"Embellir Paris"... et invisibiliser les migrants. Lettre ouverte à Mme Hidalgo.

Seven, street artist, se demande pourquoi son projet qui entendait visibiliser les migrants a été refusé par la Mairie de Paris, alors qu'il a été plébiscité par le vote des parisiens, lors du concours "embellir Paris".

Chère Mme Hidalgo,

C 'est tout d'abord en tant que Parisien que je vous adresse cette lettre ouverte. Tout comme vous, j'aime la beauté de la ville qui m'a vu naître et tout comme vous je suis attaché au respect de son patrimoine.

Je suis un artiste plasticien de mon temps qui tente par ces créations d'amener les Parisiens à découvrir l'autre celui que l'on ne nomme pas, le migrant. En janvier 2016, à la place de la république, j'ai initié à l'occasion de la journée mondiale des migrants la première fresque dédié aux exilés à Paris  .

L’embellissement de Paris ne doit-il pas donner à l'art communautaire la place qui lui revient? Car ce n'est qu'ensemble et non opposer aux uns les autres, que nous répondons aux enjeux de notre époque. La question migratoire et les bouleversements sans précédent que connaît notre ville ne peuvent être passés sous silence et c'est aux arts communautaires qu’incombent cette tache. Ce qui requiert un enracinement réel de l'artiste au sein de sa communauté. Son engagement se déroule au moins sur plusieurs mois, et doit mettre en place un processus de création partagé. C'est cette vision de l'art que je défends et que je pratique depuis quatre ans aussi bien au sein de du centre de la porte de la Chapelle que vous aviez initié que dans celui d'Ivry sur seine qui accueille les familles et leurs enfants.

L'appel à projet Embellir Paris était selon vous un moyen pour tous et toutes de participer de manière active à la vie artistique de Paris. Un concours par arrondissements sensés refléter la diversité du peuple parisien. Mais il n'en est rien, et sur les 20 lauréats, 4 sont des gérants de société, 2 cumulent plusieurs sites proposés au concours, 4 ont déjà exposés au palais de Tokyo, et trois autres ont déjà travaillé pour la ville ou un ministère. On ne retrouve dans cette liste aucuns artistes en devenir ou d'étudiants ou même d'associations. De plus, fait notable on n'y a dans cette liste aucuns lauréats d'origines subsahariennes. A  l'inverse, on retrouve un espagnol lauréat de deux sites, un danois, une suédoise, un néerlandais, et un  portugais. Je ne remets pas la qualité de leur travail en question. Je note là un fait sociologique .

Vous aviez pourtant permis aux Parisiens de s'exprimer par eux-mêmes  en votant pour  ou contre leurs projets qui leur avaient été proposés. Comme vous l'avez souligné cela fut un succès avec plus de 56 000 personnes à avoir votées. Et c'est à l'issu de ces votes que je suis arrivé premier des 349 projets soumis aux Parisiens. J'ai obtenu un total de 1882 voix soit 8 fois plus que celui du lauréat du site de la rue Keller (qui regroupait le plus de participants) qui a lui remporté deux sites comme je l'ai mentionné plus haut.

Mon projet était pourtant le seul soutenu par une association humanitaire et à proposer un mur connecté à une application qui permettrait aux Parisiens qui le désirent de s'engager dans leur quartier de manière solidaire. 

Une fresque connectée crée avec les enfants de la rue Keller et ceux de l'association la Timmy qui vient aide aux mineurs isolés à Paris.

C'est un jury exclusivement blanc composé de 24 "experts" provenant du monde de l'art, 9 représentants de la ville ou d’arrondissements, et seulement deux Parisiens, qui à décider d'aller contre l'avis des Parisiens de manière systématique. Aucun des lauréats n'a été choisi par les Parisiens et pire ils sont  presque tous arrivés parmi les derniers de leurs sites. Les lauréats n’ont pas été plébiscités par les parisiens et pire, ils sont  presque tous arrivés parmi les derniers du concours de leurs sites respectifs.

Cette rapide analyse montre l'opposition de deux visions du monde,  l'une démocratique, l'autre épistémocratique. Le langage d'expert au détriment du langage ordinaire.

Mais c'est bien d'inventer demain dont il est question non pas de coloniser le futur. C'est bien de capter ce qui n'a pas encore de nom  - et c'est dans la diversité, seul facteur capable de réduire le risque d'échecs -  que ce processus d'intelligence collective générera un futur décent pour les générations qui viendront.

Seven

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