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Billet de blog 6 janvier 2020

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12 - Le cri des corps au travail

Et de 12 : quand la performance au travail est à son maximum, c'est le corps torturé qui en parle le mieux. Quant à la vérité, on peut compter sur la presse pour la contourner si elle ne fait pas vendre (à part #Mediapart, bien sûr !)

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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Dans le cadre d’une mission je suis revenu sur les lieux d’un de mes crimes. Ce que j’avais mis en place dans cette entreprise a fonctionné au-delà des espérances. L’atelier réorganisé tourne parfaitement avec seulement les deux tiers de ses postes antérieurs. Mais où sont passés les quatre employés devenus inutiles ? L’un a pris sa retraite, deux travaillent en maintenance délocalisée et le dernier a été viré pour incapacité. Incapacité ? Oui, problème de dos et, officieusement, une sorte de dépression qui ne veut pas dire son nom. D’ailleurs les huit techniciens restants refusent d’en parler. Pas sur leur lieu de travail. En dehors, peut-être.

Je les rencontre, un à un. Ils n'ont pas grand-chose à dire, mais leur corps parle, crie même. La tension dans les épaules qui scie peu à peu les cervicales, jusqu’à la hernie discale. Ne rien dire, ne pas se plaindre, chercher à améliorer le geste, juste améliorer, compter sur une magie qui fera fondre la douleur. On a mal parce qu’on n’a pas encore trouvé le bon geste, ça passera. Les tendons qui n’en peuvent plus, dans les poignets, aux coudes, aux épaules… Il faudrait s’arrêter, ou boire plus, comme un sportif de haut niveau, mais la cadence, le nombre de pièces optimal atteint une fois, un vrai record, et qu’il faut maintenant que tous atteignent, chaque heure, chaque jour, chaque mois. L’entreprise a vendu ça, ce volume de production, ces délais, il faut tenir. On les rend même responsables d’éventuelles pertes de commandes s’ils ne tiennent pas. Alors ça fait mal, mais ça ferait encore plus mal de perdre son emploi et de mettre en danger celui des autres. Le poids sur les reins qui attaque entre les lombaires. Ça leur crispe la silhouette, grince les dents, ça leur interdit certains mouvements. On se sent limité, diminué, mais il faut que ça tienne. Et puis ça descend aux genoux, ça fissure les ménisques. Cette douleur qu’on ne peut que supporter en espérant que rien ne se bloque, ou alors c’est l’opération, la chirurgie, passer sur le billard pour retourner travailler. Une sorte d’amputation, une vente incertaine à la découpe, les morceaux de soi qui s’en vont et laissent les cartilages comme frittés au sable. On sait que ça ne reviendra pas et qu’avec le temps on va boiter, sacrifier les promenades, peut-être finir en fauteuil. Mais c’est pour plus tard, on ne sait même pas si on vivra jusque là, alors que le loyer, la bouffe, le remboursement de la bagnole, c’est maintenant. J’ai vu des mains qui n’étaient plus que des outils usés, tout juste bonnes encore à prendre, tordre, serrer, visser et qui ne caresseraient plus jamais. Je ne vous parle même pas de tenir un stylo avec ces doigts qui ne plient plus, qui tremblent d'un mal constant, boursouflés comme des quenelles. Ces articulations explosées tordues, on dirait des nœuds de branches, ceps de vignes, bois flotté. Les ongles enfouis sous des bourrelets de chairs crevassées. Le cambouis à jamais dans les scissures (j’ai cherché le mot). Les cicatrices de brûlures. Tout ce qui marque et diminue ces hommes. Les traces de mon passage.

L’amélioration de la productivité, c’est du corps qu’on consomme. Du matériau humain qui filera au rebut. Pas grave, d’autres font la queue pour entrer dans la machine, devenir la machine, n’être plus que des pièces d’usure en attente de remplacement futur, prochain, bientôt. Et on était venu encore améliorer le rendement, donc l’usage et l’usure des corps. Le « on » c'était moi. J’étais payé pour ça. Voilà ce que j’infligeais aux corps. Voilà comment se paye, de l’autre côté de ma facture, la qualité de ma prestation. J’étais bon, je faisais gagner du temps et de l’argent, il fallait bien que quelqu’un perde. Et le regard des perdants résignés m’a troué. J’ai eu honte. J’ai honte de ne pas faire mon âge, de n’avoir mal nulle part, d’avoir fait du sport pour me sentir encore mieux. Honte aussi que mes tourments moraux (un peu précieux comme expression, mais juste, je crois), que mes pauvres petits tourments intérieurs ne se voient pas à l’extérieur. Aucune marque, pas un stigmate. Je suis du côté des bourreaux, visiblement bien dans mon corps, dominant.

Ces corps me criaient quelque chose. Leurs douleurs, leur usure anticipée, ce n’est pas juste un effet secondaire du travail. C’est un crime collectif. J’étais un des criminels, aussi efficace et coupable que le fonctionnaire nazi responsable du système qui permettait aux trains d’arriver à l’heure à Auschwitz. J’étais aussi professionnellement dégueulasse que l’ingénieur dont toute l’intelligence pratique se consacrait au moyen de gagner quelques secondes pour remplir et vider les chambres à gaz sans faire paniquer les pièces (Stücke !) à gazer. Et merde au point Godwin ! J'en suis encore malade...

