25 – Ne faire qu'un avec le monde

Antépénultième chapitre : faut-il se laisser provoquer à la colère par ce que le monde présent nous envoie ? Esclavage des migrants là-bas ou prostitution estudiantine ici, l'épouse de Stéphane Gallais n'y voit qu'un chemin vers l'illumination et l'expérience de l'unité.

25 – Ne faire qu'un avec le monde

Chaque jour, l'opportunité nous est donnée de réévaluer notre place dans ce monde. Un soir par exemple, je trouve ma fille aînée en arrêt devant son écran. Elle a l’air à la fois paniquée, triste et comme tétanisée. Des larmes lui débordent des yeux, mais elle ne peut pas s’empêcher de regarder. Lors du dîner (juste quelques pâtes au concentré de tomates) nous avions parlé des migrants réduits en esclavage lors de leur passage en Libye. L’enfer avant la mort sur nos côtes. J'avais vu des images horribles, je le lui ai dit. Nous avons évoqué notre responsabilité collective dans cette situation que nous ne faisons pas que subir, mais que nous créons aussi par nos propres déséquilibres. Je lui ai rappelé l’Ho’oponopono – « Je suis désolé, pardon, merci, je t'aime » – que chacun pouvait s’offrir et offrir au monde pour l'en nettoyer. Mais elle n'a pas pu s'empêcher d'aller voir elle aussi. Des hommes entravés par de vieilles cordes, à demi nus, des blessures croûteuses sur les membres, le torse, le visage, et d'autres hommes qui circulent entre les prisonniers, qui crient dans une langue rude, qui frappent avec de longs bâtons ou des bouts de tuyau. Une vision d'enfer minable, à mi-chemin entre notre civilisation technologique déchue et une barbarie du moyen-âge. Et sur cela le regard d'empathie de ma fille : elle ressent les coups et les insultes, mais elle les donne aussi. En cet instant, je ne sais pas encore qu'elle s'est inscrite sur un site de rencontres sexuelles tarifées. Je ne l'ai découvert qu'en parcourant les textes que m'a donnés Stéphane. Aujourd'hui je comprends mieux sa réaction d'alors : « Maman, je veux que ça s'arrête ! » Et elle ne parle pas de stopper le défilement de la vidéo, non. Elle parle du monde comme il va. Un monde auquel elle se sent liée aussi bien comme victime que comme bourreau. Un monde avec lequel elle ne fait qu'un, sous toutes ses facettes. Sur le moment, je comprends qu'il ne s'agit pas pour elle d'une idée ou d'un concept, mais d'un ressenti profond. Le monde la traverse en cet instant aussi fortement qu'un tsunami. Elle souffre et en même temps elle éprouve de façon intime sa relation à tout ce qui l'entoure.

Aujourd'hui, après avoir lu les commentaires de Stéphane sur les articles, je comprends mieux ce qui la bouleverse et pourquoi elle veut « que ça s'arrête ». Le parallèle me semble évident entre ce qu'elle vit – et dont je n'est pas conscience alors – sur le site de prostitution et ce qu'on impose à ces hommes qui ont déjà traversé tant d'horreurs. Le monde n'est qu'une histoire d'exploitations. Il n'est pas seulement question de domination et de soumission, de faibles et de forts. Un peu, mais pas que. L'esclavagiste du marché libyen peut aussi être traité comme un chien par son patron, par un autre maffieux ou par un représentant d'une administration corrompue. Les rôles s'échangent en fonction de l'histoire en train de se raconter. D'épisode en épisode la roue tourne. L'argent, le pouvoir, la vérité, ne sont que des fictions auxquelles nous voulons bien croire. Nous nous y raccrochons, collectivement et individuellement, pour ne pas sombrer dans le désespoir. Ou pour ne pas nous diluer dans l'immensité magique et terrifiante de l'unité.

Cette expérience de l’unité peut vous tomber dessus sans prévenir. Dans un des Kôans du zen japonais, il suffit au maître de frapper l’épaule de l’élève pour que celui-ci atteigne l’illumination dans l’instant. La grande voie n’a pas de porte, celui qui y chemine avance librement entre ciel et terre. Alors, vous ne savez pas si l’éveil va vous secouer bientôt, dans dix ans ou là, tout de suite en lisant cette ligne. Cet éveil m’a prise par surprise (prise par surprise, comme si la prise venait d’au-dessus, une sur-prise : c’est drôle comme les mots nous parlent) lors du verdict du procès de Stéphane. La salle n’était même pas pleine, c’était une affaire sans grande importance, pas un meurtre ou rien de morbide, mais le décorum judiciaire était respecté. Tout le monde s’est levé. Je ne me rappelle plus exactement comment cela s’est passé ensuite, qui a dit quoi, parce que j’ai ressenti un grand flash lumineux qui a effacé les quelques secondes ou minutes qui l’ont précédé. Mais je revois la scène, un long instant figé, avec précision. Tous debout donc, baignés soudain d’une lumière à la fois violente et douce, une lumière qui passe à travers les gens, le bâtiment… Comme si un écho du Big Bang était venu jusqu’à nous, mais sans rien d’un cataclysme, au contraire. Une sorte de naissance lumineuse, voilà. Et j’étais cette lumière, de la même façon que chacun était cette lumière. Le rayonnement nous traversait et nous unissait. C’était une sorte de vibration commune. Quelque chose nous faisait soudain tous résonner sur la même fréquence. Je sentais toutes mes cellules palpiter, à la fois caressées par la lumière et ré-émettant cette lumière. Et surtout j’avais la sensation de dépasser mon corps et d’être dans la vibration de chaque particule du cosmos. Tout vibrait en moi et autour de moi, sur la même note. Lumière ou musique, unisson. Ma conscience s'est étirée au-delà de moi, de la salle d’audience, du système solaire. Je n’étais plus confinée en rien et je n’avais pas besoin d’aller où que ce soit : j’étais partout. J’étais tout le temps. J’ai vu, ressenti, intégré le monde comme il est vraiment. Devant moi je voyais Stéphane bébé et vieillard, je le voyais sourire, c’était un saint. Pas un saint catholique à auréole, mais une forme de sainteté de son âme : il avait trouvé sa voie, il était dans sa voie. Les gendarmes autour de lui étaient des anges, je voyais distinctement leurs ailes déployées. Le juge, une licorne bienveillante. J’ai saisi cet instant qui m’a semblé à la fois drôle et éternel. Rien ne me retenait, j’étais dans l’unité parfaite. Je sais maintenant qu’il existe cet autre niveau de conscience véritable où tous les doutes s’effacent. Je l’ai en moi. Je ne cherche pas à en renouveler l’expérience qui m’a laissée en larmes. Des larmes de joie et d’épuisement.

