L Gidon (avatar)

L Gidon

Ecriveur à toute heure

Abonné·e de Mediapart

28 Billets

0 Édition

Billet de blog 11 janvier 2020

L Gidon (avatar)

L Gidon

Ecriveur à toute heure

Abonné·e de Mediapart

14 - De mépris et de triomphe

Chapitre 14 : le courage de dire non au travail, c'est aussi celui de faire face aux baisses de moyens. Expliquer aux enfants pourquoi on ne part plus en vacances, c'est une chose, mais affronter les regards de mépris et de triomphe des fournisseurs de loisirs, voilà qui blesse profond.

L Gidon (avatar)

L Gidon

Ecriveur à toute heure

Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

De Mépris et de Triomphe

Comment vendre mon savoir-faire alors que je sais qu’il sera utilisé pour presser un peu plus fort une bande de pauvres bougres qui croiront être sauvés par cette sueur supplémentaire ou cette diminution de salaire alors qu’elle va seulement remplir un peu plus les poches de ceux qui tiennent les rênes ? Comment y croire assez moi-même pour les manipuler et les convaincre de ces bobards ? Comment même y croire assez pour séduire les décideurs ? Me vendre auprès de ceux qui ont mis leurs employés dans cette situation et qui comptent maintenant sur moi pour les y enfoncer plus encore, à leur propre profit ? Il ne s’agit pas de jouer les salauds contre les gentils, il n’y a pas de salauds, juste des cartes distribuées pour faire des jeux gagnants et d’autres perdants, surtout des perdants. D’autant plus de perdants que les gagnants gagnent beaucoup. Et ces gagnants n'ont rien de mauvaises personnes immorales. Ce sont seulement des gens assez chanceux ou malins pour se trouver bien placés dans la course, et donc persuadés de valoir au moins cette place, et sans doute mieux. L'assurance du méritant, qui se sait pourtant en danger. D'où leurs efforts, parfois désespérés.

Je ne les juge pas, c'est la course toute entière qui me débecte. Les petits patrons que je côtoie se démènent pour garder leur entreprise à flot. Ils rament comme des forcenés et donc ils ont le sentiment de mériter le peu qu’ils gagnent, leurs Mercedes payée sur la boîte, leurs week-ends à Deauville ou leurs vacances à Marrakech. Celui auquel je conseillais d’arrêter de changer chaque année sa Mercedes pour utiliser la même somme à la formation de ses nouveaux employés m’a répondu que ce n’était pas une voiture mais une question d’image de l’entreprise auprès de ses clients : la Mercedes (il ne dit pas MA Mercedes) rapporte plus à la boîte que la précision de n’importe quel ajusteur. Les clients jugent sur la bagnole, décryptent jusqu’à la moindre option moteur, cuir ou jantes pour évaluer la santé de leur fournisseur. Pas de gentils, pas de méchants, personne n’est responsable, tout se tient, la broyeuse continue son travail et mes prestations n’auraient servi qu’à broyer avec plus d’efficacité. Il valait mieux arrêter avant de devenir fou. Sauf que s’arrêter ne stoppe pas la course au fric : rien, aujourd’hui, n’autorise à s’en passer en espérant continuer à vivre parmi les siens.

Sans courir aussi vite que les autres nous ne pouvons pas faire partie du groupe, être membres du club, appartenir à la société, être Français, avoir sa place sur ce bout de terre, tout simplement. Pour moi comme pour mon épouse les rentrées d’argent baissent de plus en plus, jusqu’à disparaître, et les charges du ménage restent les mêmes. Vivre en Français parmi les Français a un coût incompressible. Nous ferons bien quelques ajustements, mais trop tard. Au début, nous avons tapé dans les réserves. Nous pensions que cela devrait suffire, faire un effort le temps de passer le cap. Mais il n’y avait pas de cap, pas de pic d’effort, et surtout pas d’horizon lointain qui allait se dégager : aucun projet d’amélioration de nos ressources. Caresser ce genre d’espoir, c’était se remettre dans la course, avec en plus un retard significatif. Alors, non.

