«Shopping» bulgare

Une plainte contre la Bulgarie pour traitements inhumains et dégradants a été déposée mercredi dernier, le 27 juin 2018, auprès de la Commission Européenne et la Commission des Pétitions du Parlement Européen par 14 afghans résidant en France. Voici leurs voix, le récit des violences multiples subies en Bulgarie

Une plainte contre la Bulgarie pour traitements inhumains et dégradants a été déposée mercredi dernier, le 27 juin 2018, auprès de la Commission Européenne et la Commission des Pétitions du Parlement Européen par 14 afghans résidant en France. Tous sont, ou ont été placés, en procédure Dublin par la France. C'est-à-dire que pendant une période allant de 6 à 18 mois les demandeurs d'asile en procédure Dublin, vivent avec cette épée de Damoclès au dessus de la tête d'être à tout moment renvoyés à Sofia par décision de la préfecture et ce dans une très grande violence (menottés aux pieds et aux mains, parfois avec un masque sur la tête et la bouche obstruée, parfois drogués, souvent battus), et ce sans que les autorités ni la justice française ou européenne n'écoutent les risques d'une telle expulsion. Pire en la validant puisque l'arrêté de transfert stipule que le demandeur ne sera "pas exposé à des peines ou traitements contraires à la convention européenne des droits de l'homme et des libertés fondamentales1 ", alors que l'Europe comme la France savent depuis des années ce qui se passe en Bulgarie. Plusieurs articles de presse en font états, plusieurs rapports l'ont dénoncé2.


Les plaignants ont souhaité que leur témoignages soient rendus publics. En voici des extraits (les noms ont été modifiés). Voici donc comment l'Europe et la France légitiment en notre nom ces déportations, voici comment les demandeurs d'asile font leurs "shopping" selon Nathalie Loiseau, ministre chargée des affaires européenne (9 mai 2018 au Sénat)."

LA FRONTIERE ENTRE LA TURQUIE ET LA BULGARIE

Je m'appelle Farid et je viens d'Afghanistan. Lorsque je suis passé en Bulgarie, j’étais avec mes deux petits frères et 18 autres migrants. Nous marchions depuis trois jours et trois nuits dans la forêt quand la police est arrivée et nous a dit en anglais : « Ne bougez plus, couchez vous au sol, nous sommes la police bulgare. » Ils avaient des chiens nous avons crié « Réfugiés ! Réfugiés !!».

Ils ont aussitôt commencé à nous frapper avec des matraques, avant de lâcher les chiens sur nous alors même qu’il y avait des enfants. Mes petits frères hurlaient. En fait, nous hurlions tous. Et eux ils riaient. Nous avons été mordus, nous avons été battus. Ils frappaient au hasard sans faire de distinction avant de nous fouiller et de prendre notre argent. Deux hommes ont été très sérieusement blessés aux jambes. Ensuite ils nous ont fait monter dans des véhicules pour nous ramener à la frontière turque. Nous y sommes restés une nuit avant que les passeurs nous retrouvent et nous apportent de la nourriture. Le jour suivant, ils nous ont dit que nous prendrions un autre chemin pour éviter la police. Il y avait une journée de marche. Nous étions fatigués, nous étions blessés, mais nous ne pouvions pas refuser. Les passeurs nous ont dit que si nous refusions, ils nous frapperaient. Mes frères pleuraient. Je les ai réconfortés et nous avons recommencé à marcher. L'un des deux hommes blessés aux jambes est resté dans un village à la frontière. L’autre a décidé de continuer avec nous. Le jour même, nous sommes entrés en Bulgarie. Mais là les Bulgares nous ont attrapés une nouvelle fois, ils nous ont frappés et fouillés. Mais nous n’avions plus rien à part nos vêtements. Ils continuaient de nous demander de l’argent et de nous battre. Les véhicules de police sont arrivés et nous ont emmenés dans une maison. Elle était dans un très mauvais état et il n'y avait rien, ni tapis, ni couvertures, elle était sale et vide. Ils nous ont gardés là deux jours. Ils nous demandaient de l’argent et nous frappaient constamment. Parfois ils venaient avec les chiens pour nous effrayer. Ils nous ont dit que si nous ne leur donnions pas d’argent, nous mourrions ici.

