Comme des Riches 1 : les racines du mal

Les racines du mal - Sociologie du déclassement. Introduction, point de vue de l'auteur sur le "descenseur" social et sur les personnages. Prépublication en feuilleton d'un roman, 4 pages de manuscrit tous les 2 jours.

Comme des Riches

Roman - Laurent Gidon

 

Disclaimer
Ce roman est en partie inspiré de faits réels.
Toute personne qui s'y reconnaîtrait
ferait bien de s'interroger sur sa vie
plutôt que de m'intenter un procès.

"l’usage veut que le condamné le moins coupable ouvre le bal
pour qu’il n’ait pas à assister à la mise à mort des autres."
Joseph Andras
De nos frères blessés – Actes Sud 2016


Un mot des éditeurs

 

Sur la structure du livre
On trouvera l'origine de Comme des Riches dans une série de reportages signés Roland Digoin et publiés en magazine. L'auteur y revenait sur les événements vécus par une famille de la région, événements qui ont trouvé une forme de point d’orgue dans un fait divers local.
Suite à la parution des articles le magazine a reçu les témoignages de deux des personnes impliquées. Il y avait là matière à réaliser un livre, mais ce sont les récents mouvements sociaux qui en ont accéléré la mise en œuvre. Sans faire directement écho aux actions des Gilets Jaunes, ces textes – écrits avant novembre 2018 – leur apportent un éclairage complémentaire et peut-être salutaire. À l'heure où la France, voire le monde, traverse une période de contestation multiforme impossible à résumer en une seule revendication, les trois parties qui constituent ce livre nous ont semblé de nature à donner la parole aux différentes façons de voir ou de vivre un même phénomène.

Sur la structure du livre
La première partie reprend une sélection des reportages déjà publiés. Les chapitres correspondent chacun à un article, allégé de ses sous-titres journalistiques et légèrement remanié notamment pour éviter les reprises de contexte qui faisaient le lien d’une parution à l’autre. L'auteur a également tenu à en lisser le style pour offrir une narration plus linéaire et « romancée », tout en mettant à jour certaines données. Ces modifications permettront aux abonnés du magazine comme à ses lecteurs occasionnels de tout revoir d’un œil neuf.
Suivent les commentaires de deux protagonistes qui, s’étant reconnus dans les reportages, ont exprimé une sorte de droit de réponse sans en formuler explicitement la demande. Le magazine n'a dans un premier temps pas donné suite, erreur qu'il nous revient aujourd'hui de réparer en accordant à ces réponses toute l’importance d’une parution en librairie.
Comme des riches a bénéficié du même travail éditorial que tout autre ouvrage publié par notre maison. Par souci de sincérité toutefois, et malgré certaines maladresses dans leur écriture, nous avons tenu à imprimer les témoignages tels que nous les avons reçus, sans correction autre qu’orthographique.
Il va de notre honneur, quand partout s'entendent les cris de la contestation, de donner voix à ceux qui nous parviennent, aussi dérangeants soient-ils.

 

1 - Les racines du mal : du déclassement social au fait divers, enquête sur les raisons d’une colère.


