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Billet de blog 13 janvier 2020

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15 – Faire comme si...

15 ème dessous : quand négocier avec les puissants pour maintenir un certain niveau de vie peut conduire à accepter une forme d'esclavage moderne. Pathétique ?

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15 – Faire comme si...

Non, je ne refusais pas de travailler, je refusais les conditions vers lesquelles je savais d’expérience que notre collaboration allait évoluer. Je préférais consacrer mon temps à résoudre les problèmes d’entrepreneurs honnêtes et non écoper tout ce qui prenait l'eau chez des margoulins qui me jetteraient dès qu’ils seraient revenus à flot. Mais cela, je ne pouvais pas le leur dire. Je ruminais ma défense, je finissais parfois par prendre le boulot juste pour avoir la paix, même en sachant que ce serait pire en bout de course. C'est peut-être l'habitude de ces relations de conflit larvé, ou même ouvert, qui m’a assoupli et conduit à prendre ce que m’a proposé le centre équestre. À force d’accepter l’inacceptable…

Lors de l’inscription des filles en début d’année j'ai demandé un paiement en trois fois. Fait exceptionnel, le centre a accepté. J'ai rédigé trois chèques, en pensant gagner du temps. Je n'ai fait que perdre le pouvoir. Lorsque le deuxième chèque doit être encaissé nous avons déjà dépassé notre autorisation de découvert sur tous nos comptes. Un premier incident de paiement sur une facture d'eau a déjà permis à la banque de nous menacer de signalement auprès de la Banque de France. On ne peut pas se permettre de plonger. On ne peut donc plus se permettre de monter à cheval. On ne peut plus se permettre grand-chose, en fait.

Le directeur du centre me regarde lui expliquer ça sans y croire, lui dire qu'on annule l'inscription, qu’il faut retarder l’encaissement du chèque, que nos filles ne viendront plus monter. C’est là que je vois l’idée se frayer un chemin dans son esprit mesquin, jusqu’à ce qu’un sourire presque méchant éclaire son visage. Il prend un ton paternaliste. Pas question de présenter le chèque au paiement, bien sûr, et il ne va pas non plus priver mes filles de canasson, non, non. Nous allons trouver un arrangement, forcément. Il faut que nous en trouvions un, puisque lui doit faire tourner le centre équestre et qu'il n'a que l’argent de ses clients pour y parvenir. Ce n'est pas pour son bénéfice personnel, bien sûr, mais pour acheter l’avoine des chevaux, payer le vétérinaire ou le bourrelier qui entretient selles et brides, régler les salaires de ses employés sans lesquels le corral et les écuries ne seraient plus que des ruines broussailleuses. Il me fait l'étalage de toutes ses responsabilités. Je n'ai pas idée de tout l’entretien nécessaire dans un centre tel que le sien, un centre haut de gamme pour cavaliers haut de gamme. Il faut de l'argent, certes, et surtout du travail. L’argent est le nerf, mais pas la guerre : le combat, ici, se conduit à mains nues. Est-ce que je comprends ?

Non, franchement je ne vois pas où il veut en venir. Alors il m’explique, avec de l’acide plein la voix : si je ne peux pas fournir l’argent convenu, je dois fournir le travail correspondant. Il retiendra mon chèque tant que, à mains nues, je n’en aurai pas compensé le montant par une activité d’entretien à son service. Factotum, manœuvre, garçon d’écurie, ça me convient ? Il me regarde avec un sourire mielleux, comme s'il savait déjà que je vais m'abaisser à accepter. Il insiste sur la morale de la chose. Pas de contrat, pas de lien autre que la confiance. Entre nous il n'y a que la compréhension pragmatique d’une situation qui doit trouver sa solution avec élégance et efficacité. Bref, il se fout de moi en me proposant un job de larbin, d’esclave même. Il a le chèque à la main. Il fait le geste de le déchirer si j'accepte. Ce chèque que j'ai signé, qu'il est en droit d'encaisser, et qui officialise ma condamnation.

Et alors ? Il vient un moment où la complaisance dans l’obéissance inverse le rapport maître-esclave. C’est l’impression que j’ai eue, sur le moment en tout cas. Son exigence me paraît tellement énorme que le seul fait d’accepter ne peut qu’en exposer l’énormité aux yeux de tous. Nettoyer les écuries à mains nues ? D’accord. Chacun verra ainsi ce que cache la belle organisation de ce centre. Un lieu en apparence dédié tout entier à la communion avec la plus belle conquête de l’homme, ou au moins à l’affirmation d’une tradition d’élégance et de maintien chez les gens bien nés. Ici, on monte, c’est-à-dire qu’on s’élève, on atteint la plénitude de son statut social. Et moi ? Je m’y abaisse, pour bien montrer combien cette élégance, cette tradition, cette élévation, s’appuient non sur la valeur de ceux qui en profitent, mais sur l’échine courbée de forçats qu’un système économique sans équité propulse plus bas que l’équidé. Ça sonne bien, mais je me paye de phrases.

