21 – Aveuglement et lucidité

Chapitre 21 : Aveuglement sur l'état réel des finances et lucidité sur la poursuite des efforts professionnels. La tête dans le guidon il est difficile de voir la lumière qui baigne et illumine chacun de nous.

21 – Aveuglement et lucidité

Depuis plusieurs années déjà, le cabinet de Stéphane allait mal. Stéphane lui-même allait mal, ou en tout cas il en donnait l'apparence. Il avait été obligé de se séparer de ses employés, les uns après les autres – il les appelait ses partenaires –, puis de sa secrétaire. C’était très dur, moralement. Il avait l’impression d’être responsable, d’avoir commis des fautes. Et en même temps il sentait qu’il était dans le vrai et que sa façon d’envisager son travail était juste : seules des circonstances passagères semblaient lui donner tort. Souvent il reprenait espoir, comme si un petit effort de plus, une nouvelle tentative, un prospect à travailler allait changer le cours des choses. Mais la sanction financière tuait bien vite ces brèves espérances. Même seul il peinait à équilibrer ses charges par des rentrées de plus en plus irrégulières. En fait, les finances n’étaient qu’un symptôme. Il n’avait plus foi en lui-même, voilà. Je crois qu’il avait raison.

Je l’ai vu se débattre contre ses démons, tous les jours. Chaque client perdu le faisait pourtant sourire avec fatalité. Il cherchait à transformer sa résignation en principe moral : encore une entreprise qui ne profiterait pas de ses compétences pour exploiter plus efficacement ses employés. Mais c’était une façade. Dès qu’une demande de renseignements tombait par mail ou par téléphone, il s’agitait comme un caniche. Je ne me moque pas de lui en disant cela, c’est une image, plutôt mignonne. La réalité était plus triste. Le besoin financier lui faisait balayer ses principes tout beaux tout neufs. Il se mettait en quatre pour répondre, faire un devis léché, séduire au besoin. C’était plus fort que lui. La peur de manquer, sans doute. Celle qui a conduit l’homme à inventer l’agriculture puis à détrousser son voisin. Celle qui ruine la planète. Elle a ruiné mon homme.

Je crois que ce qui l’a poussé à bout c’est un mélange d’aveuglement et de lucidité. Il savait parfaitement que sa fuite en avant ne pouvait pas bien finir. Il savait que nous ne pourrions pas sauver les apparences indéfiniment. Mais chaque matin il repoussait l’échéance un peu plus loin. Il savait qu’il fallait qu’il change, sans parvenir à s’y résoudre. Aujourd’hui encore, s’il était rendu à la liberté, il pourrait sans doute de nouveau faire comme si nous avions les moyens. Et très vite il se remettrait à travailler. Il chercherait de l’argent partout, autrement. Il changerait, oui, mais demain. Demain… C’était toujours demain. Je ne pouvais que le suivre. Vivre l’instant présent avec lui, à ses côtés. Partager sa lumière et y apporter la mienne. Je l’ai soutenu. Il était beau.

Cette expérience étrange, il a dû la vivre jusqu’à l’extrême. Plusieurs fois, j’ai voulu lui dire de renoncer. Vendre l’appartement, partir dans une région moins chère, tout reprendre à zéro. Mais lui, il pensait aux filles, à moi aussi sans doute un peu, à la vie qu’il nous avait bâtie et qu’il ne voulait pas voir se dissoudre. Au début, j’ai cru penser comme lui. Puis j’ai ouvert les yeux et je l’ai regardé se débattre parce qu’il fallait qu’il en passe par là. L’aider, je veux dire l’aider profondément, cela voulait dire accepter sa souffrance comme faisant partie du processus. Une mue, lente et douloureuse. Si j’avais agi, ou seulement parlé, cela aurait été comme lui arracher la peau trop tôt. Je me suis tue.

Et puis, il avait l’espoir chevillé à l’âme. Non, pas l’espoir : la confiance. Celle du chasseur cueilleur qui sait trouver le lendemain de quoi manger à sa faim, quel que soit son chemin. Stéphane ne croyait plus en lui-même, mais en quelque chose d’autre, qui veillerait sur lui. Il regardait les comptes en banque plonger dans le rouge en murmurant « Là, c’est foutu. Il faudrait qu’il se passe quelque chose. »

Le verbe est créateur : il se passait alors quelque chose. Toujours. Mais rarement là où il l'attendait.