Comment une famille normale, aisée, parfaitement intégrée dans notre tissu social, peut-elle décliner professionnellement, puis financièrement, et s’abaisser jusqu’au crime ? Dans un film hollywoodien les héros subiraient progressivement les pires avanies avant de comprendre la leçon de vie qui leur est proposée pour finalement connaître un happy end en forme d’apothéose. Le message sonnerait comme « il suffit de rester soi-même sans se laisser freiner par les jaloux » ou « croire en soi comme en Dieu est la plus grande force pour accomplir son destin glorieux ». Mais Hollywood ne connaît pas la France, ni la vie de province. S’il n’y a pas chez nous de scénariste compatissant pour écrire un happy end, peut-être y a-t-il quelque enseignement à tirer des drames qui se nouent à nos portes, sous nos yeux, sans parfois que nous en ayons conscience. Mais, de quels drames parlons-nous, et qui en sont les victimes ? Remontons ensemble le fil de leurs causes.
Maintenant que les Baby Boomers sont à la retraite les jeunes générations peuvent-elles espérer vivre mieux que leurs parents ? Le "descenseur social" a-t-il pris le pas sur "l'ascenseur social" ? Même si les phénomènes de décrochage sont bien réels – leur progression n'est pas contestable –, ils restent limités en France où les données existantes se montrent assez rassurantes : entre 3,5 et 7 points seulement de progression sur vingt ans, ainsi que le notent les auteurs d’une étude publiée en 2009. Pourtant, notre pays se caractérise par une angoisse importante quant aux risques de "déclassement".
La crainte d'une baisse du niveau de vie continue de fortement s’exprimer, à chaque élection notamment, et plus fortement encore chez les classes moyennes alors même que leur niveau de vie a presque doublé en une génération (+ 85 % depuis 1970). La question sociale ne se cantonne plus à la périphérie, dans la marginalisation d’une sous-classe désaffiliée, mais au cœur même de la société. La déstabilisation de catégories autrefois considérées comme à l’abri des difficultés s’illustre par de multiples indices tels que la stagnation des revenus intermédiaires, la fragilisation du salariat, le déclassement scolaire des jeunes diplômés et les processus de mobilité sociale descendante.
Assiste-t-on à ce que l’on pourrait appeler un « retournement de situation » ? À la période des Trente Glorieuses, pendant laquelle différentes cohortes de naissance (surtout celles nées entre 1944 et 1948) ont connu un destin collectif avantageux, succède une société post-industrielle où plusieurs ruptures fondamentales viennent, dans un contexte économique qui a évolué, transformer l’organisation de la société. Les statistiques ne disent cependant que ce qu’on veut leur faire dire et restent un outil à la disposition de chaque courant de pensée, de chaque parti politique, pour étayer son discours, mobiliser les énergies ou agiter les peurs. Mais alors, comment donner la parole à ceux qui ne sont ni des chiffres, ni des représentants déclarés d’une classe en chute ? Les déclassés se taisent et surtout taisent leur descente sociale, au point qu’il est difficile de les identifier, même pour des chercheurs de terrain.
Pourtant, les indices sont là et il est possible d’ouvrir les yeux sur le phénomène pour en rendre compte honnêtement, sans misérabilisme ni accusations. Encore faut-il dépasser l’obsession des chiffres pour entrer dans l’histoire personnelle des vrais gens. Chacune est différente, aucune n’apporte d’explication globale, ni même partielle, mais ces histoires sont là, ces gens existent et vivent à nos côtés. Cela se passe, ici et maintenant, sous nos regards.
J’aimerais donc, pour illustrer ce propos, revenir sur un drame qui a ébranlé notre région voici déjà deux ans. Quels en ont été les indices annonciateurs ? Comment expliquer l’aveuglement dans lequel une certaine culture de classe nous maintient ? Réponse dans cette chronique d’un naufrage annoncé, au cours de laquelle nous nous attacherons aux détails comme à la vérité des personnes plus qu’aux grandes tendances sociologiques. Je vous invite à faire comme moi, ouvrir progressivement les yeux, observer sans juger, en un mot : accompagner.
En 1966 Truman Capote livrait avec De Sang Froid le "récit véridique d’un multiple meurtre et de ses conséquences" ainsi qu’il le sous-titrait lui-même. Bien que ne visant pas une aussi haute ambition littéraire, c’est en suivant la même démarche de rigueur et d’authenticité que je voudrais ici rendre compte du crime de Pierre Bestin ainsi que des conditions qui ont conduit à sa perpétration. À l’inverse de mon illustre prédécesseur, je n’ai pas eu à rencontrer et interviewer longuement le coupable après coup puisque je l’ai côtoyé en de nombreuses circonstances avant qu’il ne passe à l’acte. Mon aveuglement sur sa situation dégradée reste aussi présent dans ma mémoire que les détails qui auraient pu – qui auraient dû – m’alerter plus tôt. Comme Truman Capote toutefois, et comme peut-être Emmanuel Carrère dont L'Adversaire a marqué les lecteurs tant par l'originalité du projet que par l'empathie avoué de l'auteur pour son sujet, j’ai éprouvé a posteriori des sentiments de plus en plus forts à l’égard du héros de cette histoire. Rançon de la proximité, que je paye en livrant maintenant ma version, ma vision peu à peu décillée. Ce qui suit sera la relation la plus précise possible des faits tels que je m’en souviens. Le journaliste s’efface donc devant le chroniqueur et en appelle à l’indulgence du lecteur pour excuser quelques digressions et notations personnelles.
C’est au cours d’un dîner que j’ai pris conscience de la situation dans laquelle ont plongé Pierre et Caroline Bestin. Ils vivaient encore comme les riches qu’ils avaient été, dans le milieu riche qui avait été le leur et auquel ils s’accrochaient, d’une façon désespérée je crois. Et, de la même façon désespérée, ils s’évertuaient à donner le change pour conserver leur place parmi nous. Ils avaient réussi jusque là.

à suivre...

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