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Billet de blog 18 septembre 2015

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"Pas d’excuses", par Clarisse Muchnik

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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Depuis le début du mois de juin 2015, les autorités se sont décidées à intervenir dans les campements de la ville de Paris. Cette décision s’est traduite par la première évacuation du campement dit de La Chapelle, situé sous le métro aérien du quartier de La Chapelle, puis par une série de nouvelles évacuations, toutes rapportées par ces mêmes autorités comme s’étant déroulées « dans le calme, et dans la dignité. » Hors, et comme cela a été rapporté par d’autres sources, certaines journalistiques, d’autres émanant de témoignages riverains, ces évacuations – dites « opérations de mise à l’abri – étaient loin d’être suffisantes ou adaptées, et souvent se sont déroulées de façon extrêmement violente et indigne. Face à cela, une solidarité riveraine s’est très vite mise en place afin de remplir la fonction humaine qui fait défaut à l’Etat.

Petit retour sur la responsabilité de l’Etat par rapport au logement :

Selon la Constitution du 27 Octobre 1946, le droit au logement est reconnu comme droit social, et plus généralement, selon la Déclaration universelle des Droits de l’Homme de 1948, "Toute personne a droit à un niveau de vie suffisant pour assurer sa santé, son bien-être et ceux de sa famille, notamment pour l’alimentation, l’habillement, le logement, les soins médicaux ainsi que pour les services sociaux nécessaires".

Ainsi il incombe à l’Etat de chaque pays ayant agréé à cette Déclaration de faire respecter ce droit fondamental pour toute personne résidant sur son territoire. Cela inclut aussi bien les Sans Domicile Fixe que les personnes en situation irrégulière.

Aussi, et plus spécifiquement, « La loi fait obligation à l’Etat d’accueillir en Centre d’accueil aux demandeurs d’asile (CADA) les personnes qui, pendant la période d’examen de leur demande d’asile, n’ont pas la possibilité d’occuper un hébergement individuel ou d’être logées par des proches. Les demandeurs non hébergés en CADA peuvent recevoir l’allocation temporaire d’attente (ATA) ou être pris en charge par le dispositif d’hébergement d’urgence des demandeurs d’asile (HUDA). » (ref : http://www.vie-publique.fr/actualite/alaune/demandeurs-asile-leurs-conditions-accueil-denoncees.html )

Dans un pays où le gouvernement assumerait pleinement et normalement ses responsabilités, ses devoirs et ses obligations, la France n’aurait jamais connu de situation de « campements », ni d’évacuation, ou de mise à l’abri. Dans cette société-là, les voisins, riverains et militants solidaires n’auraient pas eu à se constituer en collectif de soutien aux migrants persécutés et poursuivis sans relâche et ce pendant des semaines par les forces de l’ordre. Mais ce monde parfait dans lequel l’Etat obéirait à ses propres lois n’existe pas ; et les responsabilités au devant desquelles il se défile ont dû être prises par d’autres.

En effet, depuis juin, les « opérations de mise à l’abri » menées par l’Etat n’ont visé qu’à invisibiliser la misère, comme on balaierait des moutons de poussière sous un tapis. Les solutions proposées sont insuffisantes en quantité et en qualité ; des hébergements qu’ils refusent de certifier pérennes et ne répondant pas aux besoins de ceux qu’ils se proposent d’héberger. Ainsi les migrants se retrouvent souvent dans ces structures non adaptées, à partager de petites chambres, parfois sans repas, souvent sans soins médicaux, toujours sans tickets de transports afin de pouvoir se rendre ne serait-ce qu’à leurs convocations à la préfecture ou à leurs rendez-vous médicaux. Et surtout, sans aucun accompagnement ou suivi sérieux de leurs démarches administratives visant à leur régularisation. D’autres migrants du même campement évacué mais n’étant pas présents au moment de l’opération, toujours menée par surprise au petit matin, se voient refusé l’accès à ce dernier. Ils se retrouvent alors laissés pour compte, dépossédés de leurs tentes, couvertures et des affaires qu’ils avaient laissé sur place, obligés d’errer dans les rues, à la recherche d’un nouvel endroit où s’installer.

