Je caricature ? Peut-être. Ce n’est pas la question. Ce qui compte, c’est que, devant le patron de la boîte et ses sourires de connivence, j’ai reculé. Pour la première fois, je refuse l’obstacle. Mieux : pour la première fois, je vois l’obstacle. Je vois ce qu’on m’a entraîné à sauter sans même regarder. En fait, je m’en rends compte maintenant, pour la première fois je poursuis dans l’axe de mes convictions au lieu de faire le singe savant. Jusqu’ici je croyais accomplir un travail utile. J’étais sûr de mes techniques, confiant dans ma démarche orientée vers l’humain, satisfait de l’attention que je portais aux employés… Bref, j’étais compétent. Pareil que celui qui graisse la lame de la guillotine et qui se trouve sans doute compétent quand la lame glisse bien jusqu’au cou du condamné. Compétent et nécessaire. Il ne voit pas l’obstacle qu’il saute chaque matin pour aller au travail.
Chaque matin, on enjambe le cadavre de notre nature humaine. On dirait des grands mots, mais je l’ai vécu, c’est bien ça. Le respect qu’on se doit à soi-même, avec de l’entraînement on n’a même plus besoin de lever le pied pour passer par-dessus pfuittt… plus d’obstacle. On peut enfin penser en termes d’efficacité, de rentabilité, réussir sa journée, gagner sa vie. On empoigne la vie par le côté comptable. Le bilan doit être positif. Sauf qu’on ne compte que l’argent et la balance des désirs.
Mais, je digresse. Ce qui compte – encore cette comptabilité – c’est que j’ai soudain décidé que cela suffisait. J’ai dit non.
Nous sommes dans son bureau. C'est le deuxième rendez-vous après une première discussion lors de laquelle j'ai dû me vendre avant qu'il m'explique ses besoins. Nous sommes juste le lendemain : il ne m'a fallu qu'une journée de réflexion pour me rendre compte de ce qu'il veut vraiment. Non, ça je le sais dès le début. Une journée pour me rendre compte que je ne peux plus le faire. Juste le temps de caler un second rendez-vous. J'entre dans son bureau sans PC, sans un papier, sans même un crayon. Je suis là pour lui dire non, en face. J'aurais pu le faire par téléphone, mais je me sens un courage de super héros. Je veux affronter le super vilain. Il est au téléphone avec un collaborateur à qui il ordonne de nous rejoindre, comme si j'avais besoin de données techniques supplémentaires. Je lui dis que ce n'est pas nécessaire : je refuse le dossier. Il a encore le téléphone à la main, geste suspendu, on dirait du cinéma. Une question de prix ? Non. Il vous faut un délai supplémentaire ? Non. On devrait pouvoir s'arranger... Non. Je vois à son regard qu'il n'y croit pas vraiment. Il se demande sur quelles bases je veux négocier. Peut-être me trouve-t-il même très fort, imprévisible, coriace. Lueur de respect et de crainte dans ses yeux. Il sort les dents, il va tenter de mordre, en douceur. En une seconde j'ai face à moi une bête de course, un top manager qui, en acceptant le combat, m’accueille naturellement dans son club de dominants. Un duel ne peut avoir lieu qu'entre égaux. Je répète simplement non. Il ne comprend pas. Je pourrais expliquer, lui faire la morale, ou même à dire que j’ai compris l’idée sous-jacente de son projet et que je la réprouve. Ce serait engager une discussion, échanger des arguments, chercher une position commune. Mais nous n'avons pas de position commune. Nous ne pouvons plus en avoir : j'ai changé. Pas changé de camp, changé de personne. Je dis seulement « Je n'ai plus envie de travailler avec vous. » Il se décompose, prends ça pour une attaque personnelle – et c'en est une – puis se met à gueuler. Il veut faire valoir sa domination. Il crie que l'envie n'a rien à voir avec le business, que lui n'ont plus n'a pas envie de travailler avec un con arrogant comme moi, que si je ne prends pas son dossier je ne travaillerai plus, jamais, pour personne. Sur le coup, je ressens comme un soulagement. Oui, jamais plus, pour personne. Je me lève. Le type m’a laissé sortir sans comprendre, c’est très bien comme ça.
Pour votre journaliste, c’était le signe du début de mes ennuis. Selon lui, je ne savais plus faire ce qu’il fallait pour m’en sortir. Il avait raison, j’étais perdu, sans pouvoir assurer ma place dans la course, sans réussir à fermer les yeux sur les victimes collatérales. Mais il n'y voyait que le début de la fin, l’amorce du déclassement. D’après ses critères, et ceux de la majorité, je n’étais plus apte, je me laissais couler tout en me débattant, pathétique. Je vous faisais pitié, à tous. Et un peu peur aussi : ça aurait pu être vous. Mais non. Vous êtes encore à fond, le pied sur l’accélérateur, plus vite, plus vite, pour fuir le déclassement, éviter qu’il vous rattrape. N’ayez pas peur : vous allez vous en sortir, vous n’avez rien à voir avec moi. Moi, j’ai fait demi-tour.
À partir de ce moment de discernement aigu, j’ai tout fait pour me tirer du piège. Un piège où vous vous débattez encore. Pour moi, vous êtes les pathétiques, dans vos défroques de winners ou de wannabes, tout entiers occupés à paraître. Vous vous enfermez jusqu’à la perte de conscience dans ce que vous appelez une vie réussie. Alors que vous me preniez pour un raté, vous me citiez en exemple de ce qu’il ne faut pas faire, un vrai croquemitaine à faire peur aux enfants sans avenir, moi je m’employais à tirer mon épingle de votre jeu. J’ai l’air en colère, hein ? J’ai l’air d’accuser un vous qui n’existe pas vraiment. En fait, la colère a passé. Cela m’a pris du temps, des années. Mais c’est fait. Et, croyez-le ou non au vu de ma situation actuelle, je m’en suis tiré. J’ai fait ce qu’il fallait. Je me répète peut-être, tant pis, ça le vaut bien.
