Disclaimer
Ce roman est en partie inspiré de faits réels.
Toute personne qui s'y reconnaîtrait
ferait bien de s'interroger sur sa vie et ses œuvres
plutôt que de m'intenter un procès.
2 - Dîner en dit long
Ce qui suit semblera n’être que la relation sous l’angle mondain d’une soirée banale dans un certain milieu. Si je m’attache aux détails c’est dans le but de faire sentir au lecteur la difficulté qu’il peut y avoir à être exposé au message sans parvenir à le décrypter correctement. Sans même, dans mon cas, prendre conscience que message il y a. Bien que connaissant les Bestin et les croisant régulièrement je n’avais rien perçu ni n’aurais rien prédit avant ce dîner, alors que leurs ennuis remontaient sans doute à un an déjà, voire plus.
La propension des classes moyennes supérieures à préserver les apparences fausse peut-être les résultats des études sociologiques, encore que je sois enclin à faire confiance aux spécialistes pour éliminer ce biais. Cette propension jouait à plein pour les Bestin : ils y mettaient toute l’énergie, toute l’efficacité qu’ils auraient pu – auraient dû ? – consacrer à relever leur niveau de vie réel, d’où ma surprise face à leurs réactions lors de ce dîner. Et encore est-ce a posteriori que j’ai analysé, à la lumière d’autres événements, mon souvenir de ce qui s’est produit ce soir-là. Sur le coup, bien qu’étonné, je n’ai pas su lire les indices ni pu envisager ce qui leur arriverait et à quelles extrémités dramatiques ils en seraient bientôt réduits. On se berce d’illusions, sur soi mais aussi sur ses amis, peut-être pour ne pas risquer de se trouver en position de pouvoir aider. Position inconfortable pour le velléitaire. Si un journaliste d’investigation admet s’être laissé bercer et tromper, peut-être chacun acceptera-t-il plus facilement de côtoyer le déclassement sans en prendre la mesure ni réagir convenablement. Reconnaître sa cécité, c’est déjà ouvrir un peu les yeux.
Nous sommes donc invités chez les Rivat, famille de haute bourgeoisie quasi aristocratique. Pour eux, au moins sur un plan professionnel, Pierre Bestin n’est pas un inconnu, mais sans être un intime, loin de là. Jean-Eudes Rivat fait peut-être appel aux services de Pierre dans le cadre de son entreprise. Si ce n’est pas encore le cas, il a entendu parler du cabinet d’audit et organisation qu’a créé Pierre depuis plus de dix ans, avec un certain succès : dans ce cercle restreint naviguent forcément d’autres entrepreneurs ayant bénéficié des conseils de ScanPerf. D’un autre côté, il est aussi possible que Victoria Rivat ait voulu se faire une idée de Caroline Bestin – autant de la personne que de ses compétences d’orthophoniste – avant de lui confier le bégaiement de leur plus jeune fils. Chez les Rivat, on ne prend pas rendez-vous : on invite. Toujours est-il que, sans être membres de cette haute société, les Bestin y sont donc reconnus socialement. Ils n’ont pas été conviés à cette soirée en tant que caution populaire, encore moins comme victime d’un sinistre « dîner de cons ». S’il en avait fallu une, cela aurait été plutôt moi, sans doute.
Le repas se passe bien, dans une ambiance gaie et retenue – toujours, chez les Rivat – et ce n’est qu’un détail de la conversation qui m’intrigue, et après coup m’alerte. Jean-Eudes, peut-être sous le charme de Caroline, lance qu’ils vont faire la route des vins le week-end prochain. « Ce sera délicieux, dit-il, et il y aura sans doute de belles affaires à négocier. J’ai vu que vous savez apprécier le Montrachet, c’est une qualité chez les jeunes femmes, de nos jours. Cela vous dirait de nous accompagner ? »
L’invitation est lancée directement, sans y inclure les autres convives. Avant de répondre, Caroline lance un regard à Pierre. Et ce regard… Pour moi, elle est paniquée. Je le remarque sans toutefois y prêter attention, mais en y repensant j’en suis certain : quelque chose lui fait peur. Jean-Eudes croit qu’elle n’ose pas poursuivre sous les yeux de son mari ce qui pourrait être vu comme un badinage équivoque. Victoria Rivat l’interprète aussi dans ce sens, elle intervient avec douceur. « Oh, je vous en prie, ce sera une belle occasion de mieux nous connaître. Et puis, une petit escapade avec votre charmant époux, sans les enfants, un bel hôtel, tenez, on se réservera un Relais-Château avec spa, j’adooore et j’aimerais tellement en profiter en votre compagnie… »
N’importe qui craquerait devant une telle offensive. Victoria sait vraiment mettre ses hôtes à l’aise et excelle à leur faire croire que les instants exclusifs passés avec eux sont les plus importants de sa vie sociale. De plus, être invité pour un week-end dès la première rencontre vaut une sorte d’adoubement dans ce milieu. Pourtant, Caroline ne tombe pas sous le charme et continue de chercher de l’aide auprès de son mari. Seul Pierre peut la rassurer, et il s’y emploie en amorçant le repli sous couvert d’acceptation. Il est habile, et c’est seulement sachant ce que tout le monde sait aujourd’hui que sa tactique m’apparaît au grand jour. « Merci, vraiment, c’est tentant, n’est-ce pas Caroline ? » Caroline se tait, Pierre enchaîne, avec un sourire que je sens un peu contraint mais qui fait illusion. « Très tentant. Il faut que je voie si nous pouvons nous libérer. » « Oh, vous êtes déjà pris, quel dommage ! » s’apitoie Victoria. Elle semble avoir compris, mais Jean-Eudes relance, insistant et peu habitué à devoir insister, suffisamment pour que Pierre doive céder. Ce qu’il fait, tout en se ménageant une sortie. « Ah, mais nous ferons tout pour nous joindre à vous. Je dois juste vérifier… est-ce que cela vous convient si je vous donne notre réponse lundi, mardi au plus tard ? »
Bien sûr cela convient aux Rivat. D’ailleurs, si les Bestin ne sont pas libres ce week-end-là, ils faudra absolument qu’ils les accompagnent lors de leur prochain voyage à Londres pour découvrir cette nouvelle Tate Modern absolument incontournable. Ce sera si charmant !
