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Billet de blog 5 janv. 2018

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"Accueil de merde" : appeler les choses par leur nom - Par un habitant du XIXe

"Accueil de merde", "grilles de la honte", "mobilier anti-exilés" : des tags et affiches voient le jour dans les rues de Paris. Des habitant•e•s du XIXe et XVIIIe, qui aident quotidiennement les exilé•e•s à la rue, dénoncent par ces messages les discours d'hospitalité, prononcés par l'État et la Mairie de Paris, qui masquent des pratiques de racisme, de violence, d’exclusion et de déportation.

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"Accueil de merde" : appeler les choses par leur nom

Le 16 décembre dernier, des Parisiens solidaires des exilé•e•s sont allés écrire, en lettres capitales, dans une matière marron, « Accueil de Merde » sur le mur du Ministère de la Cohésion des Territoires qui abrite le Secrétariat d’État au Logement. Dans un communiqué, ces habitants pointaient notamment « la politique de tri et d'expulsion » que le gouvernement « dissimule derrière un affichage de solidarité » et ciblaient notamment la municipalité :

« Nous constatons que des centaines de réfugié•e•s, qui ont fui la guerre, la misère et les persécutions, dorment depuis des mois dans la rue. Nous constatons que la Mairie de Paris, qui se targue d’avoir à cœur de protéger les réfugiés, ouvre les bras dans le discours mais dresse des grilles dans les actes. ».

Accueil de Merde

 Le même jour, des affiches recouvraient les grilles posées depuis plus d’un an sous le métro boulevard de la Villette pour empêcher des campements de se créer à nouveau dans Paris. Dessus, on pouvait lire, en lettres blanches sur fond rouge, « Grilles de la Honte #ParisVilleRefuge ». Et dans la foulée, un communiqué de presse était envoyé :

« PAS EN NOTRE NOM ! Depuis plus d’un an, nous, riverains du quartier de Stalingrad, regroupés dans différents collectifs et associations, nous nous sommes engagés dans une aide quotidienne auprès des exilés. Nous manifestons ainsi le devoir d’accueil des personnes qui, au péril de leur vie et après d’immenses souffrances, sont venues chercher un asile chez nous. Nous ne supportons plus l’inertie des pouvoirs publics et leurs pratiques odieuses à l’égard des exilé•e•s (chasse aux regroupements, réveil de nuit, destruction de leur maigre bagage, méandres administratifs, reconduite vers des pays insécures). Nous entendons ne pas laisser les citoyens être abusés par des slogans vides de sens (« Paris ville refuge ») alors que la réalité est celle de la brutalité du non-accueil, de l’invisibilisation des exilé•e•s . Des grilles ont été placées de Stalingrad à la Chapelle pour empêcher les campements, ainsi que du mobilier « factice ». Tout cela au lieu de loger dignement ces personnes. Aussi entendons-nous, partout où des grilles ou du mobilier urbain viennent souligner cette politique de non-accueil, placarder qu’il s’agit bien de « grilles de la honte ».

Grilles de la honte, #parisvillerefuge

 Le tag « Accueil de Merde » a été effacé quelques minutes après l’action et le Ministère, n’a pas porté plainte, espérant sûrement que l’affaire soit vite oubliée. Les affiches rouges sur les grilles ont disparu le lendemain. Et les nouvelles affiches installées les jours suivants sur les grilles et sur les pots de fleur de l’avenue de Flandre (« Mobilier anti-exilés ») ont été décollées avec une rapidité toujours croissante, laissant au plus quelques heures pour les lire.

 Pourquoi donc un tel acharnement pour effacer ces messages ?

Un post de la Maire de Paris, le 18 décembre, à l’occasion de la journée internationale des Migrants donne un aperçu de la réponse. Anne Hidalgo a en effet adressé le message suivant :

« En cette journée internationale des migrants, je veux tout simplement vous dire merci. Depuis le début de la crise migratoire, il y a trois ans, vous êtes des centaines de Parisien.ne.s à vous être mobilisé.e.s aux côtés des associations et des agents municipaux pour permettre un accueil digne et humain des personnes qui sont venues trouver refuge dans notre ville. Vous êtes nombreux à avoir donné de votre temps, à avoir participé à des collectes de vêtements ou à des distributions alimentaires. Cela a demandé à chacun de faire des efforts, la vie de certains quartiers a parfois été bouleversée pendant plusieurs mois. Mais vous avez chaque fois fait preuve d’une solidarité extraordinaire. Soyez fiers de ces actions accomplies et d’avoir porté haut la tradition d’accueil et d’hospitalité qui a toujours fait la force de Paris. »

