Entretien de suivi avec un prévenu

Lorsqu’un crime est commis, un juge d’instruction est nécessairement saisi de l’enquête. Les personnes poursuivies sont appelées des prévenus.Pendant l’instruction de l’affaire, ils peuvent rester libres, être placés sous contrôle judiciaire ou mis en détention.On parle alors de détention provisoire, c'est à dire en attente de jugement.

 Lorsqu’un crime est commis, un juge d’instruction est nécessairement saisi de l’enquête. Les personnes poursuivies sont appelées des prévenus. Pendant l’instruction de l’affaire, ils peuvent rester libres, être placés sous contrôle judiciaire ou mis en détention. On parle alors de détention provisoire. Le mandat de dépôt qui place les prévenus en détention provisoire est normalement limité à six mois mais il est la plupart du temps renouvelé plusieurs fois et les prévenus passent souvent plusieurs années en prison, sans avoir été reconnus coupables donc, en attendant le résultat de l’enquête, puis le jugement.

Cela fait maintenant plus d’un an et demi que ce prévenu est arrivé à la Maison d’Arrêt. Son mandat de dépôt vient d’être renouvelé une deuxième fois. Le Juge des Libertés et de la Détention a estimé qu’il y avait un risque de réitération d’infractions s’il était laissé libre. De plus, le risque de fuite était également évoqué. Et pour cause, il ne présente aucun projet d’insertion, ni même une adresse où il irait vivre s’il était remis en liberté.

 Le suivi avec cette personne est compliqué depuis son arrivée à la Maison d’Arrêt. Il n’a pas un mauvais comportement en détention. Il ne fait pas de vagues, n’a pas commis d’incident. Il est même classé au service d’étage (il distribue les repas midi et soir) depuis plus d’un an. Par contre, il a une attitude très méprisante en entretien et dans les courriers qu’il écrit au SPIP. En entretien, il hausse les épaules, soupire quand on le questionne, répond de manière cinglante. C’est donc à chaque fois une épreuve d’aller le rencontrer.

 C’est d’autant plus difficile que le SPIP n’a que peu à proposer à un prévenu. Aucun travail sur les faits commis, la dynamique du passage à l’acte, la prise en compte du ressenti des victimes ou autre, n’est possible puisque l’instruction est encore en cours et la personne prévenue reste donc présumée innocente. Présumé innocent mais incarcéré depuis 20 mois, c’est un paradoxe avec lequel il faut composer.

 Autre difficulté, les dispositifs d’hébergement, de formation ou d’insertion professionnelle ne veulent pas travailler avec les prévenus : pourquoi bloquer une place pendant plusieurs mois pour une personne dont on ne peut pas savoir à l’avance s’il intégrera ou non la formation ou le logement ? Les dispositifs sont, pour la plupart, déjà surchargés avec des publics plus simples à intégrer. De plus les décisions des juges quant à la libération des prévenus tombent souvent comme des couperets (par exemple à 18h un soir pour une sortie immédiate) ce qui rend encore plus difficile les partenariats. Un centre d’hébergement se fera avoir une fois mais pas deux. Il paraît que certains SPIP arrivent à monter des partenariats autour des prévenus. Ce n’est pas le cas là où je travaille.

 Concernant cette personne, une des difficultés, c’est que la nature du crime commis, dans la sphère familiale, a créé un vide complet autour de lui. Il ne reçoit aucune visite. Sa mère continue de lui écrire très ponctuellement et avait accepté, à son arrivée, de lui apporter du linge mais ça s’arrête là. Lors des premiers mois, il a rendu le logement qu’il louait. Il ne pouvait plus payer le loyer, ayant perdu ses allocations de retour à l’emploi (ARE). Il n’a donc aucune solution de logement ou d’hébergement.

 Célibataire, sans contact avec ses enfants, c’est un « copain » qui aurait fait le déménagement. Il n’a pas donné de nouvelles depuis le déménagement (j’ai essayé de l’appeler quelques fois à la demande du détenu mais ça n’a pas répondu). On ne sait pas où sont ses affaires et c’est un sujet récurrent de reproches lors des entretiens. Pourtant je n’ai rien à voir dans cette difficulté mais il faut croire qu’il a besoin de quelqu’un à blâmer.

