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Billet de blog 15 janvier 2020

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16 - Faire durer pour tenir

Chapitre 16 : quand tout commence à manquer, on ne vit plus : on survit. Tout est bon alors pour croire que ça peut continuer, qu'on va s'en sortir. Jusqu'à ce que ça craque.

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16 - Faire durer, pour tenir

Moi, je voulais vivre. Comme avant, avec les facilités et le décorum d’avant, mais sans la course. Je me disais que c’était possible. Je pensais qu’il y avait une faille dans le système. Voire que le système entier n’était qu’une énorme faille et que je pouvais m’y glisser, l’exploiter, y courir à ma façon : sur place, tout en donnant l’illusion du mouvement. Faire semblant d’exploiter les autres pour ne plus m’exploiter moi-même. Me présenter encore aux yeux de la société comme un de ses membres actifs, avec le titre de conseiller en organisation d’entreprise, ce n’est pas rien tout de même, dans le monde des winners.

À ce moment-là, je peux par exemple continuer à tenir mon stand au forum de l’emploi organisé par le lycée. Je peux expliquer mon métier, les études qui y mènent. Je peux vanter mon parcours, les qualités requises, les débouchés, l’intérêt au quotidien… Je peux afficher tous les signes de la course victorieuse, alors que ma dernière prestation rémunérée remonte à plus de dix mois. Un peintre qui ne peint plus reste un peintre. Un écrivain qui ne publie plus reste écrivain. Un musicien qui ne joue plus, un peu moins musicien déjà, mais il peut rester des enregistrements de lui. Mais un ouvrier qui n’œuvre plus, c’est quoi ? Un conseiller qui ne conseille plus personne, qu’est-ce que c’est ? Jouer le jeu sans être vraiment dans le jeu, c'est valorisant et trompeur, pour les autres et encore plus pour moi. J’y ai cru un moment.

Avant de tout vendre nous avions un peu de réserves, des placements. Vu à la hauteur de nos espoirs d’alors, ça devait suffire, ça aurait dû suffire. On a fait les comptes. L’appartement est payé, les charges restent raisonnables, pas de gros achats en vue, les études des filles… Les études, on verra plus tard. Bref, on se débrouille avec ce qui nous reste. Un certain temps, au moins. Toutes les nuits sans sommeil je refais les calculs dans ma tête : en dépensant tant par mois, nous pouvons tenir… cinq ans ? Peut-être plus si la bourse monte un peu. Ça devrait bien suffire. Cinq ans de liberté, cinq ans à faire comme si dans l’espoir de débloquer la situation, trouver autre chose, me retourner.

C’était un mensonge, bien sûr. Pour commencer, nous ne pouvions pas tenir cinq ans, ni trois, ni même deux. La bourse n’est pas montée, au contraire, vous le savez. Il a fallu réduire nos besoins à hauteur de nos moyens.

Une fois le superflu vendu, il a fallu faire durer tout ce que nous avions acheté pendant les périodes fastes. Faire durer la voiture, les vélos, l’électroménager, ma chaîne hi-fi, l’ordinateur, la télé… Je crois que nous avons été les derniers à posséder un poste cathodique quand tout le monde, même les plus honteux des cas sociaux, était déjà passé aux écrans plats. Jusqu’aux tenues chaudes pour l’hiver, les bonnes chaussures… Tout devait durer parce que nous ne pourrions bientôt plus rien remplacer. Il fallait donc être prudents, bien entretenir, ne pas trop user, éviter de casser, de déchirer, faire comprendre aux filles que la mode se passerait d’elle (nous n’avons pas réussi). Mon PC tournait encore sous XP, avec des logiciels de bureautique vieux de 10 ans, complètement dépassés. Une indigence technique qui devenait visible dès que j’échangeais un fichier avec qui que ce soit. J’avais beau me retrancher derrière des positions de principe en affirmant que j’étais contre l’obsolescence programmée, voire des notions esthétiques en parlant de software vintage, je ne faisais plus illusion. Ma pauvreté se voyait jusque dans mon téléphone même pas smart. Tout vieillit trop vite. Pas moyen de faire semblant de courir, le surplace se voit tout de suite.

Il a fallu accepter des compromis, comme pour les chèques de l’équitation. D’ailleurs, après l’incident du journaliste et du taille-haie, le centre équestre m’a viré. Je donnais une mauvaise image. Et surtout il ne fallait pas que d’autres pouilleux croient pouvoir venir troquer des heures de manège contre un cageot de carottes ou un massage des pieds. Ici, on payait : on monte si on a les moyens, point ! Le directeur a encaissé mes deux derniers chèques. Il a fallu que je vende nos dernières actions dans l’urgence pour couvrir. C’était le plus mauvais moment. Vente à perte, frais bancaires et CSG nous ont amputés de deux ans de réserves. Mais c’était payé, les filles ont pu continuer de trotter sur leurs stupides canassons jusqu’à la fin de l’année, continuer de faire semblant, et nous aussi.

« Réduire nos besoins à hauteur de nos moyens. » Cette formule stupide m’a fait plonger dans la spirale du toujours moins. On réduit, on réduit, mais quand aucun revenu ne rentre, les moyens ne font que baisser et commence la peur du temps. Chaque jour compte. Aujourd’hui, nous avons trouvé de quoi manger pas trop cher, mais demain ? D’autant que, pour que les filles ne payent pas ma crise d’adolescence morale, nous continuions d’acheter bio et de cuisiner maison. Encore une illusion, celle de rester de bons parents. Alors que même pas : un sale gosse, c’est tout ce que j’étais.

