18 - Sortir du jeu

18ème trou : arrivé au fond, la tentation du suicide social l'emporte sur l'envie de changer le monde. Puisque tout ceci n'est qu'un jeu à sommes nulles, déclarant d'entrée qui seront les perdants, autant jouer jusqu'au bout et quitter la partie sur un coup... théâtral.

18 - Sortir du jeu

Quand chaque mouvement vous enfonce un peu plus, comme dans des sables mouvants, on en vient à penser qu’il faut tout arrêter. Une forme de suicide moral vous tente. Se retirer. Que pouvais-je faire ? Il n’était pas question d’attenter à mes jours. Je n’en ai pas le courage ni l’envie. Mais cette fatigue qui m’oppressait le jour et ruinait mes nuits… Comment freiner la roue du destin, quitter le manège, sauter en marche ?

J’étais fatigué. Fatigué de ce monde que je ne pouvais pas changer à moi tout seul. Fatigué de ne pas avoir le pouvoir, ou la force, ou les réseaux, ou la malignité, je ne sais quoi encore, de ne pas avoir ce qu’il fallait ni pour m’insérer sans scrupules, ni pour révolutionner tout ce barnum. Je n’avais pas la vie que je voulais et la vie que j’avais ne voulait plus de moi. OK, j’accepte la situation, j’accepte de voir ma vie telle qu’elle est : j’abandonne !

J’ai repensé à mon ami Jean-Paul et à son internement en hôpital psychiatrique. J’ai été tenté. S’il faut être fou pour qu’on me laisse vivre à ma manière, alors je serai fou ! Que faut-il faire pour être accrédité barjot ? Une tentative de suicide, ou courir nu sur le voie publique ? J’étais prêt à tout, même au pire. Au point où j’en étais il n’y avait même plus besoin de simuler la dépression : j’y étais, pour de vrai, jusqu’au cou. Pourtant, je voulais vivre. Vivre autrement. Je ne voulais pas d’une chambre capitonnée et d’une camisole chimique qui m’abrutisse. Sortir de la boucle, de la course au fric, oui, mais pas abdiquer ma conscience. Jean-Paul m’avait dit que sous médicaments même le temps n’existe plus. La vie devient comme un filet de bave qui vous coule de la bouche sans que vous puissiez rien faire pour le retenir. Autant être mort.

Je n’étais pourtant pas suicidaire, pas vraiment. J’ai toujours gardé confiance dans une forme de vie possible. Je l’ai cherchée, et j’ai fini par la trouver. Notre société est assez bien faite, finalement. Aux fatigués, elle offre le repos. Il suffit de faire quelques concessions. Troquer une illusion de liberté extérieure contre le confort enfermé. J’aurais pu m’engager dans l’armée et ne plus avoir à prendre la moindre décision, mais cela aurait encore fait de moi un outil, avec le risque, le risque très grand, immense même, le risque insupportable d’être une arme mal utilisée. Il me restait la prison.

En taule je n’aurais plus à faire coïncider les attentes de tous (famille, créanciers, société…) et mes besoins d’intégrité. Là-bas il me suffirait d’être, on ne me demanderait rien d’autre. Là-bas je n’aurais plus à me justifier, à jouer le jeu, à mériter ma place. On m’assignerait une place en me demandant juste de ne pas en sortir. Sortir ? Quelle drôle d’idée !

Il ne me manquait plus que le moyen d’y entrer sans trop de casse.