Sobhan La première fois que j'ai passé la frontière nous étions 26 et nous avons tous été arrêtés. La police a lâché les chiens sur nous. Ensuite, ils nous ont dit de nous mettre en ligne. Il y avait trois femmes dans notre groupe. Ils les ont emmenés. Ils nous ont battus un par un comme des animaux et ils nous ont tout pris : téléphones, montres, chaussures, vêtements avant de nous renvoyer en Turquie en sous-vêtements. La police a gardé les femmes.

Zakary J'ai passé 3 jours et 3 nuits dans la forêt. Puis les passeurs sont arrivés. Ils nous ont emmenés dans une maison où nous sommes restés 30 jours environ. Nous étions 25. Tous les jours, ils nous demandaient de l’argent, nous disaient d’appeler nos familles pour leur en envoyer. Nous étions enfermés là, toute la journée, à attendre. Après 10 jours, 6 personnes ont payé et sont parties. Nous, les 19 autres, nous nous sommes enfuis 2 semaines plus tard. Nous avons attendu que le chien de garde s’endorme et nous sommes passés par la fenêtre. On a marché 1 heure ½ dans la forêt mais la police nous a arrêté et l’un d’entre eux nous a demandé si on parlait anglais.

Celui qui a répondu oui, a été si violemment battu à la tête qu’il pissait le sang. On lui a fait un bandage avec sa chemise pour arrêter le sang de couler. Ils lui ont crié dessus qu’il ne devait raconter à personne ce qui venait de se passer. Et puis, un policier a tiré 3 coups de pistolet en l’air, des policiers allemands sont arrivés.

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CAMPS FERMES : BUSMANTSI, ELHOVO, LYUBIMETS

Zakary Je suis resté 1mois ½, dans un camp fermé, mais je ne me souviens plus du nom. On avait à manger deux fois par jour, et nous ne pouvions aller aux toilettes qu’une fois par jour. Le reste du temps nous étions enfermés dans la chambre.

Il s’agissait d’une grande salle, avec des grilles. C’était comme des cages, des cellules, il y avait 5 cellules comme ça avec environ 50 personnes dans chacune d’entre elles. Elles n’étaient pas très grandes, mais on pouvait marcher à l’intérieur, d’un bout à l’autre de la cellule. On ne pouvait pas sortir, il y avait des caméras de surveillance. À travers les grilles on voyait les policiers qui faisaient des rondes avec leurs matraques. Ils nous ont demandé d’où on venait, pourquoi nous étions là, quels étaient nos problèmes en Afghanistan, et ils nous ont demandé où nous voulions aller en Europe, dans quel pays. Ils ont pris nos empreintes. Moi je ne voulais pas, mais ils m’ont forcé. Ils m’ont dit que de toute manière nous n’avions pas le choix et que ça n’avait aucun rapport avec les empreintes des demandes d’asile. Ils ont pris mes documents prouvant que j'avais travaillé pour l’armée afghane à la protection de l’armée française, ils ont volé la bague que j’avais au doigt. Ils m’ont forcé à la leur donner, ils m’ont frappé et me l’ont arrachée de force.

Sobhan Ils nous ont conduits dans une prison (Lyubimets) qui se trouve à 3 ou 4 heures de Sofia. A notre arrivée, la police bulgare nous a à nouveau fouillés avec les chiens et ils nous ont battus avec des matraques électriques. Cette fois, nous avons pensé et ressenti que nous n’étions pas des êtres humains, juste des animaux. Quand j’ai quitté mon pays, je pensais trouver de l’humanité dans d’autres pays mais j’ai eu tort parce que ce que j’ai vu en Iran et en Bulgarie, un être humain ne peut pas l’imaginer. Tant de réfugiés veulent se suicider à cause de ces situations et du comportement de la police bulgare.

