La bataille de Farhad à Roissy, par Houssam El Assimi

Récit d'une mobilisation pour empêcher l'expulsion d'un exilé Afghan.

8h45 au Centre de Rétention du Mesnil Amelot.

Farhad :

« J’étais calme ce matin. C’est la seconde fois qu’ils essaient de m’expulser. Je suis prêt à me battre. Je suis déterminé à ne pas partir. La police m’a coupé mon téléphone après que je me sois présenté à l’appel, puis, les flics m’ont embarqué dans une voiture.

Après 5 minutes de trajet, nous sommes arrivés dans une station de police collée à l’aéroport[1].
Là-bas on m’a attaché les mains, les pieds, et on m’a mis un genre de bonnet sur la tête.

8h45 à Roissy

Nous, 14 personnes, des gens décidé.es à faire quelque chose.

Parce que dire « Dublin c’est pas bien » est une chose, essayer d’agir là où on est en est une autre.

Un groupe s’est retrouvé à Gare du Nord et les autres les ont rejoints au compte-goutte directement au Terminal 1 d’où part le vol de 11h15 pour Oslo.

Des femmes, des hommes, des français.es des étranger.es, un réfugié solidaire. Ensembles pour expliquer et convaincre avec leurs mots les passagers de ne pas accepter sans rien dire l’expulsion de Farhad

Certain.es sont déjà venu.es plusieurs fois, pour d’autres c’est une première. Ils ont été informés par texto ou par les réseaux sociaux.

« Bonjour vous partez pour Oslo ?  « vous avez 5 minutes ? » « Lisez ce tract s’il vous plait, yes we have it in english».

 « On peut vous expliquer la situation en en anglais, en farsi ou en arabe ».

« Il y a un migrant expulsé vers la Norvège  dans votre avion ».

« La Norvège l’expulsera en Afghanistan. On en a déjà fait l’expérience avec un demandeur d’asile qui s’appelait Roman. »

«  Refusez de collaborer ! »

Farhad ne répond plus au téléphone.
Cela nous inquiète.

En discutant avec du personnel d’embarquement la nouvelle tombe.
Farhad est DEPA (Deported Passenger Accompanied/Passager déporté sous escorte) en gros il y aura au moins deux policiers avec lui. 10h entre le couloir et l’avion:

Farhad:

« Ils m’emmènent dans l’avion vide par un couloir VIP je suis seul. Ils me font m’assoir au fond. Un policier est assis à ma droite un autre est assis à ma gauche. Je reste silencieux.  Pour l’ instant il n’y a personne."

10H au terminal 1 de Roissy :

A l’annonce du statut de Depa de Farhad s’ajoute le fait qu’on aperçoit deux gendarmes supplémentaires embarquer. On a la confirmation qu’il s’ajouteront à son escorte. Au moins 4 contre 1 donc.

Les petits chaperons bleus se battent pour expulser les gens car....Cela leur rapporte des "miles © La Chapelle Debout! Les petits chaperons bleus se battent pour expulser les gens car....Cela leur rapporte des "miles © La Chapelle Debout!

 

Seule solution de là où on est toucher le plus de passagers possible. La colère accroît notre motivation. On est plus deter que des Témoins de Jéhovah. Plus persuasif.ves qu’un.e VRP payé à la vente. On assaille tellement les gens que certain.es disent « non je ne pars pas à Oslo ».

On répond aux questions :

 « Non il n’a pas pu demander l’asile en France ».

« Le camp Hidalgo ? Il a dormi devant UNE SEMAINE. Et oui c’est ça qui passe à la télé devant vous c’est là où il y a des cailloux pour empêcher les gens de dormir par terre.

 © La Chapelle Debout! © La Chapelle Debout!

Le fait qu’il ne parte pas dépend de vous »

 « Vous devez refuser de collaborer. Se taire c’est être complice. »

L’avion est arrivé plein à 10h06 :   il va falloir un peu de temps pour nettoyer » nous annonce un employé solidaire il nous reste donc environ 45 minutes pour convaincre.