J’ai mis un temps fou pour revenir sur des bases saines. Comprendre pourquoi, en termes d’organisation de l’entreprise, le mieux permanent peut devenir l’ennemi du bien… Comprendre, ça ne suffit pas. Comprendre, prendre en soi, ne change rien. Même se battre ne change rien. Il faut trouver autre chose, une façon de sortir de la course. Pas seulement faire une pause : il faut nier l’idée même de course. Mais, tant que tu n’es pas un sâdhu, assis cul nu sur une souche ou au bord d’un trottoir à Calcutta, tu n’es pas sur la voie visible et socialement admissible de la sagesse : tu n’es qu’un loser !

Un loser ne sert à rien, personne ne l’écoute. Et, quoi qu’il arrive, que tes échecs soient de ton fait ou non, tu en seras tenu pour responsable à cause de ce que tu es devenu. Au pays merveilleux de la course au fric et de l'échec rebondissant, le loser est celui qui tombe et ne se relève pas. Mais tu es nécessaire. En restant à terre tu apportes la preuve que seuls les meilleurs doivent avoir accès au pouvoir d’agir. Il y a ceux qui méritent, et toi qui ne vaut plus rien. Il faut alors analyser ta chute, bien montrer combien tu as merdé pour qu'en comparaison ceux qui rebondissent paraissent encore plus méritants. Quitte à tordre la vérité pour mieux étayer le jugement à ton encontre et t'enfoncer dans ta responsabilité criminelle. Chercher à expliquer, ce sera déjà vouloir excuser. Les perdants peuvent faire pitié, mais faire réfléchir, non !

Quand je lis dans ces torchons d’articles « On ne saura jamais s’il s’agit d’une décision d’ordre stratégique ou financier » quand Promogram a stoppé son projet, ça me fait bouillir les sangs. Mais quel faux cul ! On sait très exactement ce qui s’est passé. Et ma réputation ou la qualité de mon travail (en fait le travail de toute l’équipe que j’ai montée pour l’occasion) n’est absolument pas entrée en ligne de compte dans cette décision. Au contraire, même.

Nous sommes sur le secteur du luxe avec ce projet immobilier. La force de Promogram, c'est de pouvoir sortir le cash nécessaire à l’achat du terrain. Beaucoup de cash. Sa faiblesse, c'est de disposer de tout ce cash parce que depuis plus de trente ans ils vendent de la merde qui pourrit le paysage et la vie des acheteurs partout où ils chient leur béton. La colère me rend vulgaire, désolé. Je n'ai rien contre ce promoteur, pas plus que contre un autre. Ce n'est ni le meilleur ni le pire, mais il faut admettre qu'entre l’image de Promogram et ce projet on ne peut même plus parler de décalage : c’était un gouffre ! Ils l’ont comblé à coup de cash en prenant tout le monde de vitesse. Ils ont emporté le marché et lancé le projet.

Ou plutôt ils lancent le projet ce qui les aident à emporter le marché. C'est là que nous intervenons. Nous, c'est-à-dire moi, l’équipe de communication et l’architecte concepteur. Nous jouons d'entrée le rôle de caution morale : la garantie que quelque chose d’exceptionnel sortira de terre sous la marque Promogram. Ou plutôt malgré la marque Promogram, car les propriétaires du terrain ne sont pas du tout d’accord pour vendre leur bien à un fabricant de cages à lapins. Il faut les rassurer, prouver que pour eux on change de gamme, de ton, de cible. Alors on se met au travail, et nous travaillons bien, malgré toutes les difficultés que nous rencontrons (j’y reviendrai). Sur le papier au moins Promogram devient convaincant.

Que s’est-il passé alors ? Simple : une opportunité plus intéressante s’est présentée. Le terrain est négocié par Promogram à un prix très bas. Il excite les convoitises et devient plus rentable à la revente qu’à l’exploitation. Mon équipe de communication étant implantée localement, elle est en première ligne pour recueillir l'information. Je ne peux pas dire que des acheteurs nous approchent ouvertement, mais des gens nous appellent et prennent des renseignements pour le compte d'autres personnes qui... Bref, dès que je sens que quelque chose se précise je contacte immédiatement le PD-G de Promogram pour lui faire part de cette option et lui conseiller de la saisir. Ils y réfléchissent. Évidemment il leur apparaît plus sûr financièrement d’engranger une plus-value confortable en laissant un autre constructeur assumer les risques du projet. Le patron me remercie en faisant payer rubis sur l’ongle le travail réalisé en amont, bien que rien ne sorte jamais.

Il n’y a pas eu d’échec, ni même de perte. Notre « start-up montée sur les ruines de mon cabinet » comme dit l’autre, eh bien on l’a simplement dissoute, chaque intervenant étant rémunéré, plus que correctement d'ailleurs. C’était juste, normal, moral même, puisque la vocation de cette dream team était de s’adapter aux spécificités du projet Promogram. Le repreneur du terrain disposait déjà d’une agence spécialisée dans l’immobilier de luxe. Il était donc naturel – et pas du tout insultant ou dévalorisant pour moi – qu’il s’appuie sur ces compétences-là. Nous leur avons d’ailleurs transmis tous les documents de travail déjà produits. Cela faisait partie du deal autour de la revente du terrain. Et chacun a été crédité de son travail.

Les informations que je livre ici sont simples à vérifier. S'il l'avait voulu, l'auteur des articles aurait pu le faire. Au lieu de cela il présente l'affaire d'une façon très mensongère que je ne m'explique pas. À moins qu'il ait voulu participer ou réactiver cette soi-disant « campagne anti-Bestin » qu'il se plaît à évoquer. Il est toujours plus facile de vendre du papier avec du souffre qu'avec la vérité, si elle n'a rien de négatif.

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