 Globalement, personne ne semble trouver grâce à ses yeux. Son copain qui a fait le déménagement, il l’appelle désormais « l’autre là ». Le juge, il n’avance pas. Son avocat est un guignol. Le SPIP, il l’écrit dans ses courriers, ferait mieux de « faire son boulot et de lui trouver un appart plutôt que de s’occuper des autres bons à rien qui passent leurs journées à fumer des pétards ». Les médecins ne l’appellent jamais alors qu’il a mal à la jambe. Les psys sont bien gentilles mais ne servent à rien. Les autres détenus sont des voyous et il n’a rien à voir avec tous ces gens-là. Les surveillants, ça va. Il y en a bien deux ou trois qui sont des cowboys mais globalement, il est assez fier d’être « apprécié en détention », la preuve, on lui a donné un travail.

Les critiques et les reproches adressés aux uns et aux autres parasitent régulièrement nos entretiens.

 Je reviens de congés et il m’a écrit tous les deux jours pendant mes 15 jours d’absence. Sur un ton de plus en plus insultant. Sans jamais dépasser les bornes pour ne pas avoir de souci mais me traitant globalement de bon à rien. C’est assez habituel. Je vais donc aller le voir mais je sais que ça va être un moment difficile car je n’ai rien de nouveau à lui dire. Rien de nouveau sur l’hébergement, rien de nouveau concernant ses affaires, rien du tout concernant l’avancée de l’enquête (je n’ai jamais d’info sur l’avancée de l’enquête, ce qui est normal mais ce que certain prévenus ne comprennent pas).

 Il arrive rapidement après que je l’ai fait appeler. Il n’a pas ses papiers parce qu’on ne lui a pas dit qu’il venait me voir. Il râle, retourne en cellule les chercher et revient après quelques minutes. J’ouvre l’entretien en lui montrant que j’ai bien reçu tous ses courriers et je lui dis que le ton qu’il emploie pour s’adresser à moi n’est pas correct. De plus, je lui rappelle qu’étant en congés, je ne pouvais pas lui répondre. Il me dit qu’il ne savait pas que j’étais en congés. Je lui montre la copie du courrier qui lui a été envoyé après son premier courrier lui indiquant les dates de mon absence, il fait l’étonné.

 Il embraye alors sur la litanie de tout ce qui n’avance pas depuis qu’il est là, par ma faute. Il est plus poli que dans les courriers mais le fond reste le même. Je ne fais rien alors que lui, il veut une formation ou un emploi. S’il sort, en deux heures il trouve un emploi, il connaît plein de gens sur les chantiers et les chefs de chantier le connaissent, ils savent qu’il est sérieux quand il bosse. Et c’est pareil pour le logement, pourquoi je ne lui trouve pas un hébergement pour quelques jours pour qu’il trouve un emploi puis se paye un logement ? Il y a des foyers, c’est à ça que ça sert. Ou directement un appartement HLM ? Et puis il a entendu qu’on peut être logé à l’hôtel quand on sort de prison alors lui, il aimerait bien une chambre pour quinze jours, le temps de se retourner et de trouver un appartement. Mais pas dans le quartier nord parce qu’il n’y a que des embrouilles dans les hôtels de ce quartier.

 J’ai déjà eu cette discussion -ce monologue pour le moment- avec lui. Il faut maintenant que je reprenne les choses pour lui ré-expliquer pourquoi effectivement rien n’avance. Et en même temps, lui rappeler que je n’ai pas « rien fait pour lui ». J’ai fait des choses mais aucune n’a fonctionné.

 Sur le logement, je lui rappelle que j’ai transmis ses demandes d’hébergement au SIAO (service  qui coordonne l’offre d’hébergement sur un département) pour postuler dans plusieurs foyers du département. On a même fait des demandes dans les départements voisins, même s’il n’avait pas envie d’y aller. On a eu une réponse claire : il sera inscrit sur la liste des demandeurs une fois qu’il y aura une date de sortie prévisible, c’est à dire une fois qu’il sera condamné. Je lui demande à nouveau s’il n’y a vraiment personne dans son entourage qui pourrait l’héberger s’il était libéré.

 Il me répond qu’il a enfin eu des nouvelles de son copain qui avait fait son déménagement. Je comprends entre les lignes qu’il a envoyé un co-détenu qui a été libéré récemment voir ce copain pour prendre des nouvelles. Le copain lui a donc enfin écrit un courrier. Les affaires ont bien été mises à l’abri dans une cave suite au déménagement. Il craint donc qu’elles ne s’abîment.