Dès mon premier jour de travail je comprends que tout le monde ici va soit m’ignorer soit profiter de la situation. De ma situation. Ils ont trouver quelqu'un de suffisamment bas dans l'échelle pour que tous puissent affirmer leur supériorité. Le directeur prend un malin plaisir à me confier des tâches dégradantes tout en insistant sur mon incapacité à les mener à bien. Il convoque alors ses palefreniers pour m'observer. Ils me chronomètrent. Ils critiquent mes gestes. Les remarques désobligeantes fusent. Et, un peu comme les prêteurs Indiens qui tiennent des familles sous leur coupe pour des générations en gonflant la dette d'intérêts impossibles à rembourser, ils étirent artificiellement mon calvaire. Censé être payé au SMIC, c'est sur cette base que mon temps de travail apure ma dette. Sauf que le directeur du centre ne tient pas compte du temps que je mets à accomplir une tâche, mais du temps que mettrait quelqu'un disposant d'un minimum de compétence, de savoir-faire ou d'expérience. Et, selon lui comme de l'avis de son personnel hilare, je ne dispose de rien de tout cela. Tailler la haie, par exemple : ils estiment qu’un jardinier un peu sensible à la dignité de son emploi serait fier de n’y passer que trois heures. Ils ne me déduiront donc que trois heures de SMIC de ma dette, même si, avec les cisailles inefficaces qu’ils me forcent à utiliser je dois y passer trois jours. Selon l'un des lads, le bruit d’un taille-haie électrique, ou pire, à moteur thermique, stresse les chevaux. Et puis bien sûr cela dérange les clients. Non, il faut y aller à la cisaille. Non, nous n'avons rien pour la graisser ou l'aiguiser. Débrouille-toi, Gallais ! Alors, je me débrouille. Je me ruine les mains, j'ai des contractures plein les épaules, mais je taille sans déranger les bourgeoises et leurs bourrins. Et lorsque j'ai fini, ils me disent que j'ai fait un travail de cochon, que j'ai salopé toute la haie, qu'il faudra attendre que ça repousse pour la retailler mieux, et donc que, un, je ne suis pas payé (pas de réduction de dette) pour les trois jours que je viens d'y passer, et deux, je reviendrai au printemps réparer gratuitement le sale boulot que j'ai commis. Sur le coup j'ai envie de leur rire au nez ou de m'enfuir en pleurant. Je reste figé. Ce n'est pas possible, pas dans notre monde. C'est un mauvais film, personne n'y croira. Pourtant, je m'incline. Peut-être que je sais, à ce moment précis, qu'au printemps je serai à l'ombre, hors d'atteinte.

Bien sûr, quand votre journaleux m’a reconnu, j’ai aussi compris que l’état auquel je m’abaissais serait mal interprété. Il y avait là dedans, pour moi, une idée situationniste, quelque chose à montrer. Mais le plumitif ne saurait pas voir dans mon labeur le manifeste d’un révolutionnaire exposant publiquement les excès d’un système dévoyé. Non, il ne verrait que la déchéance d’un imposteur, vite tombé après avoir trop longtemps usurpé les atours de la compétence et du succès, maintenant incapable de se remettre en selle alors même qu’on lui offre encore cette chance. Pathétique ! Ah, l’image de la remise en selle en plein club d’équitation. Du situationnisme pur. Mais incompris, invisible, inutile. Alors j’allais devoir pousser la situation plus loin, pour dépasser ce pathétique. J’y reviendrai.

Oui, j’étais devenu pathétique aux yeux de la société, et peu à peu je le devenais à mes propres yeux. J’avais voulu continuer de jouer le jeu sans suivre les règles. Je le savais à l’époque, je le reconnais encore plus humblement aujourd’hui. L’humilité, oui, l’humilité s’est imposée à moi.

J’ai cru un moment pouvoir faire comme si. Comme si nous pouvions encore tenir notre rang. Comme si nous pouvions partir en vacances, monter à cheval, rouler en voiture, habiller nos filles selon leurs modes de jeunes qui changent trois fois par saison, manger tous les jours, avoir un toit… vivre parmi les autres. Finalement le médecin responsable des urgence m’avait assez bien jugé, même s’il avait fondé son jugement sur de mauvais critères. Nous étions bien devenus des « comme si ». Mais nous ne vivions pas comme les autres, loin de là. Je m’étais détourné de dieu, j’avais enfreint la règle la plus importante : courir ! Continuer de courir, toujours, pour éviter d’être dépassé et se donner une chance de dépasser les autres. Courir aussi dans le repos et le loisir. Aujourd’hui, même le repos coûte cher. Et surtout, pour bien faire comme si, nous aurions dû exposer tous les signes de la course, de l’effort, du succès.

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