5 - L’hôpital et la charité

Chapitre 5 : l'image délabrée du professionnel de l'efficacité, le regard acéré du client potentiel, et quelques idées sur l'univers.

Disclaimer

Ce roman est en partie inspiré de faits réels.
Toute personne qui s'y reconnaîtrait
ferait bien de s'interroger sur sa vie et son œuvre
plutôt que de m'intenter un procès.

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5 - L'Hôpital et la charité

Nous l'avons vu, la perte de confiance de ses clients a contribué à mettre le cabinet ScanPerf aux abois. Au moins professionnellement Bestin tente pourtant de donner le change avec une certaine constance. Il cherche ailleurs, se débat, se tortille dans le filet qui peu à peu se resserre autour de sa personne. Même le temps joue contre lui. De l’extérieur, il peut sembler avoir encore une chance, mais quelqu’un qui, journaliste comme moi, croise dans plusieurs eaux et relie entre eux faits, rumeurs et intuitions, comprendra vite de quoi il retourne. Sa tentative auprès de l’administration hospitalière, par exemple, en est un marqueur évident et criant.

Je couvre pour mon journal une une table ronde sur les systèmes d’alerte et de prise en charge des victimes. Le chef du service d’urgence au CHU en profite pour évoquer les limites de ses capacités d’action malgré l’ouverture de nouveaux locaux. Je l’interroge en off pour préciser s’il s’agit de manque de moyens ou de problèmes structurels et il me lâche qu’il commence à en avoir marre, tout le monde veut se mêler de ses affaires internes, jusqu’aux patients qui lui proposent de réorganiser le service à sa place. Les patients ? Oui, un mec qui était venu faire soigner sa fille a fait un foin pas possible à cause de l’attente et a exigé ensuite un rendez-vous pour améliorer la prise en charge des arrivants. Comme s’il y connaissait quelque chose à la gestion des urgences. Le type s’est même pointé au bureau avec tout un plan d’action et un devis pour sa prestation qui allait sauver l’hôpital public. Y avait plus qu’à signer. On rêve, non ? Bien sûr le directeur l’a envoyé paître et c’est tout juste si le gars ne s’est pas mis à pleurer pour avoir ce contrat. Un contrat de fouteur de merde, oui !

Pour moi, à ce stade de mon enquête, c’était signé Bestin. Un Bestin qui sait être déjà considéré comme un has been par toutes les entreprises de la région. Partout on lui claque la porte au nez, on ne prend plus ses appels, tout juste si on ne change pas de trottoir en l’apercevant, et cela encore serait signe qu’il est vu, pris en compte, alors qu’en fait partout on l’ignore, on l’a oublié, effacé du paysage comme sur une photo stalinienne purgée de ses opposants. Il ne lui subsiste aucune crédibilité alors que, dans sa partie comme ailleurs, tout se joue sur la réputation. Il faut pouvoir afficher du succès pour promettre le succès. Personne ne confiera l’avenir de sa structure ou même la résolution d’un simple problème de planning à un consultant en perdition. Fini.

Voilà sans doute pourquoi Pierre Bestin s’attaque aux administrations avec l’espoir que là, à l’écart de la course à la compétitivité et aux avantages concurrentiels, son image de désespéré n’aura pas trop d’impact, ou pourra même attendrir, on ne sait jamais. Faire pitié plutôt que convaincre, en jouant sur le côté social et local de sa situation. J’ai l’air de le juger un peu durement, mais je ne fais que traduire l’agacement et le rejet, unanimes, émis dès l’évocation de sa personne ou de sa raison sociale. ScanPerf était devenu ScanLose pour la plupart des décideurs. Et ceux qui n’ironisaient pas ou ne méprisaient pas encore son cabinet étaient tout simplement trop récents dans la région ou dans leurs fonctions pour seulement le connaître.

Avec le responsable des urgences, Bestin était assez mal tombé. Sans être de ses intimes je sais que ce médecin jouit d’une réputation de dandy qui n’est pas usurpée. Un prétendu consultant en organisation managériale qui se présentait à lui vêtu en Malboro Classics – déjà une faute de goût selon l’urgentiste – dans un total look d’une collection remontant à plus de trois ans, voilà qui le classait d’emblée parmi les « comme si ».

— Tu comprends, m’a dit le médecin chef en aparté, il y a deux sortes de « comme si ». Ceux qui s’habillent à pas cher et croient ressembler aux vraies élégances d’une part, alors que la pauvreté de leur mise trahit le total manque de goût. Et d’autre part ceux qui espèrent faire illusion en pillant les soldes des grandes marques, et qui affichent donc toujours une saison de retard. Lui, c’est trois ou quatre qu’il avait dans la vue. Ridicule ! Non, dès que je l’ai vu j’ai su que ce pauvre type rapiécé ne pouvait rien m’apporter de neuf. Alors, quand il s’est mis à vouloir m’apprendre mon boulot, je peux te dire que je l’ai éconduit sans même jeter un œil aux misérables chiffres de sa misérable proposition. C’est là qu’il est devenu vraiment pathétique, insistant pour que je lise son torchon tiré sur une imprimante à deux balles, cherchant à me faire croire que je serais le grand gagnant de notre hypothétique collaboration, moi et bien sûr tout le service et aussi tous les usagers du service, bref la communauté urbaine toute entière, alors qu’il n’y avait que lui et ses espoirs de mort de faim. Pathétique, je te dis.