Entre loyer, assurances et charges sociales, le cabinet d’orthophoniste de Sandrine coûte plus que ce qu’il rapporte. Pour changer la donne elle pourrait augmenter ses tarifs, mais la population déshéritée qui constitue l’essentiel de sa maigre clientèle sous CMU ne réussit déjà pas à lui fournir les éléments administratifs nécessaires pour qu’elle soit payée. Pour faire autre chose que du bénévolat, utile, indispensable même, mais pas rémunérateur, elle devrait se tourner vers les nantis. Du style Dubreuil, ceux qui nous invitent à dîner en compagnie de journalistes pour nous évaluer et ensuite nous rejeter. Le monde du succès provincial, jaloux de sa domination locale. Je ne voulais plus travailler pour ce monde-là, et hors de ce monde il n’y a pas de solution. Les autres, les petits, les nécessiteux, n’ont pas les moyens et n’ont rien à donner en échange. L’argent est tout, on ne peut pas s’en passer, point final. Et comme l'argent ne se fabrique pas ou ne pousse pas dans les jardins, il font le prendre à quelqu'un (ou convaincre quelqu'un de nous le donner, ce qui revient au même). Nous le savions, nous avons essayé de l’ignorer. Nous n'avons plus voulu prendre, ou prendre moins. Ce n'est pas possible. Nous avons zigzagué pour maintenir non pas un niveau de vie, mais une apparence de vie.

Comme je l'ai déjà dit, l'argent est un outil de choix : il nous a fallu choisir. D’abord nous avons vendu le superflu. Le piano dont personne ne jouait plus dans la famille, par manque de temps ou de motivation. C’était celui de Sandrine, un cadeau d’avant notre mariage. Peut-être a-t-elle cessé de s’en servir pour ouvrir peu à peu la porte à un éventuel sacrifice. Il est parti sur le Bon Coin, suivi des livres de collection hérités de mon grand-père bibliophile, de la petite cave que nous avions patiemment constituée. On a fait une belle plus-value grâce aux bons choix de crus achetés en primeur et maintenant arrivés à maturité, mais je regrette de ne pas avoir eu le plaisir de les boire. Et puis quelques meubles de famille… Tout vendu « pour faire de la place », comme nous le disions aux filles, alors qu’il s’agissait de leur payer une nouvelle paire de bottes d’équitation ou simplement, à la fin, de faire le plein de la voiture.

Les filles faisaient du cheval. Ce n’est pas dans la culture de notre famille, ni Sandrine ni moi n’y connaissons rien. Rien que de dire « faire du cheval » démontre que ce n’est pas notre monde, je m’en rends compte. Les vrais parlent autrement de cette pratique dispendieuse. Au début nous avons payé sans réfléchir, puisque nous avions alors les moyens. Mais nous n’avions pas les moyens de savoir le gouffre que cela deviendrait. On a dit oui pour qu’elles découvrent, pour ne rien leur refuser, et elles y ont pris goût. Les frais ont augmenté. Équipement, entraînements, déplacements, concours… une augmentation dramatique qui a coïncidé avec nos pertes de revenu. Comment continuer ? Il a fallu faire des choix, définir des priorités.

Nous avons voulu expliquer aux enfants. Leur dire que nous allions changer un peu, nous diriger vers d'autres façons de nous détendre. Moins de sorties, moins de plaisirs coûteux… moins d’équitation, voire plus du tout. Quand nous avons vu leurs têtes, nous avons renoncé. Elles voulaient monter ? Elles monteraient, on se débrouillerait pour qu’elles ne soient pas limitées par notre monde réduit. Sandrine et moi avons commencé par rogner sur nos propres loisirs, nos vêtements, la voiture tiendrait bien quelques années encore… Et puis ça n’a plus suffi. Le club équestre coûtait vraiment trop cher.