Un casse ? Pourquoi pas... J'ai pensé brièvement à mon épouse, à mes filles, à l'impact que cela aurait sans doute sur elles. La fatigue a été la plus forte. Je ne cherche pas à nier ma responsabilité en disant cela. Juste à remettre les choses à leur place. Ma femme vit dans un monde où rien ne peut l'atteindre. Ma fille aînée se prostitue déjà pour entrer dans la course. Ma fille cadette ne pense qu'à mettre une selle sur le dos d'un cheval pour lui faire supporter son poids grandissant et celui de ses caprices. Avec un mari et un père en prison, on va les montrer du doigt, elles vont encore plus manquer d'argent, devoir renoncer à plus de choses. Au moment de passer à l'acte j'ai une pensée pour elles. Mais après tout, à cause de mes échecs successifs, elles vivent déjà ces hontes et ces renoncements. Cela va juste continuer, sans moi. Encore et toujours elles vont briser leurs rêves sur l’écueil du manque de moyens. Elles vont m'en tenir responsable, comme avant, en oubliant de se demander ce que sont vraiment leurs rêves, voire si ce sont vraiment les leurs ou bien ceux qu'on leur implante pour faire tourner la machine, et si les moyens dont elles disposent, leurs vrais moyens d'agir, ne seraient pas le ferment d'autres rêves, bien à elles. Comme j'ai dit plus haut, le mal était fait, je n'y pouvais plus rien. Autant me retirer en beauté, et peut-être leur servir d'exemple ou de contre-exemple. Un casse, un braquage, un hold-up. Rendre à la société ce qu'elle m'a donné.

Cela m’a été facile, les médias ont raconté l’histoire et votre reporter en a remis une couche, pas besoin d’y revenir. Un détail cependant : personne n’a jamais été en danger pendant mon braquage. J’avais pour seul plan de me faire prendre en douceur. Oui, j’avais une arme. Oui, les munitions étaient réelles, c’était la condition pour être pris au sérieux lors de l’enquête, puis au procès : je ne voulais pas risquer d’être relâché après une petite remontrance, voire une amende qui n’aurait fait qu’aggraver ma situation financière. Mais jamais le chargeur n’a été engagé dans l’arme tant que d’autres personnes étaient autour de moi. Jamais je n’ai craint de blesser qui que ce soit. Ma seule crainte en fait était de me faire descendre par un cow-boy un peu en quête d’héroïsme. J’ai pris mes précautions et tout s’est bien passé. Pour une fois, j'ai eu de la chance.

Les faits et les mots ensuite m’ont échappé. Les journaleux se sont emparés de moi. Je n’ai pas ici à me justifier, surtout aux yeux de ceux qui courent encore, et pressent, et écrasent, et jettent. Je n’ai même pas à m’expliquer : vous trouverez tout seul. Mais je voudrais éclairer et redresser. Les articles que vous avez publiés n’ont pas grand-chose de juste, j’y reviens encore. Sous couvert de subjectivité (ah, la belle excuse du « ce n’est que mon opinion, ne me la reprochez pas ») ils ne font que diffuser la vision dominante : lorsqu’on ne s’élève plus, on tombe. Je ne suis pas tombé, je me suis retiré. De là où vous m’avez enfermé je me sens plus libre que tous les hamsters qui s’échinent à faire tourner leur roue pour éviter de penser. Le confort ? Je l’ai. Peut-être pas le même que ceux qui voyagent en business class, mais je suis au moins sûr de ne plus contribuer au désastre et c’est un confort moral sans équivalent aujourd’hui.

Ma fatigue a trouvé son port d’attache. Je peux me reposer en observant les signes de la tempête qui s’abat lentement sur vous, vous tous qui êtes encore en mer. À vous le danger et la gloire si vous survivez. Mais que restera-t-il en cas d’échec ? Quelques articles qui, comme pour moi, vous enterreront à coups de poncifs et d’idées fausses. Bon voyage !

Un dernier éclaircissement, toutefois, avant de clore cette mise au point : je n’ai pas vraiment travaillé pour l’hypermarché que j’ai braqué. J’ai bien rempli une mission de réorganisation des équipes. Mais l’objectif caché du management m’a vite paru évident lors de mes recherches préparatoires. J’ai déminé le truc, ce qui les a conduits à ne pas mettre en place les solutions que j’ai préconisées. Pourtant, tout commençait plutôt bien.

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