Tout le monde a cru que je m’effondrais à l’annonce du verdict. C’est peut-être ça, d’ailleurs : le coup de bâton sur l’épaule qui m’a propulsée vers l’illumination. Un coup de licorne. Il y a ma vie d’avant, et l’après, tout à la fois plein, unique, multiple, disjoint et totalement intérieur. Aucune contradiction dans l'unicité, elle englobe tout. Ce qui me reste de ce moment est l’espoir que d’autres le vivent et accèdent à ce sentiment du « tout en soi ». Il n’est plus possible après de vivre sans joie. Même les questions les plus sombres, celles qui me traversent face aux migrants réduits en esclavage ou à la prostitution des jeunes sur Internet, font alors partie de la lumière.

Pourtant, il en faut de la foi dans l’unicité pour tolérer toutes ces horreurs. Pour les accueillir, les faire miennes, en voir la perfection, sinon la beauté. C’est ce que je tente d’expliquer à ma fille lorsque nous retrouvons la parole face aux images persistantes de ces hommes exploités jusqu'à la mort. Et plus tard, c'est elle qui m'en reparlera et me montrera qu'elle à parfaitement compris.

C'est après avoir lu les textes de Stéphane et découvert que ma fille se prostitue sur un site de rencontre. Pour Stéphane ce n'est qu'un détail de plus, la goutte d'eau en trop mais rien qu'une note dans le grand orchestre de notre fin du monde. Faim du monde ? Je m'égare... Pour Camille, c'est autre chose. Elle voit ce site comme une opportunité que lui tend l'univers. Une chance de progresser sur tous les plans. J'essaye de lui expliquer qu'il y a d'autres moyens de financer ses études ou juste d'avoir un peu d'argent. Lui dire que son corps, son esprit et son âme vont en sortir meurtris, mais en même temps je m'ouvre à sa vision des choses. Elle a raison. Ce n'est pas le mot qui fait du mal, mais les représentations qu'on en a. Elle ne se prostitue pas : elle met toutes les chances de son côté en vivant ce qui est au lieu de le combattre ou le nier. Elle s'ouvre à une expérience plus forte et plus profonde de la vie. Et de toute façon elle n'a fait que s'inscrire pour publier quelques photos mais n'a pas encore trouvé le mâle dominant qui la prendra sous son aile. C'est justement ce qu'elle aime. Cette attente que quelque chose se déclenche après avoir fait tout ce qui était en son pouvoir pour que cela advienne. Elle vit l'instant présent comme une promesse d'avenir inconnu. Elle a mis une impulsion à la grande roue du destin et se tient prête à profiter de ce nouveau mouvement. Elle est magnifique !

Ce qui est dehors nous parle de nous dedans et s'adresse à chacun. Ce qui résonne à l'intérieur nous incite à nous y connecter d'une façon qui nous est propre. Il s'agit d'un dialogue entre la réalité et moi, un dialogue où j'ai toute mon importance. L’esclavage des migrants comme la prostitution étudiante s’adressent à ce que je suis et ce que je vis. À moi de l’accepter, d’en accepter le message, et de changer en moi ce qui doit l’être si je reçois le message comme une demande.

Respirer, faire taire la colère, retrouver la paix en moi. La sauvagerie du monde n’est qu’un indice de mes déchirements intérieurs. Stéphane l’a-t-il compris ? A-t-il su changer ce qui demandait à l’être, en lui comme au dehors ? Je suis bien obligée de croire que oui, au vu des changements qui nous ont bousculés et dont je le remercie. Cet esclavage, cette vente de soi consentie, peut-être était-ce ce qu’il vivait, au quotidien, dans son activité professionnelle. Ce qu’il faisait dans la réalité, les gens qu’il aidait à mieux travailler, tout cela n’existe plus en tant que tel : tout se déforme selon ce que lui en pense, selon l'idée qu'il a construite. Il se rejette comme il rejette son travail, et voilà que le monde le rejette. La circularité du processus n’échappera à personne. Le bien et le mal s’accouplent, comme dans le noir et le blanc interpénétrés du signe yin-yang. Nous sommes cela, ouvrons les yeux, acceptons-nous et agissons en accord avec notre être. Connectons-nous à nos vrais désirs. Ouvrons notre deuxième chakra pour laisser notre énergie vitale concrétiser l’harmonie.

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