Dans cette prison, j’ai revu les femmes avec qui nous étions lors de la première tentative de passage, celles que la police avait emmenées. Une femme m’a reconnue et s’est mise à pleurer. Je lui ai demandé ce qui c’était passé. Elle ne m’a pas répondu mais j’ai insisté et finalement l'une d'entre elles m’a dit que la police des frontières les avait violées.

Zoubayr Ils nous ont emmenés au centre de rétention et de déportation de Busmantsi qui est à Sofia, c'est près de l'aéroport (nous voyions beaucoup d'avions). Il y a 4 étages : 1er, le réfectoire ; 2ème les familles ; 3ème et 4ème pour les hommes seuls et les mineurs. Nous n'avions pas de couvertures, il faisait très froid car les fenêtres étaient cassées. Il y a plusieurs nationalités. Je dormais par terre derrière une porte. Nous ne quittions jamais notre étage sauf pour descendre lors des repas. Il y a 3 repas par jour mais la nourriture n'est pas identifiable. Ça consiste toujours en un verre à moitié rempli d’une sorte de mixture pâteuse. Il y a des caméras dans les chambres. 7 chambres, 260 personnes. 2 toilettes (car 4 sont cassées) ouverts de 10h à 22h, 4 douches sans porte ; les sanitaires sont indescriptibles de saleté. Il y a un médecin sur place mais il n'intervient qu'en cas de gravité. J'ai eu des douleurs intenses à l'estomac mais à chaque fois que j'ai demandé à être soigné, j'ai été frappé à coups de poings.

Les « gendarmes » c’est un corps de police spécial, coupable des pires violences ; ils ne sont pas tout le temps au camp mais viennent régulièrement, ils viennent fouiller les chambres tous les jours: à 8h, ils emmènent 40-50 réfugiés un par un dans les sanitaires (où il n'y a pas de caméra) ils nous fouillent et nous frappent. Le chef explique que ce sont les règles.

Si vous croisez le regard d'un policier, en descendant manger par exemple, il peut vous frapper. Un jour, j'ai été frappé à coups de pieds juste parce que le policier m'a reproché d'être passé devant lui au réfectoire. Je suis resté 4 mois à Busmantsi, jusqu'en mars 2017.

C’est à Busmantsi que j’ai passé un entretien avec les autorités bulgares.

A aucun moment elles ne m’ont demandé si je souhaitais demander l’asile en Bulgarie. Elles m’ont demandé dans quel pays je voulais aller. Leurs questions portaient presque toutes sur ma religion, sur mon attitude et mes sentiments envers les chrétiens. Par exemple, ils m’ont demandé si j’accepterais de manger de la nourriture que me donnerait un chrétien. A part cet entretien, je n’ai jamais parlé à aucun membre de l’administration, ni d’une ONG, ou d'une association, à aucun avocat ou juriste. Je n’ai reçu aucune information écrite sur la procédure d’asile en Bulgarie, ou sur mes droits en détention.

Zain A Busmantsi, où je suis resté 19 jours, un jour, dans une pièce à part, ils ont pris nos empreintes de force. Un garde me frappait avec sa matraque pendant que l’autre me tenait les mains.

Farid Après 15 jours passés en camp fermé, ils nous ont emmenés au camp ouvert de Pastrogor. Là bas, ils ont pris nos empreintes, nous ont forcés à demander l’asile. Après 10 jours, ils nous ont donnés une carte avec notre photo et nous ont dit que nous avions deux mois pour quitter la Bulgarie sinon nous irions en prison.

 CAMPS OUVERTS : HARMANLI, OVCHA KUPEL, PASTROGOR, VOENNA RAMPA. 

Zain, J’ai été transféré à Harmanli en bus. Je n'y suis resté que 5 jours. Nous étions 60-70 par chambre. Nous dormions tous par terre. La douche et les wc étaient dehors et n’avaient pas de toit. On nous servait de toutes petites portions de nourriture dans des verres. Nous étions frappés lors des distributions.