Or, c’est peu dire que l’Hôtel de Ville comme les mairie d’arrondissement du XVIIIè et du XIXè ont fait le service minimal envers les citoyen•e•s mobilisé•e•s, se contenant de les recevoir, sans jamais donner suite à la moindre de leur demande. La Maire fait donc une déclaration de façade, contredite par une activité municipale qui s’est toujours méfiée des habitants qui se mêlaient de ce qui ne les regardait pas. On comprend dès lors que les slogans des affiches et des tags sont insupportables puisqu’ils mettent à nu la politique parisienne qui, bien loin de s’opposer aux directives gouvernementales et aux actions préfectorales, les accompagne, en prenant soin toujours de la camoufler par une communication drapée dans les valeurs de solidarité, de tradition d’accueil etc.

Si la Mairie peut facilement dire une chose tout en faisant son contraire et si la formule macronienne du « et en même temps » a permis d’installer la duplicité comme pratique normale de gouvernement, c’est que le terreau politique avait déjà été labouré depuis longtemps. On peut en effet ouvrir des gymnases par grand froid et en même temps laisser se développer des dispositifs anti-S.D.F., célébrer la fraternité et installer des caméras de vidéo-surveillance. Les principes de gestion municipales ont avalisé de fait depuis très longtemps les mesures que la droite défendait politiquement, au nom du seul principe qui vaille : celui de protéger les habitants.

Si les pratiques de protection (des habitants, de l’espace public, de la ville) passent aussi facilement, c’est aussi que les exilé•e•s sont maintenu•e•s s dans une altérité qui permet de les traiter avec ambivalence. Comme individus souffrants, ils sont proches et donc bienvenus. Mais comme masses innombrables, comme flux intarissables, ils sont menaçants. C’est alors que les mécanismes gestionnaires ressortent avec d’autant plus d’efficacité rhétorique qu’il y a un problème à traiter. Ce problème, il est connu, c’est qu’on ne peut accueillir toute la misère du monde, même si on le voulait par générosité.

 Et si le pouvoir en place a réussi depuis longtemps à faire des « migrants » les éléments d’un problème à résoudre, c’est que nous nous sommes habitués, petit à petit, à des glissements sémantiques qui ont abouti à leur qualification actuelle. Orwell avait théorisé cette attaque du politique contre le sens des mots : « Les discours et les écrits politiques sont aujourd’hui pour l’essentiel une défense de l’indéfendable. (…). Des villages sans défense subissent des bombardements aériens, leurs habitants sont chassés dans les campagnes, leur bétail est mitraillé, (…) : cela s’appelle la pacification. » Quand un dispositif policier prend la totalité des exilé•e•s dans un système de nasse, le mot rafle est interdit par le pouvoir et suspect pour les médias. Et lorsque ces mêmes exilé•e•s sont emmené•e•s dans des endroits insalubres, éloigné•e•s de tout, privé•e•s de liberté, on parle de « mise à l’abri ».

Mobilier anti-exilés

C’est précisément là que les affiches rouges nommant les grilles pour ce qu’elles sont, interviennent comme autant de signes de contestation politique dans l’espace public. De même l’accueil de merde renvoie à la face du politique la qualification adéquate ce qu’il organise. Retour au réel, par le pouvoir des mots, de la couleur et de la matière ; et retour à la démocratie par l’action, qui n’entend pas se laisser confisquer le pouvoir de dire ce qui est. Aux dispositifs qui chassent les exilé•e•s, sans cesse dispersé•e•s pour ne pas pourvoir exister en tant que tels dans Paris, s’ajoute la sémantique qui retourne ces mêmes dispositifs en moyens de protection de la population. Par ce biais, il s’agit de rendre les exilé•e•s invisibles et de rendre invisibles aussi les moyens de leur invisibilisation.

Si « mal nommer les choses, c’est ajouter au malheur du monde », comme disait Camus, alors il nous appartient de contribuer à appeler les choses par leur nom, non seulement dans l’espace médiatique, mais aussi dans l’espace urbain censé justement être celui à protéger. Ce faisant, nous tracerons les contours d’un espace où les mots ont vraiment un sens pour tous, habitant•e•s, exilé•e•s…un espace qui ne connait justement pas de frontières.

Julien Descours, habitant du XIXème arrondissement de Paris

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