17 – Le corps en pâture

17° d'angle : le poids amont et aval de la famille. Comment être adulte lorsque l'argent des parents vous sort la tête du trou. Et comment être père quand, par la faute de vos manques, votre fille n'a plus que la prostitution comme avenir.

17 – Le corps en pâture

Il n’y avait pas que de la colère en moi. Une sorte de découragement m’a terrassé. Pas à cause du rejet de ma famille, pas directement. Tout au fond de moi, c’est vrai, j’avais peut-être considéré la maison paternelle comme un refuge possible, un lieu de repli, quelque chose de symbolique, solide et stable, qui me serait toujours ouvert, quoi qu’il arrive. Quoi qu’il arrive… J’avais lu ce livre aux filles lorsqu’elles étaient petites, l’histoire de ce renardeau qui fait bêtise sur bêtise pour vérifier que sa mère l’aimera toujours, quoi qu’il arrive, avant de s’endormir sur cette assurance réitérée. C’était un beau livre, vraiment, plein de douceur et de justesse. Nous avions pris beaucoup de plaisir à répéter à nos enfants que nous les aimerions aussi toujours, quoi qu’il arrive, et ce plaisir venait en partie du fait que nous y croyions, intimement, comme nous croyions à l’amour inconditionnel de nos propres parents.

Seulement voilà, le rôle des parents est d’apprendre aux enfants à se passer des parents. Et en tapant dans la bourse de ma mère je lui déniais sans doute ce rôle. Bien qu'ayant passé quarante ans je ne pouvais pas me passer d’elle ni de son argent : elle n’avait donc pas joué son rôle. Elle n’était plus ma mère, à cause de ça. Mes parents n’étaient plus mes parents, mais des fournisseurs. Et, bien qu’aimé sans doute et aidé financièrement, je me retrouvais tout seul, abandonné, orphelin.

Ce que j’ai lu dans les articles sur moi ne m’a pas rassuré sur mon image. Mais j’ai retrouvé mon père, ça, je dois en remercier le plumitif. Pas pour avoir suscité ses rares paroles, mais au moins pour les avoir rapportées avec, j’espère, une certaine fidélité. Lui, mon père, n’aurait jamais osé me les dire en face. De la pudeur qui confine à la psychose. Je lui en ai longtemps voulu de ses silences. Me construire contre ce mur solide, quelle connerie de journaliste ! Mais je ne suis pas sûr que j’aurais apprécié sa franchise, voire ses épanchements. Qu’il ait l’impression d’avoir raté sa vie, c’est certain. Qu’il ait eu l’espoir de la réussir un peu à travers ses enfants, c’est possible. Qu’il nous en ait voulu d’échouer à notre tour, c’est idiot. Idiot, mais admissible.

Ma sœur, avec ses courbettes de bénitier, n’avait rien d’enthousiasmant pour lui. Mon frère, peut-être un peu plus, mais comme un miroir fêlé et taché. Paul lui renvoie l’image de sa religion du travail. Pas une idéologie, non, une quasi spiritualité matérialiste, le besoin pathétique de se donner un sens par sa capacité d’action productive. « Moi, je travaille, Monsieur ! » et tout est dit. Aucune raison de penser plus loin, de s’interroger sur les racines profondes de cette soumission au travail. Cette capacité aussi à transformer le manque en fierté. Manque d’argent : je suis un travailleur honnête, je ne vole ni mon patron ni la société. Manque de culture : je laisse ça à ceux qui ne se fatiguent pas au travail et qui ont encore le temps de lire ou d’écouter des conneries d’opéras incompréhensibles. Manque de reconnaissance : je ne suis pas de ceux qu’on flatte, j’ai ma conscience pour moi et ça me suffit. Toutes ses pseudo-valeurs ouvrières censées compenser le manque de valeur économique de sa force de travail. Ses bras étaient remplaçables, par n’importe qui, n’importe où, mais sa fidélité au travail était irremplaçable, unique, orgasmique presque. Sous cet angle il me faisait pitié et il n’est jamais bon d’éprouver de la pitié pour son géniteur. Je n’avais pas entrevu sa colère, ou alors je l’imaginais dirigée contre moi. Je n’ai pas su lire en lui. Je regrette. C’est mon père et je voudrais dire ici que je l’aime, que je le respecte, qu’il ne m’a jamais fait pitié et que s’il m’a parfois (souvent ?) agacé je ne lui en veux pour rien au monde. Enfermé ici par choix et pour de bonnes raisons, j’ai l’impression d’avoir emporté un peu de lui avec moi. Sa révolte. Son silence. Son intégrité. Je ne suis pas seul.