Si j’en avais eu la présence d’esprit ou l’intuition, j’aurais pu trouver cette insistance des Rivat exagérée, voire déplacée. Je me demande aujourd’hui s’ils ne faisaient pas passer un test à leurs nouveaux invités, et ceux-ci, bien que pensant avoir réussi, y ont échoué. Jean-Eudes et Victoria ont poussé les Bestin dans leurs retranchements et les ont obligés à décliner des invitations qui n’étaient pas – ou plus – dans leurs moyens. Les Rivat le savaient-ils ? Voulaient-ils le vérifier, se faire une idée de la solidité morale et financière des Bestin avant de pousser plus loin une éventuelle relation ? N’était-ce que de la curiosité, voire une forme de sadisme aristocratique ? Je ne me suis alors pas posé la question et je n’aurais pas prêté plus d’attention à cet échange s’il n’y avait pas eu l’épisode de la voiture, en toute fin de soirée.
Il est tard, très tard même, un froid humide est tombé sur la rue. Nous marchons avec Thierry X qui, je pense, a été invité pour officialiser sa dernière séparation matrimoniale mais ne cadre pas vraiment avec le niveau socioculturel de la tablée.
À part le couple Bestin je crois qu’à cette soirée chez les Rivat tout le monde connaissait Thierry. Il s’est senti à l’aise, il a bu, sans doute trop et ne peut se retenir lorsque Pierre et Caroline s’arrêtent devant leur voiture. Thierry a hérité du réseau de concessions automobiles que son père a patiemment construit. Il le gère bien, gagne de l’argent et joue au golf, mais c’est un parvenu, les ongles encore endeuillés de cambouis. Le tact n’est pas son fort, surtout à cette heure et avec ce degré d’alcoolémie. Il regarde avec un mépris ostensible l’ancien modèle de monospace que Pierre déverrouille à la serrure parce que la clé radio ne fonctionne plus. « C’est à vous, ça ? » Oui, c’est à eux, ce n’est pas un véhicule de remplacement prêté par un concurrent indélicat de Thierry X. L’aile avant gauche, froissée, n’a jamais été réparée. La peinture d’un vert terni s’écaille par endroits et les pare-chocs sont grisâtres de vieillesse.
Thierry s’insurge d’une voix un peu pâteuse. « Non, ce n’est pas possible, je ne peux pas vous laisser rouler comme ça, dans une telle épave. » Pas eux, pas ses nouveaux amis. Question de standing, ça ne se discute pas, comme l’égout et les douleurs ! Ils doivent passer dès le lendemain au garage, Thierry leur trouvera quelque chose. Il les aime bien, insiste-t-il. « Vous êtes super, je vous ferai un prix. » Mais demain nous sommes dimanche. Et alors ? Thierry ne peut pas laisser des amis au volant d’une telle guimbarde, autant dire dans la détresse, il ouvrira pour eux.
Il dit détresse, comme si rouler dans un véhicule défraîchi vous cataloguait parmi les miséreux au plus bas de l’échelle humaine. Et dans les faits, il s’agit peut-être bien de cela. De nouveau, le regard paniqué de Caroline. Pierre assure que son carrossier va redresser l’aile récemment abîmée, qu’il n’y a rien de grave, juste un maladroit qui n’a pas fait attention dans le parking, cet après-midi. Ce sera réparé dès lundi.
La tôle rouillée trahit le mensonge manifeste. Thierry ne s’en aperçoit même pas, toujours à protester qu’on n’est pas des romanos, qu’entre membres du club on doit s’aider et qu’il est sûr que Pierre ferait pareil pour lui s’il en avait besoin. Les relations, ça sert à ça.
