Un «temps partiel» à 70 heures hebdomadaires... et pas de logement

A. est un jeune réfugié afghan. Grâce à son titre de séjour, il est devenu exploitable à merci sur un marché du travail esclavagiste, et il ne trouve pas de logement. Les premiers de corvée vous souhaitent un joyeux 1er mai 2020.

A. est un petit bonhomme afghan d'une vingtaine d'années qui s'est retrouvé un jour absolument seul, sans savoir 3 mots de français, mais avec son statut de réfugié en poche. Il a le plus beau sourire du monde. On fait quelques démarches mais un jour, hop ! Contrat de travail obtenu, il disparait des écrans radars.

Quelques mois après, le revoilà: une carte de séjour à renouveler, les démarches à reprendre. On épluche ses fiches de paye: 150 h payées, mais il a travaillé bien plus. Puis un contrat de 24h/semaine. Il me donne ses horaires, c'est 10h/jour, sans un seul jour de repos. Ça fait 70h/semaine. Il pleure de fatigue en face de moi. Il n'a pas de logement, dort sur le mauvais canapé d'un ami depuis des semaines. On fait le compte: en fin de contrat, il sera très loin de totaliser assez d'heures pour prétendre à la moindre indemnisation.

On passe à la Mission Locale: il y aura bientôt une journée de recrutement d'adultes pour des formations, on nous lit le flyer: une formation boulanger est proposée, entre autres. A. faisait le pain "chez lui". Il aimait, ça lui plairait bien, boulanger. Le conseiller nous met en garde: il y a des tests écrits. A. ne maitrise pas l'écrit en français, et il n'y a plus du tout de place dans les cours de français, le monsieur de la Mission Locale est désolé.

Que va-t-il faire à la fin de son contrat ? On reviendra bientôt, on va chercher, on va trouver... peut-être... Je connais plein de A., exploités par des employeurs totalement décomplexés, et qui visiblement n'ont rien à craindre de l'inspection du travail. En cette veille de 1er mai, je laisse A. à l'arrêt de bus, vers son boulot d'esclave moderne qu'il se dépêche de rejoindre, son bout de canapé pour dormir...

Demain, il ne défilera pas, il ira travailler, mangera un peu et s'écroulera de fatigue, comme tous les jours, pour un salaire minable. Pourquoi m'a-t'il rappelé B., autre afghan ayant obtenu "ses papiers" après un long périple à travers l'Europe, 20 ans lui aussi, et qui trimait dur pour survivre à Paris.

Tombé malade cet hiver, épuisé lui aussi de travailler tous les jours, il n'a pas voulu quitter son poste pour consulter un médecin. Il a été retrouvé mort dans sa chambre. Ses amis, effondrés, n'ont pu que se cotiser pour organiser le retour de son corps dans son pays.

Une personne solidaire...

PS. Ce texte a été écrit la veille du 1er mai 2019. Depuis A a quitté son travail d'esclave avant la fin de son contrat, ses heures ne pourront être prises en compte par Pôle Emploi. Il a eu un autre travail, mais le commerce a du fermer a cause du Covid 19 et il peine a faire valoir ses droits au chômage technique. Il avait trouvé un petit logement dont il ne peut plus payer le loyer.

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