Nous sommes 14 personnes et en l’espace de 2H30 nous parleront à 40 passagers entre l’enregistrement, les bornes automatiques et la borne du tunnel abritant le fauteuil roulant qui mène à l’embarquement

Les rencontres sont brèves et une personne sur deux prend le temps d’écouter.

Beaucoup nous disent « c’est terrible, mais on ne peut rien faire » Alors on explique.

Quelques un.es en revanche refusent même de lire ou de prendre le tract et la lettre une fois qu’ils ou elles comprennent qu’on parle d’exilé.es
On repart avec 4 numéros de téléphones pour se tenir au courant de l’ intérieur de l’ avion et donner des instructions.

Une salariée de l’enregistrement, dégoutée que Farhad n’ait pas eu d’interprète dans sa langue lors de son entretien, et ayant eu un aperçu de comment s’était déroulée l’ expulsion de Khalil vers la Tunisie[1] décide de nous aider et d’ aller remettre nos documents  à l’équipage et au commandant de bord.

Après un coup de téléphone à ses collègues de l’embarquement nous apprenons que Farhad est dans l’avion.

10h40 dans l’avion

Farhad: "Les gens sont entrés dans l’avion. Je commence à protester. Je crie :’ « HELP, HELP ! », « Je ne veux pas partir ! »  Les policiers me donnent des coups de coudes et des droites dans le ventre, le dos. Un policier me tient par le cou. J’ai mal partout, je m’ écroule. Suit un moment de silence. La plupart des passagers restent silencieux malgré la scène, puis une femme se lève et proteste en français, je ne comprends pas ce qu’elle dit, suivent d’autres personnes 3 qui elles aussi disent ne pas être d’accord plus timidement. Les policiers menacent la femme. Ensuite le pilote vient me voir, je lui dit que je ne partirai pas ! Les policiers insistent mais le pilote leur répond qu’il ne décollera pas avec moi. Ils me débarquent."

10h30 dans le hall à l’embarquement

Nous recevons des textos:  « - il y a la police, personne ne parle Que faut-il faire il est là. Résistez, filmez, enregistrez ! Ça se complique, la police ne veut pas, ils disent qu’que si ils me débarquent ils vont aussi me débarquer si je continue et j’ai peur ils ont demandé à voir mes documents.

Au téléphone:

-Ne vous inquiétez pas voilà nos numéros et notre adresse en cas de poursuites.

-On attend un officier de Roissy. Attendez le capitaine dit qu’il le débarque.

- Yes, bravo, vous êtes géniale c’est super. »
Accolades et cris de joie au terminal 1.

La pression retombe doucement.

On va tout de même vérifier auprès des salariés à l’embarquement. Au départ, rien puis au bout de 10 minutes, on nous confirme qu’il sortira bien, retour au CRA. Il est toujours injoignable.

De l’aéroport au Centre de rétention:

Farhad : « Je monte dans la voiture dans la salle à côté de la piste. Je suis toujours attaché. J’ai mal au cœur et je suis déshydraté je demande de l’ eau. Le flic vide une bouteille d’eau devant moi par la fenêtre puis il me jette la fin à la figure. Les policiers sont très énervés. Je proteste, ils me frappent. Ils disent qu’ils m’ enverront eux-mêmes de force en Afghanistan, je leur répond que je porterai plainte contre leur violence j’ai la rage et…J’ ai faim. »

Sur les bancs de Roissy:

Les un.es prennent un café, les autres une viennoiserie. La pression retombe et on rencontre un groupe d’une petite dizaine d’ afghans dans le terminal. On connait beaucoup d’entre eux ils dormaient au métro Jaurès face à France Trottoir d’Asile. Il y 2 départs volontaires ce n’est pas un cas isolé. D’après Le Monde les Afghan.nes ont été vingt fois plus nombreux en 2016 qu’en 2015 à choisir de rentrer chez eux, dégoutés par la pays des droits de l’ Homme blanc riche et hétéro. On leur a donné une prime pour qu’ils s’en aillent. Cette « politique » a coûté 6,23 millions d’euros l’année dernière. Soit 1 300 euros par départ. Expulser sous escorte et financer les CRA et les barbelés. En 15 ans ça a couté 11,3 milliards d'euros à l’UE. Ce fric va dans les poches des grands groupes industrielo-guerriers spécialisés comme Airbus, Finmeccanica ou Thales des entreprises dont l’Etat et nos gouvernements détiennent une bonne partie du capital.Avec les autres il y a aussi R qui habite un centre hébergement pourri dont on ne peut pas donner l’adresse qui était sur le même vol que Farhad. Il a raté l’avion par choix.

