7 – Hold-up and down

Septième sceau : saut dans le vide pour le conseiller en entreprise pris à la gorge entre les besoins de sa famille et la pression sociale. Le crime n'est pas loin... Fin de la série d'articles de presse, la suite donnera la parole à la défense.

Dans les cas extrêmes que nous reste-t-il sinon la famille, les proches par le sang, ceux qui ne sauraient mentir ? Ce n’est qu’après le drame, bien sûr, que j’ai décidé de prendre contact avec les parents de Pierre Bestin. Sa mère n’a pas voulu répondre à la moindre question. Son père non plus, dans un premier temps. Son frère m’a lâché quelques banalités sur la responsabilité de la société et la nécessité de voir l’affaire sous tous ses angles. Le procès n’avait pas encore eu lieu, il s’en tenait à un rôle de défense assez convaincant mais sans grand intérêt. Ce que m’a dit sa sœur fut plus étonnant.

Pierre est l’aîné, son grand frère, celui qu’elle a toujours considéré à la fois comme un modèle, un objectif à atteindre notamment en ce qui concerne les autorisations de sortie ou le droit de conduire une mob, mais aussi comme repoussoir. La réussite de Bestin dans ses études, puis ses premiers succès professionnels, son mariage, ses enfants, son bel appartement, ses vacances à la neige ou dans des clubs à l’étranger, tout cela constituait pour elle un complexe d’attraction répulsion très efficace.

Elle désirait le même confort facile, les mêmes signes extérieurs, la même rétribution de la part de la société. Et en même temps ces désirs matériels et sociaux lui paraissaient condamnables. Dieu ne nous a pas créés pour que nous sacrifiions tout à l’argent. Ce ne sont pas ses mots, mais je résume. La progressive descente aux enfers de son modèle a donc été pour elle la justification de tous ses propres principes moraux. Il est plus facile à un chameau de passer par le chas d’une aiguille qu’à Pierre Bestin de conserver ses richesses et sa position sociale. Le Royaume de Dieu est bien de ce monde même s’il y a beaucoup d’appelés et peu d’élus : la trajectoire contrariée des Bestin se voulait un rappel de la toute puissance divine sur nos vies. En basculant, son frère recevait un message. Dieu lui montrait la voie. En résistant, en cherchant à récupérer par le vol et la violence ce que le Très Haut lui avait retiré, Pierre montrait son aveuglement. Pourtant la lumière le baignait et Dieu, dans sa générosité immense, demeurait à ses côtés pour retenir sa main au moment où il aurait pu commettre l’irréparable. C’est la grandeur du Tout Puissant de voir en nous, même dans le plus dévoyé d’entre nous, le miracle possible de la rédemption. Bref, la société n’était pour rien dans ce drame, il ne fallait y voir que l’œuvre de Dieu, comme en toute chose. Elle me suppliait de partager son point de vue, sa foi, et dans son insistance pathétique je me demandais jusqu’à quel point transpirait la frustration et la jalousie du bon croyant qui voit tous ses efforts de droiture niés par la réalité brutale de notre économie. Qu’y a-t-il de pire que le déclassement, sinon n’avoir jamais été classé et savoir que, pour cause de bigoterie comme par incapacité, on ne le sera jamais ? Voilà pour la sœur.

Un jour, le père m’a appelé. Je leur avais laissé ma carte. Il ne voulait pas me voir, juste me dire quelques mots. Le jugement venait d’être rendu. Il m’a tenu un discours inattendu sur la notion d’héritage, de liberté, de poids transgénérationnel. J’ai aussi eu l’impression que, sous la honte, perçait une étrange fierté paternelle comme si son fils, ce fils-là, avait emprunté un chemin à peine défriché par lui et l’avait poursuivi au-delà de ce qu’il n’avait jamais osé espérer. Derrière l’échec pathétique de Pierre se dessinait pour son père une radicalité qui l’émouvait et lui faisait envie.

Le père avait travaillé toute sa vie, et il travaillait encore. Ce chef de famille parfait, dur mais exemplaire, avait été le mur brut contre lequel tout adolescent rêve de se construire. Il n’avait pas montré LA voie, mais au moins une voie, bien creusée, repérable. Charge à chacun de ses enfants de choisir : la suivre ou en tracer une autre, sur d’autres repères. Arrivé à l’automne de sa vie active, les déboires de son fils le forçaient à se retourner et chercher, dans la ligne directe de son parcours banal, ce qui avait déraillé. À quel moment avait-il perdu Pierre, son aîné, son héritier ? « J’ai tout fait pour leur inculquer la valeur du travail » m’a-t-il dit, et j’ai senti dans ce ton de lassitude qu’il n’y croyait plus lui-même. La valeur de son propre travail ne dépassait pas le montant médiocre de son salaire mensuel. Il ne resterait rien de ses efforts. Il avait de quoi vivre – un certain confort – mais la vie gaspillait tout. Finalement il avait l’impression de n’avoir rien d’autre à transmettre que l’odeur de sa sueur. Odeur tenace, plus forte et durable que les valeurs qu’il avait cru pouvoir y attacher.