Votre journaliste parle de ma colère inutile et sans objet, de mon déclassement social qui m’aurait laminé jusqu’à ne plus pouvoir penser et agir. Il n’a rien compris. Je savais très bien ce que je faisais. Je n’ai poursuivi qu’un seul objectif : sortir du jeu. Et j’ai réussi.

Tout au long de ce que ce pauvre ragoteur appelle ma « descente » ou mon déclassement, j’étais parfaitement aux commandes. Il s’agissait de me retrouver moi-même, en tant qu’humain. Dire non, c’est une chose, mais « faire » non, en voilà une autre. Les articles citent des livres, je peux jouer aussi des citations. Je remonterai à Melville et au « Je préférerais ne pas » de son Bartelby. J’ai mis un certain temps à comprendre combien je préférerais ne pas continuer à alimenter la machine à broyer qu’est notre économie du succès et de la productivité. Il m’a fallu commencer par cesser le travail, puis renoncer à mon rôle d’acteur économique. Même dépenser l’argent des autres m’est apparu comme toxique. Il fallait sortir de la boucle, se défaire de l’argent sans se défaire des besoins que l’argent satisfait.

C’est là que la grande fatigue est apparue. Pas de colère ni de revanche à prendre sur la société. Juste besoin de repos. Il y a eu bien sûr le problème des cadeaux de Noël. La difficulté pour nous, avec si peu en banque, d’offrir aux filles ce qui leur fait envie, et surtout faire plaisir aux autres enfants de la famille. Ne pas nous montrer pingres, ou pauvres. Sauver les apparences auprès de mes parents et des mes frère et sœur, c’est-à-dire dans la cadre même où j’aurais dû pouvoir tomber le masque. Avec qui d'autre qu'eux pourrais-je avouer ma vulnérabilité tout en expliquant les raisons qui me poussent hors du jeu ? Mais non, là aussi, là peut-être plus qu’ailleurs, il me faut tenir un rôle, être admissible. Dans ma famille, ne pas travailler est inadmissible. C’est plus qu’un échec : un suicide. Ils ne comprendraient pas. Il faut faire comme si. Toujours ce « comme si » dont parle vos articles, même s’il s’agit d’un autre.

Mais nous arrivions au bout des réserves.

Ce n'est même plus une question de choix. Malgré les efforts pour réduire nos dépenses nous avons peu à peu tout vidé, même ce que nous nous étions promis de ne jamais toucher. Même l’avenir de nos enfants. En désespoir de cause j’ai appelé ma mère pour lui demander si, dès que les filles sont en âge de faire des études, mon père et elle auront les moyens de les aider, de payer, de ne pas laisser leur futur bouché par mes caprices. Ma mère m’a rassuré : ils auront toujours assez, ils ne nous laisseront pas tomber. Il a fallu que j’insiste : non, pas nous, les filles seulement, elles vont en avoir besoin. Ma mère n’a pas compris cette demande d’assurance sur un avenir proche. Après l’esclandre de Noël, elle m’a envoyé un chèque.

Je me suis retrouvé devant cette alternative : mettre son chèque de côté pour un besoin à venir, ou le dépenser tout de suite en parant au plus pressé. La somme dépasse à peine le découvert d’un de nos comptes. Un copain qui fait son potager nous a déposé quelques légumes d’hiver. Nous avons de quoi manger, je décide de renflouer le compte, tout en gardant un sale goût dans la bouche. La banque se gave de tous les côtés, elle pressure même ses employés pour faire toujours plus de profit, et voilà que les sous de ma mère, son cadeau de secours, viennent remplir les poches d’un actionnaire déjà bouffi de fric. Quoi que je fasse, à vouloir vivre comme si de rien n’était je continue d’alimenter ce que je vomis. Et il y a pire encore.

J'avais donné un vieil ordinateur du bureau à ma fille aînée. Elle s'en sert pour noter ses cours, faire quelques devoirs au propre, et bien sûr s'immerger dans les communautés virtuelles comme tous les jeunes de son âge. À la rentrée prochaine, elle sera étudiante, pas trop loin d'ici j'espère. Pas trop cher... C'est ce que je me dis alors. Il m'arrive donc parfois d'aller vérifier sur son PC que tout va bien pour elle, en parcourant l'historique de ses sessions Internet. C'est indiscret, je sais, il faut excuser le père inquiet que le monde a déjà bien bousculé. Et là, je vois apparaître de plus en plus souvent des pages portant un petit diamant jaune. Je crois d'abord à un site de bijouterie, je ne veux pas trop l'espionner, je ne vais pas allé plus loin. Mais tout de même, je me sens triste. Ma fille nous sait pauvres, malgré nos efforts pour le cacher. Elle va sur Internet rêver de diamants ou de colliers qu'elle ne pourra pas s'offrir. Triste.