C’est en réponse à cette désorganisation volontaire que plusieurs riverains se sont mobilisés, chacun donnant de son temps, de son argent, de sa volonté et de son humanité pour tâcher de se substituer à un Etat qui n’a fait preuve jusqu’à maintenant que de beaux discours, de prises de décisions bancales, de réponses inadaptées et d’une mauvaise foi déconcertante. Il incombe de la responsabilité de l’Etat de que chaque personne en présence sur son territoire vive dans des conditions dignes. Pourtant, ce sont des riverains qui sont présents chaque jour afin de redonner un peu de dignité aux habitants des campements. Il incombe de la responsabilité de l’Etat de que chaque personne en présence sur son territoire puisse manger à sa faim. Pourtant, ce sont encore les riverains qui se démènent avec des dons pour faire à manger dans ces campements. Il incombe de la responsabilité de l’Etat que chaque personne en présence sur son territoire soit logée. Rebelote, encore les riverains qui ont offert un toit, un lit et une douche aux personnes les plus vulnérables. Il incombe également à l’Etat d’offrir un parcours administratif simple aux personnes en présence sur son territoire afin de normaliser leurs situations. Mais ce sont les riverains qui organisent des permanences juridiques, en guidant, et accompagnant les migrants vers les procédures adaptées, selon leur situation, en apprenant sur le tas les subtilités du droit français et du droit international, et en apprenant par la même occasion que notre Etat est hors-la-loi.

Ces mêmes riverains que l’Etat et les médias se plaisent à qualifier de « totos », d’« anarchistes désorganisés », d’« irresponsables », qui « ne pensent pas au sort des migrants » ou même, les « instrumentalisent » à des fins politiques. Comment répondre à cela ? Les riverains assurent à la place de l’Etat un rôle qui lui est entièrement dédié, font face à des situations d’urgence terribles, et en trois mois et sans moyens, ont été plus réactif et efficaces dans l’organisation de la vie quotidienne de personnes démunies que les institutions prévues à cet effet.

Puisque cette organisation précaire ne saurait être envisagée comme définitive, des positionnements politiques ont dû être pris, et une lutte a dû être entreprise. Les revendications étaient claires : des papiers et des logements. Face à un Etat plus paralysé que jamais, montrant par son impassibilité sa claire intention de « ne pas créer d’appel d’air », il a fallu agir pour le contraindre à réagir. Ainsi la caserne désaffectée de Château-Landon a-t-elle été occupée une après-midi, à la demande des migrants. Après maintes négociations et violences policières, la proposition de départ de 50 places d’hébergement est montée à 110, les migrants présents dans la caserne sont sortis et ont été emmenés vers leur nouveau « logis ». Le lendemain, les journalistes s’en donnaient à cœur joie, et au lieu de féliciter les acteurs des événements de la veille pour leur semblant de victoire et de dénoncer les violences policières dont ils ont été victimes, ils ont préféré reprendre les propos du préfet les condamnant aux yeux de l’opinion publique, en les qualifiant d’irresponsables mettant en danger la vie des migrants au profit d’une lutte égoïste sur le dos des réfugiés.

Ce sont précisément les mêmes arguments que l’on retrouve ces derniers temps au sujet du collège Guillaume Budé, occupé depuis le 31 juillet par près de 500 migrants, et où les riverains se démènent nuit et jour avec les réfugiés pour organiser un semblant de vie digne, qui leur a été niée par l’Etat. L’endroit n’étant certes pas adapté pour qu’autant de monde y cohabite, il réunit cependant plus d’avantages que la rue : à savoir un toit et des murs pour se protéger de la pluie et du froid, une cuisine pour cuisiner des plats chauds, des toilettes, des douches, un espace pour recevoir, organiser et stocker les dons, et même un espace récréatif. La cohabitation n’est pas toujours facile au lycée, mais en fait elle ne l’est jamais ; qui d’entre vous ne garde pas de mauvais souvenirs de certaines collocations, par exemple ? Des conflits éclatent parfois, de la violence même. Nier la réalité de cette violence serait nier la réalité de la difficulté des conditions de vie de ces personnes. La misère est une violence, ne l’oublions pas. Parmi les habitants de Budé, il n’y a pas que des saints. Pas juste des « pauvres migrants » et des « gentils soutiens », mais simplement des êtres humains cherchant à cohabiter tant bien que mal dans des conditions difficiles qui créent des tensions

