Sisyphe à l'aéroport - Par Léo

Léo écrit sur ses visites en centre de rétention administrative, ses nuits sans sommeil, l'attente impuissante de savoir si l'avion a décollé, a déporté. Léo, comme d'autres, vont à l'aéroport et dans les centres de rétention pour tenter de faire barrage, ne serait ce que par leur présence. Être là, ne pas laisser faire dans le silence ces déportations quotidiennes.

Sisyphe à l'aéroport

 

Un matin, l'aéroport © Léo Un matin, l'aéroport © Léo

 

       Je me donne pour mission d'écrire sur ce que j'ai vu et compris, parcouru et éprouvé depuis ces derniers mois. Quitter l'effervescence de l'urgence, esquisser la lente aspiration au creux de l'asphyxie des violences répétées. Panser les chocs au plexus et le souffle coupé la nuit, au réveil, en écran... Constat d'une poitrine comprimée et épuisée, d'un sentiment océanique d'inutilité face à la gradation de l'abominable qui demande acte d'écriture. Pas vraiment une gradation, mais un rapprochement. J'ai déserté mon fauteuil de spectatrice depuis longtemps et vous n'êtes plus seulement les masses noires à travers un écran dans une mise en scène léchée et raciste de l'indésirable ou du vulnérable. Vous avez dorénavant des noms pour moi. Je les apprends, ils sont dans mon répertoire téléphonique, dans mes amis Facebook.

Cette semaine, trois d'entre vous avez été déportés. Si je n'ai rien pu faire, le sentiment de culpabilité brûle toujours ma peau. Je me demande si ça laisse des cloques, les disparitions.

Fouad*,
        Tu es à Naples aujourd'hui, tes empreintes sont ta prison depuis qu'on t'a torturé à l'électricité pour te les arracher, à l'accostage de ton bateau d'écume sur une plage italienne.

Amina*,
         Tu es de retour au Mali. Tout ce que tu as vu de la France pendant ces deux mois sur son territoire : les murs de la zone d'attente d'un aéroport, puis ceux d'une prison, et enfin ceux d'un centre de rétention administrative où nous nous sommes rencontrées. Tu voulais parler, détailler toutes les violences subies, retracer chaque coup, chaque dégradation physique et morale que t'avaient fait subir les forces de l' o r d r e. Ma main s'est crispée violemment sur mon stylo tandis que je prenais en note ce que tu disais l'autre jour. Mon cœur battait dans ma gorge, impossible de faire des phrases.

coups policiers
                       pdt déportation → filmer     Sexe
                                                                    ils riaient
Il y avait ta voix dans le téléphone, un peu aigüe, un peu brisée. Tu voulais parler, une fois sortie de cet enfer et tu avais accepté que je t'enregistre. Tu es partie casquée, la bouche écrasée, sans doute droguée. Une émeute dans l'avion, j'apprends alors que je suis en cours. Cours qui n'a pas de sens. « J'peux pas croire qu'ils sont fous, pour t'avoir embarquée... » comme Elle le murmure

Saliou*,
         Ton avion a dû atterrir à l'heure qu'il est. Toi tu criais, nos téléphones vibraient sans cesse d'appels des passagères et passagers, debout dans l'avion. Toi tu étais frappé tandis que nous étions assis en tailleur dans le hall du terminal 2E de l'aéroport, en contact avec des voyageuses. « Il y a cinquante policiers qui viennent de rentrer dans l'avion !! » - stop - « Ils nous menacent... » - stop ‑ « Ils ont débarqué plusieurs passagers qui refusaient de se rassoir. » - stop - « L'avion décolle. Au revoir »
- stop - Tu laisses ta femme et tes deux petites filles de deux et trois ans pour un pays que tu ne connais plus.

Je reste vide et tremblante pendant deux jours.
« - Ce n'est pas ma douleur, je me demande quelle légitimité j'ai à la porter. Je la garde, je ne veux pas qu'elle noircisse mes amis, spectateurs impuissants.
- Mais si, c'est ma douleur ! C'est la honte que je porte de mon pays. »

Je repense à la distinction de Marielle Macé entre la sidération et la considération. Comme un programme à accomplir pour sortir de l'apathie politique, de la souffrance à la distance et se nouer. Pourtant, plus je considère, plus cela me sidère. Plus je considère, plus l'étendue violente s'agrandit, m'enveloppe. Plus l'oubli dans le sommeil médicamenteux ou le houblon me semblent enviables. Plus pourtant j'y résiste. Une brigadière trop émotive. Vite, je vieillis vite.

 

6:02, N. « X a un vol caché pour la Bulgarie. Il vient de quitter le CRA pour l'aéroport. Qui peut y aller ? »
Ma performativité politique me hurle que je peux. Saute dans un jean, asperge toi le visage et prends le prochain RER, tu es à Charles de Gaulle dans une heure ! Et pourtant je reste étendue dans le noir glacial de ma chambre de février. Les membres alourdis par les insomnies, je me retourne et je pense à toutes ces fois où l'avion est parti. À nos regards consternés qui se fuient sous les paupières lourdes tandis que l'avion décolle sur le panneau d'affichage. Au retour silencieux en RER, le soleil qu'on n'avait pas vu à l'aller nous nargue.

 

Léo,
Mars 2018

 * Les prénoms ont été modifiés

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