Je suis allé voir le directeur, négocier une réduction, un échange de service. Mes filles ont aussi proposé de travailler plus au centre, s’occuper des chevaux des autres, nettoyer les stalles, n’importe quoi pour éponger une partie des frais. Le directeur a rigolé.

Il a dans le regard une lueur de mépris et de triomphe qui devrait me mettre en garde. D’abord il me dit qu’il n'a pas besoin des services d’un loser (il ne le dit pas comme ça encore, mais l'idée y est déjà), sa petite entreprise est très bien organisée comme ça, merci. Ensuite selon lui, ce que font mes filles, s’occuper des chevaux ou de la sellerie avant ou après la monte, cela fait partie de l’offre du centre : on paye pour avoir le droit de bichonner sa monture, personne n’est exempt de l’entretien, personne n’est rémunéré pour (c'est faux, bien sûr). Enfin, en ce qui concerne les tarifs d'inscription et la marge de négociation dont je dispose pour les réduire, il me montre juste la liste d’attente. Une dizaine de gamines friquées attendent de prendre la place des miennes. Si je n’ai plus les moyens, il y en a d’autres qui peuvent payer. Le nombre de pauvres augmente, mais la frange des très riches s’élargit aussi un peu et c’est là, dans cette marge fortunée, qu’un club équestre fait son beurre, tout comme une concession Maserati ou un resto étoilé.

Le directeur affiche son air supérieur, content de pouvoir me prendre de haut. Avant, il n’était qu’un fournisseur vis-à-vis de moi. Fournisseur de bourrins, crottin et bac à sable, le genre agricole comme dirait M’sieur Fernand, et moi j’étais le client, le roi. Il proposait et je disposais, même si les bases de notre contrat client-fournisseur étaient déséquilibrées par un excès de demande face à l’offre. Je restais en position de force ou au moins d'équilibre tant que je payais. Là, il sent s’inverser entre nous la courbe du pouvoir. Une pente se crée, il est en haut et moi en bas. J’ai souvent vu ce glissement d'attitude chez mes clients. Ils ont besoin de moi, c’est une urgence, il faut que je trouve vite une solution, ils sont prêts à tout pour que je traite leur problème en priorité, et puis… une fois la solution trouvée le ton change. Ils ont accepté mon devis sous stress, mais maintenant que le problème est résolu ils se sentent plus à l’aise pour renégocier, faire baisser la facture ou faire traîner le paiement. Dans ces cas, le discours devient ironique, hargneux, menaçant au besoin. Ce n’est pas une question de confiance, comme votre article cherche à l’argumenter, mais de pouvoir. La confiance n’est qu’un symptôme, un paramètre fluctuant dans un rapport de forces, presque un otage. Le client, surtout le client satisfait, n’est même plus roi : c’est un dictateur revanchard et méprisant qui veut vous faire payer parce que vous l’avez vu en position de faiblesse, le pantalon sur les chevilles. Alors, il commence par ne pas vous payer.

« Vous n’êtes pas content ? Faites-moi un procès ! D’abord vous n’y gagnerez rien que du stress. La procédure entre nous va être longue, épuisante et coûteuse. La décision de justice ne me sera pas forcément défavorable, j’ai des connexions, de bons avocats et des jurisprudences toutes chaudes. Mais surtout, dans l’intervalle entre aujourd’hui et le verdict, je vais vous pourrir, ruiner votre réputation, vous flinguer à poil en place publique. C’est ça que vous voulez ? »

Non, bien sûr, ce n’était jamais ce que je voulais, mais le mal était fait : le client avait récupéré son pouvoir. Ma seule force demeurait dans ma capacité de dire non… la prochaine fois. J’en ai usé. Les clients faisaient semblant de ne pas comprendre. Comment, je refuse de travailler pour eux ? Dans la situation de crise que nous traversons, c'est de la folie !

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.