Jahangir Dans le camp d'Ovcha Kupel , ils ont pris nos empreintes. Ils ne nous ont pas expliqué que c’était pour la demande d’asile. Ils nous ont juste donné l’ordre en nous poussant. Personne ne voulait donner ses empreintes en Bulgarie. Personne ne voulait l’asile en Bulgarie. Ils prennent quand même les empreintes pour l’asile. Je ne sais pas pourquoi. Ils font tout eux-mêmes : les empreintes, la procédure d’asile. Ils ne t’expliquent pas. Ils font. Ils ne te demandent pas si tu veux donner tes empreintes, si tu veux demander l’asile. Ils vont juste prendre tes empreintes. Je ne sais pas si c’est pour avoir l’argent de l’Union européenne ? Mais ils prennent les empreintes sans que tu racontes ton récit, sans entretien. Juste ils prennent les empreintes et t’expliquent que tu peux sortir et entrer dans le camp. Ils disent qu’ils espèrent que tu auras des papiers mais ils ne te demandent pas ton parcours, ni les raisons de ton exil.

Zakary A Harmanli nous étions plus de 2500 personnes dont beaucoup de Pakistanais, d’Irakiens et de Syriens. La vie à Harmanli était très difficile. J’y suis resté pratiquement 2 mois. Ma famille m’envoyait de l’argent pour manger car la nourriture qu’ils nous donnaient, était trop mauvaise. L’argent arrivait chez un commerçant du coin, un anglophone, il prenait 20% de commission. Et pour aller le récupérer, je devais faire le mur sinon je me faisais voler l’argent par les gardes à l’entrée du camp.

Nasser Il y a deux bâtiments à Voenna Rampa. Tout y était horrible, les toilettes, les cuisines, c’était totalement insalubre, beaucoup de personnes préféraient manger dehors. Pour manger, on nous distribuait des barquettes de nourriture, mais personne ne les prenait, on y trouvait des cafards. Tout le monde pouvait cuisiner mais pour cela, il fallait avoir l’argent pour acheter les aliments et quand nous n’avions pas d’argent on était bien obligé de manger ces barquettes. La Croix Rouge venait parfois nous aider mais sinon il n’y avait aucun travailleur social. Ils nous disaient : « Si vous avez des questions vous pouvez vous rendre dans ce bureau ! » Il s’agissait d’un bureau qui était dans le camp, mais il n’y avait jamais personne. Il y avait beaucoup d’agents de sécurité surtout la nuit. Ils étaient dans le camp et même en dehors du camp pour nous contrôler. Lorsque l’on se promenait en ville, si la police nous voyait, elle nous arrêtait, nous demandait nos documents, nous fouillait, volait nos affaires. Les policiers nous donnaient des claques et nous disaient de rentrer immédiatement au camp. Comme on avait peur qu’ils nous prennent nos documents, on les payait tout le temps. Je ne peux pas dire que les mauvais traitements soient systématiques, je peux seulement vous parler de mon expérience personnelle mais moi tous les policiers que j’ai vus, étaient très violents. Je n’en ai pas rencontré un seul qui ne le soit pas.

Et dans la ville, les habitants nous balançais des bouteilles d’eau sur la figure ou d’autres détritus depuis le bus, quand nous marchions dans la rue ou même parfois quand nous étions assis dans le bus ils nous lançaient des trucs.

LES BULGARES

Moncef Après le 1er janvier 2017, je suis parti en train avec 3 Afghans pour Sofia. J'y suis resté 15 jours à la rue. Je cherchais mon frère. Quand nous rencontrions les policiers, ils nous volaient nos affaires, nous frappaient de toutes leurs forces avec leurs matraques. Un jour, j'ai marché 6h dans une direction à la recherche d'un camp que je n'ai pas trouvé, j'étais seul. Sur le retour, des civils m'ont attaqué et battu. Je ne pouvais plus marcher. 2 femmes m'ont emmené en taxi, j'étais au bord du malaise, j'avais du sang sur moi. J'ai retrouvé des Afghans sous un pont. Les civils bulgares détestent les migrants. Dans les transports en commun, j’ai très souvent été harcelé et humilié. Les Bulgares ne veulent pas être près de nous, ils disent que nous sentons mauvais.

Zain J’étais avec 4 Pakistanais à Sofia quand nous avons été attaqués par 12 civils. J’ai une cicatrice au bras liée à une blessure faite au couteau. Des bandes parfois nous contrôlaient, nous frappaient et appelaient la police pour dire que nous venions du camp de Harmanli.