Je ne sais pas de quel club il parle, et je ne souhaite probablement pas en devenir membre, les Bestin non plus. Mais je me rends compte maintenant que ce garagiste a raison : il y a une sorte de reconnaissance tacite entre gens de pouvoir, reconnaissance qui enjambe le fossé de la naissance et de la culture. On n’est pas obligé de s’apprécier, mais s’entraider est un devoir. Une solidarité des riches telle que l’ont analysée des sociologues comme les Pinçon-Charlot – Monique Charlot et Michel Pinçon –, solidarité qui semble plus forte et plus efficace, même si moins naturelle, que celle des nécessiteux. Ce n’est pas de l’Automobile Club que parle Thierry X, encore moins d’une association de tunning, mais du cercle restreint de ceux qui peuvent. Les Bestin, puisqu’il les a rencontrés chez les Rivat, en font forcément partie. Et, en roulant dans cette épave, c’est tout le club qu’ils éclaboussent, ou du moins font descendre en gamme. Pierre s’en est-il rendu compte ? Sent-il le piège en train de s’ouvrir ? Il trouve en tout cas la sortie la plus digne : il prend la carte que Thierry lui tend et accepte de passer à la concession. Mais je le soupçonne de décider in petto qu’il n’en fera rien. Le garagiste aura oublié dès qu’il aura cuvé sa soirée.
Cela ne suffit pas à calmer Caroline. Je la surprends à jeter son sac dans le véhicule d’un geste rageur, puis claquer la porte pour revenir me saluer sans masquer son agacement. Elle sait pouvoir se comporter sans fard avec moi et je ne l’en apprécie que mieux. « Bonsoir, c’était une charmante soirée, désolée d’avoir monopolisé l’attention avec nos petits problèmes. » Elle a prononcé le mot « problème », j’en suis certain. Sur le coup je ne suis pas sûr de comprendre de quoi elle parle mais je la rassure avec chaleur, la soirée a effectivement été charmante, éclairée par sa lumineuse présence, et l’invitation au week-end des Rivat en est la preuve manifeste.
Je ne sais pas si je commets cet impair par inadvertance ou pour vérifier l’impression de panique entr’aperçue chez Caroline pendant le repas. Son attitude vaut une réponse : elle se détourne d’un mouvement vif et va se cacher dans la voiture. À travers le pare-brise, la lueur d’un réverbère fait briller une larme au bord de ses grands yeux.
« Désolé, me dit Pierre, un peu de fatigue. Son cabinet l’épuise. C’est dur de se lancer, et puis c’est un grand changement pour elle, tu sais, à son âge. »
C’est vrai qu’à l’âge où d’ordinaire on encaisse les dividendes d’une belle carrière en acceptant un poste de direction, Caroline a viré bord sur bord pour se former à l’orthophonie et débuter une pratique en libéral. Courageux, et probablement angoissant. Rémunérateur ? Certainement pas, ou pas encore. Pas assez.
Elle m’en reparlera bien plus tard, pour me dire que non, son cabinet n’a rien à voir, ou alors pas directement. Au contraire elle y trouve un équilibre éthique qui l’aide à supporter tout le reste. Je doute de son enthousiasme. Comme tant de micro-entrepreneurs elle se trouve rapidement confrontée à une dissonance cognitive : le rêve du nouveau départ se dilue dans les difficultés quotidiennes, mais il est nécessaire de les minimiser, voire de les nier, pour justifier le choix risqué de ce changement de vie. Caroline Bestin a sans doute mal évalué le potentiel de clientèle disponible pour une débutante, âgée de surcroît. Là où elle s’est installée elle ne traite sans doute que des cas sociaux sans le sou, incapables de la payer, incapables même de bénéficier correctement de ses conseils. Elle s’agite dans le vide, se heurte à tous les murs, tombe dans tous les pièges et aucune satisfaction, ni professionnelle ni financière, ne vient adoucir ou panser son désarroi. C’est invivable, mais ce serait pire encore d’admettre son erreur.
D’après elle pourtant, sa situation personnelle n’est pas en cause. C’est un ensemble de choses, une ambiance générale qui la fragilise. Ce dîner, par exemple, aura cristallisé pour elle les éléments d’un contexte plus diffus et elle l’a très mal vécu. « Comme si j’avais été jetée nue, me dira-t-elle plus tard, nue au milieu d’une assemblée de puritains en corset. Déjà l’horreur, non ? Plus qu’à poil ! Et en cherchant à me cacher le sexe je découvre un godemichet planté entre mes jambes, prouvant à tous que j’étais en train de me masturber, tu vois le tableau ? » Non, je n’imagine même pas et je n’en ai pas envie. Caroline me heurte autant par ses mots que par le cauchemar qu’elle décrit. La crainte du jugement, je peux la comprendre, mais la vulgarité imagée de son explication, beaucoup moins. Comme si elle avait voulu, par cet excès langagier, détourner mon attention – ou se détourner elle-même – de ce qui est vraiment à l’œuvre. Ses difficultés, les difficultés des Bestin en tant que foyer fiscal et social, s’expliquent de façon assez simple et factuelle. Mais personne, pas même ceux qui en souffrent le plus directement, ne veut admettre ces explications pourtant évidentes.
Je me suis demandé alors si tout cela ne cachait pas autre chose, et j’avais bien raison.