Il va lui écrire pour lui demander de l’héberger quelques jours à la sortie puisqu’il a enfin son adresse. Sept mois après le déménagement, il était temps qu’il ait des nouvelles. Le copain en question a l’air peu fiable, pour le moins. Mais je ne le décourage pas de lui écrire.

 Ce point bouclé, je reviens sur la formation. Je lui ré-explique que ni les centres de formation ni Pôle Emploi ne travaillent avec les prévenus puisqu’il n’y a pas de date de sortie. Je lui explique que je comprends bien qu’il n’est pas satisfait de cette situation mais que ça n’a rien de personnel : c’est le même problème avec tous les prévenus. Et qu’il n’y a rien que je puisse faire pour changer cela.

 « Mais alors je ne peux rien faire en fait ? ». Son expression et son ton changent. Il apparaît découragé, abattu. Il ne comprend pas pourquoi ça prend autant de temps, pourquoi on ne le laisse pas prouver dehors qu’il peut s’insérer, prouver qu’il vaut mieux que ce que dit l’enquête. C’est peut-être un peu lâche mais je lui rappelle que c’est bien le juge qui bloque sa sortie et non moi. Je lui rappelle aussi que la plupart du temps les prévenus comme lui pour un crime grave ne sorte pas avant le jugement. Je lui explique que c’est très compliqué pour un juge de laisser sortir quelqu’un qui est poursuivi pour de tels faits, d’autant plus qu’il avait déjà un casier judiciaire avant cette affaire (même s’il ne s’agissait pas de crime alors). Il en convient mais trouve que le système est mal fichu et qu’on l’empêche de se réinsérer. Je lui dis que mon rôle dans tout ça est très réduit, que je n’agis pas dans l’enquête. Je lui redis que j’ai essayé de demander un hébergement en foyer mais qu’il a essuyé des refus qui ne sont pas de mon fait.

Il en conclue que je ne sers à rien alors. Mais le ton est plus désabusé qu’agressif cette fois-ci. Je lui dis que je n’ai que peu de moyens d’agir pour les prévenus. Que je suis en effet plus utile avec les condamnés.

 Je lui demande comment ça se passe en détention. Va-t-il encore à l’école ? Non, il en a eu marre des autres détenus qui ne viennent que pour faire les cons. Va-t-il au sport ? Non, il a mal à la jambe. Les activités culturelles ? Non, c’est n’importe quoi, ils feraient mieux de passer des films au moins ça servirait à quelque chose. Bref, il travaille, c’est déjà bien et il ne faut pas lui en demander plus. Il continue à voir le psy, mais c’est à la demande de son avocat. Lui ne voit pas l’intérêt. Au moins il semble apprécier sa psy. Il lui parle quand ça ne va pas.

 L’entretien prend fin sur cela. Il va écrire à son copain. Et il va écrire au juge aussi parce que « ça devrait être fini depuis longtemps cette histoire ». Je lui demande de me tenir au courant s’il a des nouvelles de son copain.

 C’est un entretien de désamorçage d’une rancœur qui enflait depuis plusieurs jours. Il n’a pas appris de moi quoi que ce soit que je ne lui aie déjà dit il y a quelques semaines. Et moi, je n’ai pas plus de perspectives pour lui aujourd’hui qu’hier.

Un entretien comme celui-ci est un iceberg : les choses les plus importantes restent non-dites. La peine encourue, énorme, rendant impossible pour lui de se projeter dans l’avenir. La gravité des faits, à laquelle il devra faire face tôt ou tard. Son parcours judiciaire et son parcours de vie, qui poseront forcément question au juge d’application des peines une fois qu’il sera condamné et demandera un aménagement de peine. Son parcours professionnel, très chaotique. Tout cela, on ne l’aborde pas. Tout ce travail là sera fait par un autre CPIP, dans une autre prison. Il faut qu’il tienne encore quelques mois, la durée de l’instruction. J’ai l’impression désagréable que mon travail avec cette personne se limite à ça : l’aider à accepter cette situation d’attente interminable.

 

Les courriers désobligeants vont s’arrêter pendant quelques semaines. Puis reprendront. Entre l’instruction, l’attente du passage en Cour d’Assise puis en Appel, il restera finalement à la Maison d’Arrêt plus de quatre ans au total avant d’aller en établissement pour peine. Le suivi reprendra à zéro dans sa prochaine prison mais accusera déjà un retard de quatre ans.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.