« Mes enfants réussissent mieux que moi, au moins au début pour Pierre, mais pourquoi ? » Il avait l’impression d’avoir été trompé, sans réussir à préciser quand ni par qui. « Finalement, Pierre a fait quelque chose de… » Il n’arrivait pas à le dire, je l’ai aidé : d’inattendu ? Mais ce n’était pas cela. Il cherchait, avec des larmes au bord des yeux. Et cet homme solide et fier a fini par lâcher à contrecœur : « Il a essayé, lui, au moins. Le pire… le pire c’est la colère rentrée. Pierre, il l’a laissée sortir. » Je n’ai rien pu en tirer de plus, mais il y avait, j’en suis certain, un esprit de revanche par procuration dans ces quelques mots. Et j’ai senti cette colère qui bouillonnait, presque des envies de carnage, les plombs qui avaient failli sauter, qui auraient fini par sauter un jour, s’il n’y avait pas eu la tentative du fils. Combien d’enfants légèrement délinquants nous ont protégés par procuration des rages paternelles ?

Et puis, alors que les Bestin se faisaient oublier depuis plusieurs mois, voilà que Pierre les propulse à la une de tous les journaux.

À ce moment-là je sais bien que son activité n’a pas redémarré et que le cabinet de Caroline végète toujours. Mais surtout je ne pense plus à eux. Ils ont sombré et ne constituent plus un sujet car ne sont plus représentatifs de rien d’autre que d’eux-mêmes : des pauvres, sans espoir d’amélioration. Si on m’avait alors demandé ce qu’ils étaient devenus, j’aurais sans doute répondu qu’ils ont trouvé le moyen de passer le cap, réduire encore leur train de vie, faire le gros dos jusqu’à ce que les choses s’arrangent ou cessent d’empirer. Mais je me serais trompé. Les choses ne s’améliorent pas d’elles-mêmes, le train de vie finit par dérailler et le gros dos par craquer.

Ce qui se passe alors conduit certains à la radicalisation et au terrorisme. Je ne cherche pas à expliquer les attentats sous le seul angle sociologique, mais il y a sans doute quand même, souvent, une logique sociale sous-jacente, un parcours dont les aiguillages s’alignent pour guider, de rejets en échecs, vers des bascules finales. Pierre Bestin aurait pu se rapprocher de sa sœur, embrasser ce fondamentalisme religieux qui tient toute forme de libération des mœurs pour un satanisme à combattre. La prière et la contrition ne lui suffisant plus, il aurait pu diriger sa colère doublée de frustration vers un exutoire morbide. Il aurait pu, mais sa blessure la plus profonde touchait à l’argent. Peut-être avez-vous suivi les détails de l’enquête, mais si j’y reviens aujourd’hui c’est pour rappeler combien chaque pas, chaque choix de Bestin, est l’expression d’un découragement sans rémission.

Un mardi, vers onze heures trente, Pierre se gare sur une place réservée aux handicapés dans le parking d’un hypermarché. L’enquête précisera qu’il a déjà travaillé pour ce magasin deux ans auparavant et même qu’il a gardé contact avec certains membres du personnel.

Il croise le responsable de la sécurité, discute un moment puis se dirige avec lui vers la porte de service, interdite au public, qui donne accès aux escaliers menant aux bureaux. Personne ne le remarque alors, mais Pierre braque déjà une arme dans le dos du chef vigile. Celui-ci ne s’affole pas, tente brièvement de raisonner son agresseur qu’il connaît bien, puis obéit. Il précisera plus tard avoir voulu attendre de connaître le but réel de Bestin. S’agit-il d’une vengeance personnelle envers un cadre, d’une prise d’otage, d’autre chose ? Tant que rien n’est sûr, en bon professionnel, on cherche à collecter le maximum d’information tout en calmant le jeu.

Bestin veut d’abord monter à la direction, puis semble changer d’avis, repousse le vigile et se dirige vers la comptabilité. On le laisse faire. On bloque le couloir pour empêcher d’autres personnes d’aller se livrer comme otage, on fait appeler les forces de l’ordre et on signale une probable attaque à main armée.