Sa mère nous invitait pour quelques vacances en famille et c’était soudain une semaine d’appel d’air, une semaine de gagnée sur les dépenses courantes. Un organisme lui remboursait le trop perçu de l’année précédente. Ah, la magie des appels de charges sociales décalés ! Et soudain nous retrouvions presque un mois d’élan pour ce grand voyage qu’est la vie. Il se passait toujours quelque chose. Parfois, un client valable. Un client dont l’ambition n’était pas d’exploiter toujours plus son personnel, mais au contraire de lui apporter un peu de mieux. Un petit client, toujours. Stéphane me disait qu’untel aurait du mal à payer, qu’il aurait du mal à formuler correctement sa demande, qu’il faudrait l’accompagner sans compter les heures, mais que ça valait le coup. La prestation serait facturée moins d’un demi SMIC si on la ramenait au taux horaire, mais un type bien, Oh Merci Grand Tout !

Une fois l’argent rentré, l’appel d’air remettait la machine en marche, mais cela continuait de cacher le fond. Je regardais mon homme courir après ces micro-contrats comme un asthmatique qui croit pouvoir tenir un marathon parce qu’il vient d’inspirer l’équivalent d’un dé à coudre d’oxygène, sans se rendre compte qu’il court dans le mauvais sens. Je ne pouvais que le soutenir. Lui rappeler la vérité invisible : l’univers veille sur nous. Je vous le rappelle d’ailleurs maintenant : l’univers veille aussi sur vous, écoutez-le.

L’univers lui a toujours donné ce dont il avait besoin. Je sais qu’il a culpabilisé, surtout lorsque l’argent venait de sa famille, mais il avait tort : par l’intermédiaire de sa mère et de tous ceux qui ont pu l’aider un jour, Stéphane ne faisait que recevoir, et accepter de recevoir ce que l’univers lui donnait, ou au moins une partie de ce qui pouvait lui être donné. À ce détail prêt, il était droit dans sa mission de vie et l’univers, reconnaissant, veillait à ce qu’il ne manque de rien.

Et puis, un jour il n’y a plus cru. À force d’expédients il avait épuisé sa réserve de confiance. Pourtant, je le sais, l’abondance est inépuisable. Lui le savait aussi, très précisément. Mais il faut faire l’effort d’y croire ou au moins de l'accepter. Tout ce qui arrive met la foi à l’épreuve, c’est sa grandeur. Moi-même, j’ai vacillé. Je me suis découragée. Pas étonnant que mon découragement ait rejailli sur la façon dont nous avons été vus, auscultés, jugés, et exposés. Les articles que vous avez publiés ne sont pas faux, ni parcellaires : ils sont le juste reflet de notre image dans l’esprit étroit de ceux qui ne croient pas en la lumière universelle tout en cherchant inconsciemment à l’éteindre. Vous aviez besoin de nous voir ainsi, pour éviter de vous regarder vraiment. Vous avez filtré la lumière en vous étonnant de tout trouver si sombre.

Ce qui compte, c’est la lumière. Nous sommes tous lumière. De l’énergie précipitée en matière, que la vie anime et met en quête de son origine : retourner à la lumière. Ceux qui en ont pris la pleine conscience se consacrent à le partager et amener chacun d’entre nous à se voir tel qu’il est : en lumière.

L’auteur des articles est lumière, lui aussi, mais peut-être est-il dans l’aveuglement. Il n’a pas su nous voir tels que nous sommes. Un de nos amis, dit-il ? Je ne sais pas, je n’arrive pas à me souvenir de lui autrement que comme une silhouette vague. Un effet de lumière, encore : il l’absorbait et ne laissait voir de lui que l’espace noir creusé par sa présence. J’en veux pour preuve les mots qu’il m’a prêtés lors d’une discussion que nous aurions eue sur un trottoir. Aurais-je pu évoquer ma nudité devant un presque inconnu ? Et l’image écœurante d’un sexe de plastique dans mes parties intimes ? Jamais je n’aurais même pu y penser. Je ne cherche pas ici à me défendre : qui me croira ? Parole contre parole, je ne peux que laisser le lecteur juge de l’effet que le journaliste voulait susciter. La véracité n’a pas sa place dans son discours. Il ne cherchait sûrement que l’impact. Le poids des mots, on connaît cela dans la presse. Comme il ne disposait pas du choc des images, il a voulu créer ce choc de façon artificielle. Je n’y vois pas une tentative d’avilissement supplémentaire. C’est juste un technicien. Cet homme de plume use de tous les moyens et me fait dire ce qui lui semble le plus efficace pour traduire sa propre vision de notre situation. Il nous a vus dans l’ombre, éteints par ce qui lui semblait être notre pauvreté matérielle, alors que l’abondance et la prospérité nous bénissait à chaque instant. Nous-mêmes nous n’avons pas toujours su nous voir sous cette bénédiction. Seul un Maître aurait pu. Et votre journaliste, bien que n’en étant pas un, a peut-être œuvré dans ce sens magistral en nous éclairant sous le paradoxal contraste de la noirceur.

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