Occupation du centre d’hébergement d’urgence « Emmaüs Solidarité » Joinville le Pont, 4 août 2015, par La Chapelle en Lutte

« Aujourd’hui, nous nous sentons libres » (Abdallah, réfugié soudanais)

Deux membres du Collectif embrassent Abdallah, résident du centre, suite à l'accord Deux membres du Collectif embrassent Abdallah, résident du centre, suite à l'accord

 Le 19 juin 2015, le campement du jardin d’Eole est évacué. Selon les chiffres officiels, 226 places ont été débloquées. Sur la terre battue où les migrant.e.s ont trouvé refuge, Pascal Brice, directeur de l’Office Français Pour les Réfugiés et les Apatrides (OFPRA), fait la promesse à tous les réfugié.e.s présent.e.s (et tant pis pour les absent.e.s) d’un abri digne et d’un accompagnement dans leur demande d’asile. Regard paternaliste et main sur l’épaule de chaque personne à qui il s’adresse, il assure de sa bonne foi, témoigne de sa bienveillance, et convainc sans heurts. Immédiatement, le ministère de l’Intérieur et la mairie de Paris se félicitent d’une « opération humanitaire » réussie.

Le 29 juillet, une nouvelle évacuation a lieu à la Halle Pajol, où celles et ceux qui n’avaient pas été « mis à l’abri » le 19 juin, ainsi que de nouveaux arrivant.e.s, rejouent un scénario désormais bien rôdé. Dans chaque bus, un membre du Collectif La Chapelle En Lutte accompagne les migrants vers les centres d’hébergement. Dans le bus N°2, les quatorze migrants découvrent l’adresse du centre vers lequel ils se dirigent : Joinville-le-Pont, ancien Centre de Rétention Administrative (CRA). Devant le bâtiment, réhabilité il y a quelques semaines en un centre d’urgence, retiré au milieu du bois et effacé derrière de hauts murs hérissés de barbelés, la suspicion règne et les migrants hésitent à sortir du bus. Ce n’est que suite à l’intervention d’un résident soudanais, appelé par le directeur du centre, qu’ils se décident à sortir.

Ce même résident prend ensuite soin de se cacher des travailleurs sociaux et du directeur du centre pour s’adresser en chuchotant à une membre du Collectif. Contrairement à ce qu’il a pu dire aux nouveaux arrivants, il se sent abandonné : la nourriture est mauvaise, les portions sont maigres, l’accès aux soins est défaillant, les démarches administratives n’avancent pas, aucun ticket de transport n’a été distribué, l’accompagnement aux rendez-vous administratifs est quasi inexistant, et c’est sur leur insistance que des cours de français ont été mis en place.

Deux jours plus tard, une délégation des migrants de Joinville-le-Pont vient à la rencontre du Collectif établi au lycée Jean Quarré à Paris. Leur demande est claire : « We want you to stand by us[1] ». Ils ont pris la décision collective de manifester contre leurs conditions d’hébergement en bloquant leur centre, et souhaitent une aide logistique ainsi qu’un soutien médiatique pour mettre en œuvre leur plan d’action. Certains membres du Collectif se chargent alors d’imprimer le communiqué exposant les revendications des migrants et de leur faire parvenir le matériel de confection des banderoles, ainsi que des cadenas afin de fermer les portes d’accès.

      Le 4 août, à 7h du matin, l’occupation commence. Les portes sont cadenassées. Laissés seuls dans le centre la nuit, les migrants empêchent l’équipe de pénétrer dans les locaux, et filtrent les entrées, sans user d’aucune violence. Les banderoles sont affichées. Sur celles-ci on peut lire : « Please solve our problems[2] » et « Nous voulons que le gouvernement prenne conscience de notre situation ». Plusieurs membres du collectif sont présents pour soutenir les migrants. Les travailleurs sociaux et le directeur, contraints de rester à l’extérieur du centre, tentent de négocier. Tout comme la directrice d’Emmaüs arrivée un peu plus tard, ils se heurtent à un refus net : les migrants n’accepteront de parler qu’à Pascal Brice, dont ils exigent la venue ainsi que des explications quant à ses promesses non tenues. La presse présente sur place ainsi que les membres du Collectif sont, quant à eux, invité.e.s à entrer et constatent avec stupeur les conditions de vie des migrants. Tout rappelle la prison : affichage des interdictions, froideur de l’architecture, précarité des lieux. En milieu d’après-midi, la délégation, constituée des représentants du Groupe d’Intérêt Public Habitat et Intervention Sociale (GIPHIS), de la préfecture, de la Direction Régionale et Interdépartementale de l'Hébergement et du Logement (DRIHL), d’Emmaüs, et de l’Office Français de l’Immigration et de l’Intégration, arrive. L’Office Français pour la Protection des Réfugiés et des Apatrides (OFPRA) est resté sourd à leur demande. Les négociations s’engagent cependant dès 16h. Après deux heures de discussions, les migrants présentent le texte suivant :

 

Afin de laisser les salariés d'Emmaüs revenir travailler, nous exigeons :

  1. 1.  Une accélération des processus: pour les non-domiciliés, une domiciliation sous 10 jours (avant le 14 août 2015).

2. La présence de la directrice d'Emmaüs aux côtés du GIP Jeudi 6 août 2015.

3. Des tickets de transport, des photos d'identité et une machine à laver.

4. Un rendez-vous personnalisé pour chacun le 6 août 2015.

 

Celui-ci est accepté et signé par Aurélie El Hassak-Marzorati (directrice d'Emmaüs) ; Chantal Druzat (directrice du GIP HIS) et Annie Choquet (représentante de la DRIHL) s’engagent oralement à respecter les termes de l’accord. La signature s’est faite dans une atmosphère de joie et de soulagement entre les migrants et les soutiens du Collectif. Chacun.e est conscient.e qu’il s’agit d’une victoire qui appelle à poursuivre la lutte.

 

Voici le communiqué adopté en fin de soirée par les résidents du centre :

 

COMMUNIQUE DES MIGRANTS DU FOYER EMMAÜS-SOLIDARITE DE JOINVILLE-LE-PONT, Le Mardi 4 août 2015:

 

Aujourd'hui, nous avons manifesté et bloqué le centre afin de faire aboutir nos revendications. Notre action a porté ses résultats. Il faudra maintenant s'assurer que les paroles des responsables se transforment en actes. Nous sommes prêts à repartir en grève bientôt si nécessaire. Aujourd'hui nous aura apporté une leçon : il est possible de faire entendre notre voix, si l'on est ferme et déterminé. Nous remercions les personnes solidaires venues nous soutenir, sans qui rien n'aurait été possible. Nous nous adressons à tous les migrants : c'est par la lutte et en nous organisant que nous pourrons obtenir des papiers pour tous et un toit pour tous. Nous serons présents à la manifestation demain, mercredi 5 août à 18h30, aux côtés des migrants d'Austerlitz.

 

 

 

 


[1] « Nous voulons que vous vous teniez à nos côtés »

[2] « Nous vous demandons de trouver une solution à nos problèmes ».

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