J’ai dit crise d’adolescence morale, parce que c’était bien ça. Pendant ce que j’appelle les périodes fastes, toutes ces années où j’ai vécu la vie qu’on me demandait de vivre en encaissant les revenus correspondants, je n’ai été qu’un gamin inconscient. Un gamin qui faisait ce qu’on lui disait de faire, qui ramenait de l’argent comme on ramène des bonnes notes de l’école et qui profitait des bons points qu’on lui octroyait. Je faisais tout bien sans remettre en cause l’autorité qui me maintenait dans cette situation infantile. Même avec un plan de carrière je ne voyais pas plus loin que mon petit bénéfice personnel : si je travaille bien, j’aurai la paix ! Et puis le gamin grandit, l’adolescence, la crise… Ce besoin de plus en plus présent de questionner la finalité. Ce sentiment de ne plus me reconnaître, de ne pas savoir ce que je devenais, et en plus de ne pas m’aimer. Et cette rage contre ce qui m’avait mené à ça, façonné, emprisonné : le système ! Je le trouvais grotesque, malfaisant, vulgaire. Pire qu’un père vu par un ado en colère ! Je voulais qu’il me fiche la paix, oui, mais aussi qu’il sache que je le reniais, sale système. Je voulais autant lui tourner le dos que lui cracher à la gueule et le détruire.

Bien que père de famille établi, j’étais encore loin de devenir adulte. C’est d’ailleurs au moment de cette crise d’adolescence que l’enfant a repointé son nez. Ma mère, connaissant notre mauvaise passe financière, m’a donné de l’argent. Un petit peu, au début, en cachette de mon père. Elle me glissait un petit billet lors de mes rares visites en me disant que c’était pour les filles, mais pas pour qu’elles dépensent en bonbons, non, pour leur acheter des habits ou des livres. Et puis elle m’a proposé de régler certaines factures. L’entretien de la voiture, le gîte des vacances, jusqu’à la note d’eau et d’électricité. Je me suis laissé faire en disant merci. Jamais la fierté ne m’a poussé à refuser. Un vrai gamin qui attend l’argent de poche de sa maman, sans même se demander d’où ça vient ni s’il y a vraiment droit.

L’affaire a craqué lors du dernier Noël. Nous l’avons fêté chez mes parents, gardant le 31 décembre pour ma belle-famille. Nous alternons chaque année, une règle établie dès notre mariage. Comme d’habitude mes parents ont donné une enveloppe à chacun de leurs petits-enfants. Mais cette fois-ci, il y en avait une pour moi aussi. Ma mère me l’a remise discrètement, sauf que mon frère nous a vus. Il a cru qu’il s’agissait de papiers administratifs, un problème que ma mère me demandait de régler. Il a été curieux, il a posé des questions, et plus nous étions évasifs plus il insistait. Mon père a fini par intervenir. « Ta mère donne de l’argent à ton frère parce qu’il n’est pas foutu d’en gagner ! » Ma sœur est arrivée, attirée par l’odeur du sang, et ça a tourné au conseil de famille.

Ma sœur, avec son mari ultra catho et ses quatre enfants, s’est mise à glapir que j’étais un parasite et que je spoliais la famille, sa famille à elle surtout, de son héritage. Mon frère a commencé par prendre ma défense en disant que si j’avais besoin d’argent mes parents avaient bien le droit de m’en donner. Mais mon père a précisé que c’était ma mère seule qui dilapidait, que lui n’était pas d’accord, qu’à mon âge je devrais quand même être assez grand pour me débrouiller seul, qu’ils n’avaient pas fait tous ces sacrifices pour me payer des études et que je ne sois même pas fichu de gagner ma vie en bossant correctement, ni même de bosser tout court. Lui, il avait toujours travaillé dur, sans se plaindre, sans se laisser aller à des petites humeurs, il avait sa fierté et je lui faisais honte, oui, honte ! Mon frère a voulu encore prendre ma défense, parler de la crise qui touche les indépendants, mais il a viré de bord en apprenant que j’avais fermé le cabinet. « Quoi ? Tu as trouvé autre chose quand même, non ? Tu cherches, au moins ? Tu vas rebondir ! » Non, je ne cherchais pas, je ne trouverais pas, je ne rebondirais pas, j’allais m’enfoncer dans la vase de leur ressentiment et quitter le jeu puant auquel ils voulaient me forcer à jouer : fin de partie, salut ! Oui, j’avais pris l’argent, j’avais capté l’héritage, et je ne le rendrais pas parce que je l’avais dépensé, pour survivre, rien d’autre que pour survivre ! Ils me regardaient comme une merde, même ma mère qui maintenant me reprochait d’avoir gâché l’esprit de Noël, et je leur rendais leur regard avec toute la violence, tout le défi, tout le mépris d’un ado en pleine crise, voilà !

J’ai pris ma femme et mes filles, j’ai claqué la porte et nous sommes partis dans l’idée de ne jamais revenir. Cette idée a fait son chemin.

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