Et puis il y a dans les média l'affaire de ce site de rencontres qui s'est affiché devant une université : il s'agit ni plus ni moins que de promouvoir la prostitution comme solution réaliste aux étudiantes désargentées. Tu es jeune, tu es belle, tu as de l'ambition et pas encore de moyens ? Il y a forcément un vieux riche prêt à te payer tes études ou ton studio pour peu que tu acceptes de coucher avec lui ! Viens sur le site, tu le rencontreras, tu t'ouvriras un avenir en écartant les cuisses... La pub et son message ont fait scandale. Pour moi, le scandale ne vient pas tant de cette communication somme toute transparente et efficace, mais plutôt du fonctionnement caché qu'elle révèle : oui, aujourd'hui encore, avoir du fric donne un droit de cuissage. Ou plutôt : en avoir c'est forcément le prendre à d'autres qui alors n'auront plus que leur physique comme monnaie d'échange. La société n'investit plus dans les études des jeunes pour qu'ils contribuent ensuite à l'amélioration du monde. Non, être étudiant signifie s'engager dans la course en prenant d'entrée du retard, retard qui est immédiatement mis à profit par ceux qui ont de l'avance : les vieux, déjà riches, dont le temps et compté. C'est purement dégueulasse, mais aussi très révélateur de ce que nous sommes devenus en tant que société. Les autres ne sont plus qu'un réservoir où puiser ce dont on a besoin ou envie. Il suffit d'avoir les moyens. Mais cette première réaction de dégoût vertueux est vite balayée par un détail : le logo de ce site à putes affiche un joli petit diamant jaune. C'est là que se rend ma fille tous les soirs après ses devoirs. Elle ne cherche pas à nourrir ses fantasmes de bijoux, non, elle s'est mise sur le marché pour répondre aux fantasmes d'un vieux pourri de fric. Elle prépare sa rentrée dans le monde. J'ai creusé, indiscret. Elle est inscrite sous le pseudonyme de Lilith33 – y en a-t-il déjà 32 avant elle ? – et appâte le queutard friqué avec des photos qui auraient bien leur place sur un site porno. Est-ce ma faute ? Se sent-elle rendue à cette extrémité à cause de mon incapacité à faire rentrer de l'argent, assez d'argent ? Doit-elle se vendre parce que moi, plein de conscience et de pureté, je refuse de me vendre ? Comme si la blancheur immaculé du père salissait forcément la fille, pourriture par vases communicants...

Peut-être y a-t-il d'autres explications, le monde ne tourne pas autour de moi. Mais si c'est à cause de moi que ma fille envisage la prostitution pour payer sa rentrée, je n'arrive même pas à en avoir honte. Je ne suis pas responsable de ce cercle vicieux. Notre société marche sur la tête. Elle transforme nos gosses en chair à déguster bien fraîche pour nos puissants, ceux-là même qui ont déjà épuisé tous les plaisirs de l'ascension sociale. Ils ont tout, le pognon, le pouvoir, ils ont déjà un 4x4 ou un jet pour saloper l'atmosphère, des cargos pour livrer le monde à leur table hors-saison, des employés à brimer pour bien pourrir la société, il ne leur reste plus comme plaisir inexploré qu'à salir des gamines en espérant que leur jeunesse soit contagieuse. Mais c'est leur pourrissement qui se transmet. Et Internet, qui devait révolutionner l'accès au savoir et mettre toutes les compétences en contact, ne sert plus que de place de marché aux esclaves sexuels. Je suis injuste : le sommet de notre technologie numérique permet aussi de diffuser des vidéos de chats rigolos. Écœurant.

J'aurais dû en parler à ma fille, lui expliquer qu'elle n'a pas à faire cela, à subir cela, à se dégrader en espérant s'upgrader par un hypothétique diplôme financièrement inaccessible. Lui montrer surtout que cette façon de lier études et besoins financiers est un pas de plus dans la course sans fin. Un accélérateur. Lui faire comprendre que ce n'est pas un incident mais un obstacle voulu, pensé. Il faut que les futures diplômées issues des classes moyennes soient salies, qu'elles apprennent leur juste place, qu'elles sachent bien où se situe le pouvoir, qui le détient et les droits que confère ce pouvoir. J'aurais dû la mettre mieux en garde. Si elle commence à négocier son corps, jamais elle ne pourra freiner, repartir en arrière. Il y aura toujours plus à payer et il y aura toujours quelqu'un pour lui faire payer. Pourtant, je n'ai rien dit. J'ai refermé son PC et je n'en ai parlé à personne. Cela n'aurait servi à rien. Moi-même, qui avais pris conscience du mal qui nous ronge, je me sentais incapable d'agir sur mon propre sort et encore moins sur celui de mes proches.

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