Avant, bien sûr, j’ai tout tenté pour continuer mon activité en y conciliant mes exigences morales. Pas pour sauver les apparences, mais pour gagner en éthique. Faire face à des patrons sans morale et les faire entrer, sans qu'ils s'en aperçoivent, dans ma propre morale. Il fallait que je trouve un moyen, une façon de faire qui soit juste. Parce que, si moi je n’assurais pas ces prestations en respectant mes critères moraux (je croyais que je les respectais), eh bien d’autres le feraient à ma place, mais avec des méthodes de voyous. L’argument honteux des marchands de canons. Il y aurait toujours un Hasbrouk pour passer derrière mes refus.
J’étais pourtant persuadé que mon savoir-faire pouvait être bénéfique à tous. Au moins dans certains domaines. Aider à travailler mieux, et pas à travailler plus, ou plus vite, ou moins cher pour être toujours plus rentable. Aider à mieux vivre au travail tout en aidant à faire un meilleur travail : voilà comment je me positionnais, au moins dans mes rêves. Du rêve à la réalité, j’ai déchanté… Pourtant, la réalité m’a parfois tenté, en me glissant quelques opportunités de m’attaquer au monstre.
Lorsque ma fille s’est ouvert l’épaule sur un clou rouillé au club hippique, par exemple. Au lieu de faire un procès aux propriétaires du club (j’aurais bien dû) je l’ai emmenée aux Urgences pour un rappel de tétanos et trois points de suture. Là, il leur a fallu plus de quatre heures pour la soigner. Quatre heures, ce n’est pas un scandale, il n’y avait pas de gravité ni de nécessité à la traiter avant tout le monde. Mais justement, il y avait très peu de monde. Et pendant ces quatre heures j’ai eu le temps d’observer ce qui se passait dans le service.
Une horreur ! Les médecins et les infirmières courent dans tous les sens, toujours à la recherche d’un matériel ou d’une information qui devrait se trouver à un endroit et n’y est pas. J'observe. Rien de compliqué pour moi, une ou deux modifications d’implantation ou de procédures, et le problème peut être réglé. Mais comme j'ai le temps je réfléchis plus large. Des questions de répartition de tâches, par exemple. Il y a une petite vieille qui attend de se faire opérer sur un brancard dans le couloir. En deux heures, quatre personnes différentes viennent lui dire la même chose. Chacun arrive avec un dossier sous le bras ou une fiche, vérifie l’identité de la dame, lui explique ce qui va se passer pour elle, avec quelques variantes cocasses. Chaque fois la vieille dame demande à boire, veut savoir combien de temps elle va encore rester là. On lui répond toujours qu'on va voir, et puis chacun repart en la laissant là, interloquée et de plus en plus désespérée. Je finis par aller demander de l'eau à l'accueil, mais on me répond que c'est du ressort d'un médecin, qu'on ne peut pas décider comme ça, que je dois retourner m'asseoir avec ma fille qui heureusement s'est assoupie.
Pour passer le temps je prends des notes, je mesure certains espaces et les meubles qui les encombrent, je pose des questions sur l’ordre des arrivées (« vous serez appelé à votre tour, monsieur »), la gravité des cas ou la répartition des prises en charge (« On vous appellera, ne vous inquiétez pas, retournez vous asseoir. »). Bref, je fais mon travail de diagnostic, un véritable audit express. Je m'enthousiasme bientôt pour le truc : en appliquant honnêtement ma capacité d’analyse et de résolution, je peux améliorer à la fois le produit fini (les soins aux blessés), les conditions de travail des employés et la performance économique de l’ensemble. Il me paraît vraiment possible de faire mieux, moins cher, avec moins de stress, pour une plus grande satisfaction générale. Et tous ces bénéfices sont entre mes mains, dans mes capacités. Mon travail aurait ici un sens.
Alors je m’y suis mis, avec une motivation que je n’avais plus ressentie depuis des mois, des années même ! Et franchement, je crois avoir trouvé de bonnes réponses à des questions que les premiers intéressés, les médecins et infirmières, ne se posaient même pas. J’ai mis tout ça en forme, pas pour que ce soit vendeur mais pour que ce soit clair, facile à comprendre par un non spécialiste. Bref, je me suis arrangé pour que mon travail soit acceptable au premier coup d’œil. Et j'ai pris rendez-vous avec le chef de service des urgences.
Je me suis fait recevoir comme un malpropre. Sur ce point en effet le reporter n’a pas exagéré. Je crois que le type a eu peur. Là où je lui apportais des solutions il ne voyait que captation de son pouvoir de décision. Dans le domaine de l’entreprise, on écoute votre proposition avant de l’accepter ou de la rejeter selon des critères pragmatiques. L’étiquette importe peu, au moins une fois passé le premier contact. Il suffit d’être incisif et pertinent pour percer. Dans l’administration ce n’est apparemment pas pareil. Et l’hôpital est sans conteste une administration par son statut comme par sa gestion. Là, le plus important semble être « qui parle », ou « qui a recommandé la personne qui parle ». Ce que la personne a à dire passe au second plan, voire à la trappe. De ce point de vue, l’article était juste. Mais se limiter à l’impact de ma tenue vestimentaire revient à faire l’impasse sur le fond du problème : la position de mandarin et l’immobilisme qui en découle. Même habillé en soldes, j’aurais dû au moins être écouté, sinon entendu.