23 - Des âmes rebelles

Pièce 23 : le dossier s'élargit à la famille du prévenu. C'est en voyant ses filles subir l'oppression scolaire que la narratrice remet en cause autant sa vie personnelle que les choix de son mari "déclassé".

23 - Des âmes rebelles

 

Rappel

Ce roman est en partie inspiré de faits réels.
Toute personne qui s'y reconnaîtrait
ferait bien de s'interroger sur sa vie et son œuvre
plutôt que de m'intenter un procès.

 

La question que je me pose souvent, c’est celle-ci : pourquoi et comment s’éloigne-t-on de son chemin de vie ? Je me la posais sans doute parce que je n’arrivais pas à analyser ce qu’avait été mon propre tracé. C’est en regardant vivre mes filles, en voyant leurs aspirations buter sur la réalité du monde telle qu’elles la perçoivent, que j’ai compris un peu. Cela n’explique pas tout, et même, expliquer ce n’est pas excuser. Disons que cela éclaire et que toute lumière est douce à mon cœur.

Au collège, notre seconde fille a vécu une sorte d’enfer. Ce n’est pas tant les faits, qui sont hélas assez banals, mais la façon dont elle les a encaissés, ou plutôt sa façon de les refuser. Nous avons élevé nos enfants dans des notions de respect, mais aussi de liberté. Elles s’attendent donc à être aussi libres que respectées. Et non pas traitées en permanence comme des délinquantes potentielles gardées par des matons à prétextes éducatifs. J’exagère à peine, mais l’impression m’est venue un jour où je discutais dans le hall du collège avec la conseillère principale d’éducation. C’est une personne affable qui me parle d’un ton très urbain. Tout à coup elle se met à glapir comme un roquet de garde contre deux élèves qui ont l’outrecuidance de traverser le hall pour se rendre à leurs casiers : « Qu’est-ce que vous foutez ici, dégagez tout de suite, vous savez bien que vous n’avez rien à foutre ici à cette heure-ci ! » On sent un cocktail de colère et de peur percer à travers ses cris qui résonnent longtemps sous la verrière. Comme si une gardienne craignait pour sa vie en voyant deux prisonnières hors de leur cellule. Les élèves battent en retraite. Ils murmurent qu’ils venaient juste chercher leurs affaires de cours. Le regard noir de la garde-chiourme les suit jusqu’à la porte en verre et au-delà avant de reprendre sa conversation avec moi sur un ton redevenu tout aussi calme.

J’ai alors ressenti le collège, pas comme un autocuiseur sous pression, mais comme le lieu d’une guerre larvée et toujours prête à se déclencher, entre deux camps que rien ne pourrait jamais rapprocher : les adultes armés du règlement et de leur autorité régalienne, et les élèves investis de leur seule révolte pré-adolescente mais forts de leur nombre. Dans ce cadre quasi carcéral, notre fille voyait son idéal de respect et de liberté se briser sur l’écueil du règlement intérieur. Chaque matin il lui fallait faire taire son âme pour rentrer dans le moule et éviter les embuscades que lui tendait l’armée adverse à chaque détour de couloir. Il lui arrivait de se faire prendre. J’ai dû une fois remonter jusqu’au principal pour une affaire de cahier non remis à une professeure, ce qui a valu deux heures de colle à ma fille. « Mais je ne pouvais pas lui donner mon cahier, c’est la prof qui ne me l’avait pas rendu lors du cours précédent. Elle ne s’en souvient pas ou alors elle refuse d’admettre qu’elle l’a perdu et c’est moi qui prends. C’est pas juste, j’irai pas faire cette colle ! » Pour le principal, il était hors de question de mettre en doute la parole ou l’intégrité de sa collègue enseignante. Et même s’il y avait eu erreur, deux heures de colle n’avaient rien de grave, ma fille pourrait en profiter pour approfondir quelques notions, où était le problème ? Le problème, c’était l’injustice. Ma fille en vomissait de dégoût, cela la rendait malade physiquement d’être traitée ainsi. Mais le proviseur n’avait que le règlement à la bouche : les élèves étaient prévenus, cahier non rendu égale deux heures de colle et ma fille reconnaissait elle-même n’avoir pas remis son cahier, donc deux heures de colle, il n’y avait pas à chercher plus loin, et si ma fille ne s’y présentait pas, c’était le conseil de discipline, règlement règlement, avec menace d’exclusion à la clé. J’en ai longuement parlé à Camille, lui expliquant la situation en termes de rapports de forces et d’intégrité personnelle, la sienne, qui ne serait pas atteinte si elle acceptait de soumettre son corps et son esprit, tout en préservant son âme. Mais justement, son âme se rebellait. Elle a accepté en désespoir de cause, mais s’est évanouie après dix minutes de punition et a dû être conduite à l’infirmerie où elle a passé le reste de sa peine prostrée, à vomir et frissonner.