Voici ce que des centaines d'exilés reçoivent chaque jour partout en France. © La Chapelle Debout! Voici ce que des centaines d'exilés reçoivent chaque jour partout en France. © La Chapelle Debout!

 

Pour la préfecture de Cergy dont il dépend qui est connue pour ses liens avec le tribunal administratif au point que certain.es qualifient cette cour de préfecture bis, il est désormais « en fuite ». Son Dublin a donc de grandes chances d’être étendu à 18 mois. Durant cette période, il ne pourra pas déposer une demande d’asile, il pourra être arrêté à tout moment et enfermé au CRA. On échange quelques informations juridiques des numéros tout en apprenant quelques phrases de pachto et de dari. Les amis de R se lancent dans un débat avec une française convertie à l’islam sur la religion il se finira en éclat de rire. R, 18 ans, est aussi est déterminé à rester .A l’issue de l’échange il nous remercie et nous dit : « si vous étiez en Afghanistan moi aussi je ne laisserais pas le gouvernement vous mettre en danger, je vous protègerais ».

Dans le RER à la station Drancy on retrouve Farhad au téléphone : «  je suis toujours furieux. Je veux déposer plainte contre eux. Je croyais qu’il y avait les droits de l’ homme en Europe c’est faux, j’ ai été persécuté là-bas, et ici on me torture. Je ne cherche qu’une chose partout dans le monde c’est la Justice. Mon cou me fait vraiment mal et j’ai des traces de strangulation. »

« Merci tout le monde ! On se sépare à Gare du Nord. Certain.es iront manger avec les afghans rencontré à Roissy."

Et maintenant ?

C’est toujours possible et nécessaire d’aller lui rendre visite si vous pouvez au CRA. Pour les infos pratiques contactez-nous. La prochaine étape c’est le recours devant le Juge des libertés et de la détention (qui détient les gens bien plus qu’ il ne les  libère quand il ne s’ agit pas de politiques candidat.es à la présidentielle) ce sera dans 10 jours et on espère que la salle d’audience sera pleine.

D’ ici Farhad est expulsable à tout moment. Restez connectés.

Il faut aussi s’organiser pour des plaintes contre la flicaille.Sur ça aussi on peut gagner. Dédicace à la famille Bentounsi. Enfin, il a besoin d’un médecin car comme vous le savez peut être il souffre d’une hépatite B et de calculs rénaux. En 3 ans il n’a jamais été soigné ni en France ni en Norvège.

Pourquoi ce récit ?

Parce que ça paie de se bagarrer ! Que rien n’est jamais perdu, jamais. Que vu le contexte la situation, on a tout à gagner. Que la solidarité en acte aide aussi les exilé.es à tenir ici. Une pensée pour « Jackie » un autre Afghan que certain.es d’entre nous connaissent qui est mort récemment Il a été détruit à petit feu comme beaucoup d’ autres par « l’accueil à la française » fait de rue, de police, d’imbroglios administratifs et d’actes racistes d’Etat.

On  ne lâchera rien ! Ce sont celles et ceux d’en face qui seront usés bien avant nous. Voilà  les fragments partiels et partiaux d’une expulsion avortée. On écrit pour laisser une trace mais surtout pour que tout le monde sache que encore une fois… Ca ne tient qu’à nous !

 Ps : Ce soir on apprend la colère d’ une femme sur le vol de Farhad. Voici ses mots :

 © La Chapelle Debout! © La Chapelle Debout!



[1] On l’ avait ligoté, et drogué le jour de sa déportation

 

 

 

 

 


[1] La prison pour Étranger.es est installée au bord d’un champ de maïs et est survolée par les avions qui se posent et décollent de Roissy.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.