Des propos que je rapporte en substance et qui, même s’il ne s’agit pas de verbatim, traduisent bien la façon dont la reconversion de Bestin dans le secteur administratif et culturel a été reçue. Il était en perte de vitesse et le nouveau vent qu’il cherchait l’a pris à contre. Cela explique-t-il la suite ? Oui, bien sûr, en partie, mais pas totalement. Il y a plus, dans cette histoire d’homme, qu’une question de compétence et de réputation. J’y vois aussi de la fierté, de l’honneur. Sauf qu’il n’était pas seul. Toute la famille Bestin a été entraînée dans ce déclassement. Parfois sans même s’apercevoir de la rapidité de la chute, comme nous le verrons.

Je croise Caroline un soir en ville. Elle sort d’un parking avec un groupe de femmes, peut-être un ou deux hommes aussi. Elle est contente de me voir, fait signe au groupe de continuer sans elle vers un des bâtiments municipaux qui héberge des salles de réunion publiques. Après les deux ou trois questions de rigueur sur la santé et la famille, j’apprends qu’elle va participer à une cérémonie d’harmonisation. C’est, dit-elle, une façon de prendre conscience des énergies subtiles à l’œuvre autour de nous et en nous, pour mieux s’y insérer, trouver toute sa place, être acteur et créateur. « Il ne s’agit pas de subir, tu vois ? Les lois de l’univers s’appliquent à tous. Chaque atome y est soumis. Mais l’humain dispose d’une conscience, et cela fait toute la différence. En étant conscient, nous utilisons ces lois intangibles à notre profit. »

Je vois surtout qu’elle utilise des mots comme intangible, alors que je ne suis moi-même pas certain de sa définition, et qu’elle affiche une belle assurance. Ce qui m’étonne, sachant que son cabinet d’orthophoniste n’a toujours pas décollé, que Pierre sombre professionnellement comme en privé, que leurs difficultés les enfoncent toujours plus. Là, elle me paraît étrange, un peu exaltée, en contradiction avec la Caroline plutôt éteinte et craintive que je connais depuis quelque temps dans son environnement habituel. Avec Pierre, devrais-je dire. La Caroline que le voisinage de Pierre rend peut-être éteinte et craintive. C’est affreux ce que je viens de penser, mais elle ne me laisse pas le temps de culpabiliser.

— Tu vois, la loi la plus importante c’est la loi de cause à effet. N’importe quel scientifique le sait bien, mais on a bizarrement tendance à l’occulter dans nos vies quotidiennes, et surtout dans nos pensées quotidiennes. C’est une loi toute simple qui régit l’univers. En toute conscience, on peut l’énoncer comme ça : demande, et tu recevras !

Demande et tu recevras, oui, je connais, ce livre d’un auteur américain qu’un éditeur un peu original et ambitieux vient de publier en France. N’est-ce pas eux qui avaient traduit l’énorme second – et donc dernier – roman de Ken Kesey après Vol au-dessus d’un Nid de Coucou ? Je digresse et caroline s’agace presque sous son vernis new age.

— Non, ça n’a rien à voir… Enfin, je n’en sais rien, peut-être, mais je ne te parle pas de littérature, là. Il s’agit d’une démarche cosmique totale, la loi du retour. Bon, il faut que je te laisse, on va commencer.

En effet, une des femmes de son groupe passe la tête par la porte vitrée entrouverte pour lui faire signe depuis l’autre côté de la rue. Caroline me quitte en ajoutant que je peux juste faire attention à ce que je demande inconsciemment, quand je dis des trucs réflexes, comme « Merde ! » ou « J’en ai plein le dos ». C’est inconscient, certes, mais l’univers m’écoute et m’obéit.

L’univers m’écoute et m’obéit, qu’est-ce qu’il ne faut pas entendre ! Je me demande brièvement dans quelle mystique panthéiste elle s’agite lors de sa cérémonie d’harmonisation. Et puis, j’oublie. Elle m’en reparlera plus tard, souvent, et Pierre aussi.

Et chaque fois, je me demanderai s’il ne s’agit pas là d’un symptôme visible du déclassement. Quand la réalité vous bafoue, quand la peur du lendemain s’installe, vous commencez à voir des lutins ou des licornes et à croire en une puissance immanente qui veille sur vous et répond à votre volonté sans que vous ayez à agir de façon correcte ou efficace, ni à corriger vos stratégies en cas d’échec : il suffit d’être aware, et tout s’arrange. Une position de repli, un retour de la magie qui va vous sauver de la cruauté du quotidien. Une façon aussi de faire passer les mauvais choix ou la simple incompétence pour un manque de foi : croyez en vous, tout ira bien, et si tout ne va pas bien c’est que vous devez croire plus fort en vous. Ou croire en l’univers, les lutins, les licornes, la loi du retour…

Si d’un côté Pierre Bestin perd pied professionnellement, c’est dans sa tête que son épouse est en train de lâcher. Une pente glissante, dangereuse, qui conduit à tout perdre – l’esprit et le reste – dans une secte ou un ashram dont on ne sortira que vêtu d’un linceul. Je caricature, bien sûr, mais c’est une façon de reconnaître ici que la situation de Caroline Bestin m’inquiète alors au plus haut point. Alors que c’est pour Pierre que j’aurais dû m’inquiéter. Pour lui comme pour les dégâts qu’il risquait d’occasionner tout autour.

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