MANIFESTATION 21/11/2016 HARMANLI

Jan Ça a commencé parce que les autorités ont fermé les portes du camp ils ne nous laissaient plus sortir. Ça n’avait pas de sens de fermer les portes. on pouvait passer par-dessus le mur. Alors ils ont mis des barbelés. Ils ne nous ont pas expliqué pourquoi ils fermaient tout. C’est seulement face à notre colère qu’ils nous ont dit qu’il y avait une épidémie. Mais il n’y avait pas d’épidémie. La plupart d'entre nous allaient bien. En plus, ils n’ont fait venir aucun médecin, ne nous ont donné aucun médicament.

Zakary Dans ce camp, nous étions plus de 2500 personnes de plusieurs nationalités. Nous nous sommes réunis et nous avons décidé d’organiser une grande manifestation parce que nous n’avions plus le droit de sortir et que nous voulions aller acheter à manger à l’extérieur. Leur nourriture était vraiment mauvaise et insuffisante.

Jan La veille de la manifestation, nous avions constitué un groupe entre les diverses nationalités du camp pour aller parler aux autorités et leur demander de nous laisser aller acheter à manger. Le lendemain matin, pas de dialogue. Lorsque le groupe a demandé à sortir, la police nous a bloqués

Sobhan Nous avons voulu faire une action pacifique contre la police bulgare pour obtenir le droit de sortir. Alors nous avons manifesté devant le bureau principal du camp.

Zakary Nous avions confectionné des drapeaux afghans et à la fin les policiers les ont brûlés. Comme nous avions fait un drapeau, les policiers bulgares nous ont accusé d’être les organisateurs. Du coup, ils nous ont tous frappés. Il y avait du sang partout sur les voitures, partout, ils nous ont frappé comme des chiens.

Jan La police nous a battus. Alors nous avons riposté, nous avons jeté des cailloux et des pierres sur la police. Durant la manifestation : 500 ou 600 policiers supplémentaires sont venus à Harmanli. Ils utilisaient des grenades lacrymogènes. Ça a duré de 9H30 à 12H30. Finalement ils n’ont pas ouvert les portes du camp. Alors nous sommes retournés dans nos chambres. Nous n'avons pas eu à manger ce jour-là et les autorités ont fermé l’eau du camp.

Zakary Vers minuit, alors que nous dormions, les policiers sont entrés dans les chambres et nous ont frappés avec des matraques électriques. J’ai été réveillé par les cris. Les gens couraient dans tous les sens, se cachaient où ils pouvaient, on entendait des hurlements, certains se sont cachés dans les faux plafonds, d’autres se sont enfuis. Certaines personnes très gravement blessées ont du être hospitalisées. Tout le monde a été blessé, ils frappaient comme des fous.

Sobhan Les forces spéciales ont commencé à casser les portes des chambres. Nous étions 8 dans la chambre lorsque nous avons vu cela, c’était effrayant. Soudain j’ai entendu les cris des réfugiés, ils criaient et tous courraient pour se cacher. J’ai eu très peur et je ne l’oublierai jamais. La police frappait les réfugiés avec des matraques électriques. Nous nous sommes cachés sous les lits mais la police a cassé la porte et nous a vus sous les lits et a commencé à nous frapper comme des animaux et nos corps se mettaient à saigner. Ils étaient cruels.

Zakary C’est à ce moment-là que je me suis échappé. Avec quelques uns nous avons trouvé un chemin pour partir dans la forêt. Mais comme on avait besoin de couvertures on est revenu. Quand j’ai vu l’état dans lequel les gens étaient, j’ai vraiment eu peur. Il y en a plein qui étaient gravement blessés. On a retrouvé un ami avec une large blessure à la tête (à 1minute 39 sec de la vidéo (cliquez))

Jan Ils arrêtaient les gens à l’extérieur du bâtiment, ils entraient dans chaque bâtiment, frappaient les gens et les sortaient du bâtiment. Et puis ils les frappaient dehors. Et puis ils passaient à l’autre bâtiment. Ils laissaient juste les familles en paix. Ils ont emmené des hommes en prison.