Pour une fille qui réussit à se maintenir sur son vrai chemin de vie au prix de sa santé, en zigzaguant au milieu des contraintes du règlement, combien d’autres élèves se plient aux injonctions, apprennent dès le plus jeune âge à ne pas s’écouter, à faire taire leur révolte, à croire qu’il y a plus important que leurs aspirations sincères ? Combien d’adultes ensuite, qui ont perdu de vue leur chemin de vie en acceptant les règlements censés les protéger d’eux-mêmes ? Et nous avançons, tous déboussolés, en nous demandant pourquoi tout va si mal, en nous comme au-dehors. Pourtant nous avançons.

C’est en voyant ce qu’endurait ma fille au collège que je n’ai plus supporté ma propre vie. Un bon emploi, un bon revenu, un bel appartement, une famille aimante, des loisirs et des vacances joyeuses… et malgré ces succès visibles je ne pouvais rien faire pour améliorer le quotidien infernal de mon enfant. J’ai compris le message. J’ai mis de l’ordre dans mes priorités et retrouvé mon chemin de vie. Je l’avais égaré en suivant les injonctions, mais aussi les plaisirs, de notre civilisation. Puisque je ne pouvais pas modifier l’approche carcérale du collège, je pouvais au moins aider ceux qui en souffrent le plus. D’où ma démission de mon poste rémunérateur, la validation de mes acquis pour accélérer une formation parallèle en orthophonie et l’ouverture de mon cabinet. J’allais me consacrer à la parole des enfants qui en sont privés à l’école. J’allais retrouver ma mission, mon équilibre. De démission à rémission, le langage parle pour moi.

Stéphane a semble-t-il suivi le même chemin du langage, mais à rebours. Ses mots, un peu comme ceux du reporter qui a écrit sur nous, ont coloré sa réalité à posteriori au lieu de la créer. Lorsqu'il décrit par le menu l'humiliation subie face au médecin chef des Urgences ou dans sa tentative de sauvetage bancaire au club d'équitation, il en rajoute. Je sens dans cette forme d'auto-apitoiement le besoin de rejeter la faute sur les autres. Les autres, c'est alors le système, la course, l'économie, le chef de service, le directeur du club, tous ceux qui semblent avoir pris le pouvoir sur lui. Il s'agit d'une illusion. Personne n'avait pris le pouvoir sur Stéphane : c'est lui qui le leur avait donné. Il rentrait du centre équestre avec les mains crevées d'ampoules, mais en fanfaronnant. Pas parce que son travail avançait, mais justement à cause de son échec. Toutes ses théories sur la domination se trouvaient justifiées par le rapport déséquilibré qu'il avait provoqué, accepté, et qu'il entretenait soigneusement. Il en voulait presque plus. « Tu vas voir que demain ils vont me demander de bosser à poil. Oui, à poil ! Ils trouveront bien un prétexte. Et je vais le faire, ouais ! » Il jouissait par anticipation de cette dégradation ultime. Mais surtout il mentait.

Une de mes amies du Cercle de Lumière connaît un des employés du centre. Elle me raconte que là-bas ils en ont assez de voir Stéphane traîner son inutilité pitoyable. Tout le monde cherche à l'aider, en lui montrant comment faire, en lui proposant de meilleurs outils, des gants, un casque pour certains travaux, mais il refuse tout. Il prend une mine de saint déchu et s'avilit un peu plus, en gênant le travail des autres. Lorsque le directeur intervient lors de la visite du journaliste, c'est sans doute cette exaspération qu'il exprime. D'ailleurs il a fini par déchirer nos chèques encore à encaisser pour que Stéphane ne vienne plus dégrader l'ambiance. Même les clients, qui pourtant ne le croisaient que rarement, commençaient à se plaindre.

Étrange démarche de la part de Stéphane. Un peu comme si un faux SDF en remettait dans la saleté pour mendier à l'entrée d'un magasin avant de quitter le parking au volant d'une voiture plus belle que la vôtre. Mon mari faisait tache dans le tableau, mais pas avec la signification qu'il souhaitait y mettre. Je lui en ai parlé et il s'en apercevait de lui-même. Il enrageait de ce que personne là-bas ne le voyait tel qu'il se mettait en scène. « Je suis un migrant, je suis un réfugié qui traverse la mer à la nage, je me noie sous leurs yeux et eux, ça les gêne juste dans leur partie de plage ! » Il disait cela en trempant une tartine de pain complet bio dans un bol de café issu du commerce équitable. J'aurais pu lui expliquer que la vraie misère, celle qui colle à la peau et à l'âme, celle qui empêche la victime de sortir de sa condition, celle qui prive même de parole, je la côtoie au quotidien dans mon cabinet, et ce n'est pas ça. Du tout. Stéphane se trouvait alors sur un passage étroit de son chemin personnel. À chaque pas il risquait la chute, grave. Peut-être avait-il besoin de cette réinvention du réel pour avancer droit. Mais maintenant qu'il s'est retrouvé, hors de danger, dans la quiétude de sa prison, quelle nécessité éprouve-t-il à noircir le tableau ? Je ne sais pas et cela lui appartient. Chacun crée le monde dans lequel il veut vivre. L'histoire de ce monde en dit long sur les besoins de l'âme. Interrogez votre vision du monde et vous en saurez plus sur ce que vous venez accomplir dans cette vie.

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