Les migrantEs connaissent mieux la carte de France que bien des Français. Connaissez-vous Ouistreham, Guilberville ou Barneville-Carteret ? Outre Dieppe, Dunkerque ou Cherbourg ces villes du littoral deviennent des lieux d'installation et de tentatives de traverser la mer.

Cet afflux est notamment la conséquence prévisible de la destruction du camp de Calais. Sur tout le littoral des migrantEs se regroupent. Dans des conditions pires qu'à Calais. Et les réponses sont partout les mêmes : expulsions, caméras, barbelés et flics. A Dieppe les flics ont démantelé le vendredi 1er avril un campement sur demande du président de la région. Soutenu par le maire communiste... A Cherbourg le dispositif est comparé à une prison de haute sécurité.

Après la Méditerranée et la mer Egée, la Manche risque de devenir un cimetière. Surprise ? Le préfet maritime de la Manche et de la Mer du Nord, l'amiral Pascal Ausseur, constate que depuis la fermeture d'une partie de la jungle de Calais "les migrants cherchent d'autres points de passage pour se rendre en Angleterre". Certains tentent de traverser la mer dans des embarcations de fortune alors que la Manche est particulièrement dangereuse en raison de la température de l'eau et du trafic maritime.

C'est la logique des frontières. A Calais Ali, 22 ans, est mort jeudi 31 mars sur l'autoroute percuté par un camion qui ne s'est même pas arrêté. Samedi 2 avril, un jeune homme venant du camp de la Grande-Synthe, passé sur les essieux, est mort du côté anglais dans l'accident du camion.

Carrefour ou citadelle ?

Après Calais toutes les villes du littoral se hérissent de barrières et de dispositifs policiers accélérant la transformation de l'économie de toute une région. Carrefour ou citadelle, c'est la question que pose Yolande Moreau en introduction d'un documentaire qu'elle vient de réaliser. Frontières ou circulation ? C'est la question que devraient poser tous ceux qui accusent les migrantEs et devraient plutôt s'attaquer à la logique répressive et nationaliste du pouvoir. Comme un symbole de l'évolution de notre société sous état d'exception permanent.

A Paris, pour la seconde fois ce dernier mois un campement a été évacué sous le métro à Stalingrad mercredi 30 mars. Plusieurs dizaines de migrants sont restés sur le carreau. Innovation, une trentaine d'entre eux ont été raflés le lendemain par la police accompagnée d'employés d'Emmaus, sans doute pour leur faire croire qu'ils partaient vers des centres d'hébergement. En réalité vers des commissariats et pour une partie vers le centre de rétention. Intimidation...

Quelle logique pour la solidarité ?

A Stalingrad, plus de 800 migrantEs ont été évacuéEs vers des centres d'hébergement. Hasard ? Cela s'est produit la veille de l'installation de Nuit Debout. Ce que les autorités craignaient le plus était la jonction entre ce mouvement d'occupation des places et l'installation de centaines de migrantEs décidéEs à y rester comme lors des précédents campements place de la République. Jonction des causes et jonction des expériences. Et extension des revendications pour les unEs et les autres.

Alors que le mouvement pose la quesion du pouvoir en tentant de se réapproprier l'espace public, des grilles ont été installées à Stalingrad pour prévenir un nouveau camp. N'en déplaise à Anne Hidalgo : à République on libère l'espace tandis qu'à Stalingrad elle le privatise, c'est-à-dire qu'elle le ferme. Ces frontières physiques qui s'installent dans nos géographies quotidiennes visent aussi à s'installer dans nos cerveaux. Carrefour ou citadelle ? Il n'y aura pas de remise en cause radicale du système sans jonction avec la lutte des migrantEs qui soulèvent concrètement la question de la liberté de circulation et d'installation.

Mais c'est aussi le mouvement de solidarité qui est à un carrefour. Pour refuser de se laisser contaminer par la logique paternaliste de l'aide et de la co-gestion avec des autorités qui n'ont jamais eu l'intention d'accueillir les migrantEs, il n'y a qu'une voie possible : favoriser tout ce qui permet aux migrantEs de s'organiser et de lutter pour leurs droits. Pour faire la jonction avec ceux et celles qui veulent faire tomber les citadelles, les murs qui les enserrent et les frontières qui tuent les migrantEs et nous emprisonnent. Toutes et tous.

Place de la République, 3 avril 2016 © NJ Place de la République, 3 avril 2016 © NJ

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Tous les commentaires
  • 05/04/2016 01:08
  • Par JJMU

Pas mal vue, cette hypothèse d’une évacuation des « migrants » pour les atomiser et les invisibiliser en prévision des interventions de la Nuit debout.

Je me demande aussi, tout de même, s'il n'y a pas ici un mythe de la convergence des luttes. Parce qu'enfin, à part ce texte plutôt sympa de la Chapelle en lutte, y a-t-il sur place, à République, beaucoup d'interventions appelant à des solidarités concrètes entre les contestataires de la « Loi Travail » et les demandeurs d'asile ?...

On aimerait le croire, mais vu le nombre de jeunes étrangers laissés sans aucun moyen à la rue et empêchés de rejoindre les "Debout", il y a bel et bien de fait une réelle nécessité, impérative, à entraver le sale travail d'évacuation et d'expulsion que pratiquent nos polices.

Jean-Jacques M’µ