Pendant ce temps Pierre a rangé son arme et frappe chez la cheffe comptable qui le reçoit très normalement, inconsciente de ce qui est en train de se passer. Elle se demande seulement s’ils ont encore un dossier en suspens avec ScanPerf. Pierre et elle discutent de tout et de rien quelques minutes, puis Bestin semble se rappeler qu’il a quelque chose à faire. Il ressort son arme, la braque sur la comptable en lui demandant calmement de remplir un sac de toutes les liquidités dont elle dispose. Mais l’argent n’est pas entreposé à la comptabilité, lui rappelle-t-elle. Il n’y a même pas de sac, rien que des armoires pleines de dossiers.

Bestin a l’air déçu, mais il ne s’énerve pas. Il désigne la porte de son arme et exige que la comptable l’accompagne au coffre. Mais le coffre est gardé, dit-elle. On ne lui donnera rien. Ce n’est pas grave, allons-y. Et ils y vont.

Pendant ce temps – relativement long, est-ce voulu ? – la gendarmerie est arrivée discrètement. Après un premier point avec la sécurité, on se prépare à mettre en place un dispositif lorsque Pierre sort du bureau. Les gendarmes se replient rapidement derrière un angle du couloir. Bestin les a-t-il vus ou ignore-t-il vraiment qu’il est déjà piégé ? Quoi qu’il en soit, il avance. Le passage est étroit, la comptable marche devant. Quand elle arrive à l’angle, un gendarme la tire en avant pendant qu’un autre se jette sur le bras de Bestin pour détourner son arme. Dans l’action le pistolet tombe. Pierre est plaqué au sol, immobilisé, menotté. Pas un coup de feu n’est tiré. On entend juste le cri de la comptable, plus surprise qu’effrayée. Bestin n’a opposé aucune résistance.

Pour la justice, ce flagrant délit ne posera pas de problème. Pierre sera immédiatement placé sous mandat de dépôt sur citation directe par l'officier de police judiciaire. Les témoins auditionnés comprendront notamment la comptable, le vigile et le directeur de l’hypermarché. Tous diront n’avoir pas compris le comportement du prévenu, mais ne pas s’être vraiment sentis en danger. Un gendarme confirmera cependant que le pistolet était chargé et en état de tirer, ce qui permettra de qualifier l’accusation de vol à main armée, passible des assises.

Au cours de l’instruction, comme lors du procès, Bestin ne s’expliquera jamais sur son geste, ni sur son objectif, ni sur ses raisons. Silence total. Ce n’était pas à lui de faire le procès du déclassement social et de la façon dont notre civilisation pousse ses membres à certaines extrémités dans le seul but de survivre. On ne peut pas être et avoir été, mais la survivance du soi passe par un combat personnel qui peut prendre différentes formes. Celle que Bestin a choisi était violente, l’expression d’une colère tournée non vers des personnes mais vers un fonctionnement global. Il a été condamné et purge sa peine de prison. Dans une quinzaine d’années, la société estimera qu’il a payé et peut se réinsérer. Mais le voudra-t-il ? Le pourra-t-il ?

Alors qu’il disposait de tous les moyens – situation sociale, instruction, diplômes – pour donner le meilleur de lui-même, il s’est laissé peu à peu sombrer jusqu’au crime. Qu’en sera-t-il lorsque, chargé d’un lourd passé criminel et judiciaire, il tentera de reprendre, non pas sa place, mais au moins une place dans notre société ?

En repensant à son acte je me rappelle un livre décrivant le parcours et surtout l’état d’esprit d’un gentleman braqueur un temps considéré comme l’homme le plus recherché de France. D’après l’auteur – Philippe Jaenada – Bruno Sulak se serait engagé dans le vol sans violence en réaction à l’injustice de notre société : puisque les puissants se servent de l’argent pour s’affranchir de toute loi et de toute morale, il n’y a rien de condamnable à se servir aussi dans leurs poches. Je schématise la thèse à l’extrême juste pour dire que j’aurais aimé voir Pierre Bestin suivre la même voie et s’exprimer en révolutionnaire. Peut-être l’aurais-je aussi mieux compris sous ce jour flatteur.

Mais son acte ne fut, semble-t-il, que le dernier sursaut d’une bête traquée, aussi pathétique qu’un camé en manque piquant le sac d’une vieille et se faisant chasser à coups de canne. La colère de Bestin tournait à vide. Comme les déclassés décrits par de nombreuses études, il était lui-même sa première victime. En voulant prendre sa petite revanche sur les symboles de notre société commerçante il n’a fait que se déclasser un peu plus. Voilà le drame du déclassement : tuer l’espoir et voiler le regard. Dans cette descente l’être ne peut plus se voir en devenir. Le regard ne se porte que sur le fond du gouffre. On évalue avec peine la distance qui en sépare et on cherche seulement à ne pas aller plus bas. Et surtout : pas plus bas que les autres.

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