Lorsqu’ils sont venus, ils m’ont frappé à la tête avec une matraque je me suis enfui. Je suis parvenu à sortir du camp avec 2 autres personnes. Nous sommes allés dans une forêt pour la nuit et nous sommes revenus le lendemain matin parce qu'on ne savait pas où aller. Le matin, la police a pris les gens blessés. Ils les ont mis dans un camp fermé. Je me suis caché dans la chambre d’une famille qui m'a soignée. Il y avait beaucoup de blessés. J'ai vu un mort le matin. J'étais dans la chambre et quelqu’un est venu annoncé qu’il y avait un mort. Le corps a été sorti dehors et la police l’a emporté. Il était afghan. Son nom était peut-être Bilal.

Sobhan Je ne peux pas décrire mieux la situation parce qu’à ce moment là je pensais que c’était le dernier jour de ma vie. Puis le matin, nous avons vu que tous étaient blessés et j’ai entendu que 3 ou 4 refugiés avaient été tués. La police a emporté leurs corps. 250 refugiés étaient gravement blessés et la majorité était afghans. La police a emmené 240 réfugiés dans une autre prison puis le gouvernement les a expulsés vers l’Afghanistan. La police a refusé de laisser entrer l’UNHCR, les médias comme les autres organisations. Ils ne voulaient pas que le monde découvre le comportement des policiers bulgares. Ils nous ont gardés enfermés 15 jours ensuite, j’ai eu la chance de pouvoir partir. J'ai vu deux personnes tuées à Harmanli, des amis en ont vu deux autres.

Zoubayr En novembre 2016, lorsque j'étais à Busmantsi, j'ai vu des personnes arriver avec des blessures graves, des membres cassés, du sang, des plaies.

A mon étage, nous avons vu passer beaucoup d’afghans qui venaient du camp d’Harmanli et qui avaient été arrêtés à la suite de la manifestation. Ils restaient peu de temps, chaque jour une quarantaine d'entre eux étaient déportés vers l’Afghanistan. Des personnes de l’ambassade d’Afghanistan venaient chaque jour au camp, et on les obligeait à signer des papiers.

Ils sont arrivés dans des conditions épouvantables, tous blessés, malades et traumatisés. Nous avons pu leur parler. Ils nous ont raconté qu’ils avaient étaient enfermés dans des sortes de hangars, des stations de lavage pour véhicules, où ils avaient été aspergés d’eau puis laissés trempés, sur le sol, pendant plusieurs jours ; sans toilettes, sans nourriture, sans eau, sans soins alors que la plupart avaient de graves blessures résultant de leur tabassage par les policiers. Toutes ces personnes ont été renvoyées en Afghanistan. Nous ne savons pas ce qu’elles sont devenues.

https://vimeo.com/277786041

Zakary Après 15 jours, j’ai pu trouver un passeur et quitter la Bulgarie. Mais l’ami qui a été frappé à la tête ce soir-là, a mit beaucoup de temps à s’en remettre, il a perdu beaucoup de sang. Ils ne l’ont emmené à l’hôpital que le lendemain. Il est toujours en état de choc d’ailleurs, il va encore très mal. Aujourd’hui, il est coincé dans une prison en Slovénie. Quatre autres de mes amis sont toujours en Bulgarie, ils n’ont pas d’argent pour partir.

Nasser Je n’y étais pas mais j’étais en contact avec des amis là-bas, j’y suis allé parfois en train pour y voir des amis. Mais après la manifestation je ne les ai plus jamais revus, je ne sais pas ce qui leur est arrivé. Beaucoup ont été déportés en Afghanistan et beaucoup ont disparu. On ne sait pas où ils sont et d’ailleurs je connais des afghans qui ont encore peur de témoigner aujourd’hui.

1Extrait d'un arrêté de transfert délivré par la Préfecture de Seine Saint Denis daté du 27/12/2017.

2https://www.amnesty.org/fr/countries/europe-and-central-asia/bulgaria/report-bulgaria/

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