation de la consommation. Cependant, cette augmentation est toujours à la marge, transitoire et largement contrebalancée sur le plan sanitaire par un meilleur contrôle des produits et une diminution des risques. Ce débat sur la réduction des risques a eu lieu en France au début des années sida pour instaurer les échanges de seringues propres contre des seringues usagées chez les toxicomanes utilisant l’injection veineuse. L’amélioration considérable du risque sanitaire a rapidement supplanté la crainte que cet accès à des seringues propres puisse encourager les jeunes à devenir toxicomanes par injection. L’échange des seringues pour les toxicomanes est désormais parfaitement admis. Et ces décisions ont pu voir le jour du fait de l’immense émotion créée par l’émergence du virus VIH. Mais il n’est pas certain qu’une proposition de mise en place d’échange de seringues serait acceptée en 2016, comme elle l’a été il y a trente ans, car notre société a tendance à se refermer.

D’autres initiatives telles que les salles d’injections contrôlées pour les toxicomanes – baptisées « salles de shoot » par leurs opposants – ont du mal à se mettre en place en France en 2016. D’autres pays l’ont fait paisiblement : Johann Hari raconte son entretien avec l’ancienne présidente de la Confédération suisse qui a réussi à imposer une salle d’injection contrôlée à Genève. Elle l’a fait installer à côté de son domicile privé pour balayer les inquiétudes de voisinage. Et avec un succès que chacun pourra apprécier à la lecture du récit : réduction des risques et baisse de la petite délinquance liée à la consommation et au trafic de drogue.

Les Canadiens, sous l’égide de leur nouveau et fringant Premier ministre Justin Trudeau, conduisent une politique pragmatique. La France, avec son attitude dogmatique, devient une exception au sein des grands pays francophones.

 

Oui, les stups sont un problème pour les usagers, oui, les stups constituent un problème de société, mais la prohibition avec sa guerre aveugle, sans stratégie définie, a montré ses limites et ses effets contre-productifs. Il faut aujourd’hui imaginer d’autres stratégies pour réduire les consommations de drogues, leurs effets collatéraux, leurs trafics. En France, l’héroïne fait déjà l’objet d’une médicalisation et d’une prise en charge sociale avec les produits de substitution, les échanges de seringues, la mise en place de salles d’injections contrôlées. Cette médicalisation avec prise en charge sociale, sans être la panacée, a grandement réduit pour les consommateurs et la société le fardeau de cette drogue. Cette voie médicale et sociale semble tout aussi adaptée pour le crack et les substances les plus addictives et désocialisantes, mais elle n’est pas adaptée au cannabis.

Sur des décennies, on a observé que, grâce à un encadrement légal, et malgré la pression des lobbies, la consommation de tabac et d’alcool, deux drogues légales, a notablement régressé. Le cannabis est, pour les jeunes et pour beaucoup de professionnels de santé, une drogue qui pose des problèmes similaires à ceux liés au tabac ou à l’alcool. Le cannabis devrait donc, comme ces deux autres substances, bénéficier d’un marché légal de produits contrôlés, ainsi que le souhaite Johann Hari. Ce marché légal, construit sans prosélytisme et correctement contrôlé, permettrait le développement de la prévention auprès des jeunes, la fixation de limites visant à diminuer la toxicité des produits et la taxation. L’ensemble assurerait une régression de la consommation dans une société plus apaisée qui renoncerait à l’inefficace « brimade des stups ».

« La brimade », après cent ans d’échecs, n’apparaît définitivement pas comme une bonne solution pour contrôler la consommation des stups.

Pr Dautzenberg, pneumologue à l’hôpital Pitié-Salpêtrière, Paris

LA BRIMADE DES STUPS de Johann Hari aux Éditions Slatkine & Cie

La Brimade des stups © Johann Hari La Brimade des stups © Johann Hari

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