On pourrait faire une longue liste de choses qui ne vont pas dans l’organisation du lycée, mais on pourrait y opposer une plus longue encore de choses qui fonctionnent. Sans toutefois se contenter du minimum, il est cependant possible d’affirmer que, sans le lycée, et sans le soutien inconditionnel des riverains, les réfugiés seraient encore dans la rue, dans de pires conditions, et toujours dans l’attente d’une proposition de l’Etat répondant à leurs nécessités les plus sommaires. La « Maison des Réfugiés » n’entend pas jouer le rôle de l’Etat indéfiniment, et un jour ou l’autre, il faudra bien que celui-ci propose des solutions adaptées et dignes. En attendant, c’est une alternative à la rue.

Mais l’Etat a d’autres préoccupations, et notamment celle de reprendre la main sur le sujet « migrants », puisqu’il s’est retrouvé à la traîne face à son voisin allemand. Pour cela, il adopte une nouvelle politique d’accueil, et promet notamment l’accueil de 24000 réfugiés avant 2017. Réjouissons-nous ! Attendez, pas trop vite. Quid des migrants se trouvant déjà sur le territoire français ? Des africains de l’Est qui campent devant la mairie du 18ème depuis 15 jours ? Ceux qui dorment sur les quais d’Austerlitz depuis 18 mois ? Ceux du lycée ? Justement, l’Etat a organisé ce matin deux grosses opérations de « mise à l’abri » pour les camps d’Austerlitz et de la mairie du 18ème. Après toutes les dénonciations qui ont été faites lors des opérations précédentes, on serait en droit de croire que l’Etat aurait revu sa stratégie. Que nenni. Mêmes acteurs, même scénario. Mais le tout entouré d’une opération de communication désormais bien rodée, afin de montrer le côté bon et humanitaire de l’Etat. Même acteurs, même scénario, donc, mais les pains au chocolat en plus.

Ne soyons pas dupes.

En agissant ainsi, l’Etat est gagnant sur tous les fronts : il se présente en Etat charitable et humanitaire répondant à la question de l’hébergement en dissipant les camps jugés insalubres, et rend invisible de ce fait toute la réalité du migrant arrivant en France et à qui aucune solution digne ne sera proposée. En agissant ainsi, l’Etat se fait maître sauveur d’une problématique qui touche toute l’Europe, et à laquelle il a toujours répondu par le renforcement sécuritaire. Mais surtout, l’Etat s’offre le luxe et le mépris de disqualifier toute autre forme de solidarité et de soutien qui ont été montrées par de « simples » riverains ces derniers mois.

Moi, riveraine, qui me suis personnellement investie cet été dans les campements du 18ème arrondissement, présente à presque chacune des évacuations, présente également à la caserne de Château-Landon et au lycée Guillaume Budé, je m’indigne et me sens insultée par l’Etat et par les médias, qui ne font que stigmatiser mon engagement et celui d’une multitude anonyme d’autres riverains solidaires en France. Depuis juin, nous apportons tous les jours notre soutien à des personnes dans le besoin, délibérément ignorées par l’Etat. Nous avons accompli des tâches pour lesquelles nous n’étions pas formés, alors que les associations subventionnées nous tournaient le dos. Nous avons aidé à nourrir, soigner, accommoder, accompagner, enseigner, se laver, se loger, survivre finalement, des centaines de personnes ; nous avons tissé beaucoup de liens, des amitiés se sont créées, et les échanges ont été tels, que jamais nous ne le regretterons. Mais même si nous l’avons fait, ce n’était pas à nous de le faire. Nous avons fait pendant des mois spontanément et bénévolement le « travail » à la place de l’Etat, et pour cela, la seule chose que nous demandons, et c’est vraiment la moindre, c’est le respect. Que l’Etat ait la décence d’admettre que si il y a des dysfonctionnements dans notre organisation, c’est en grande partie parce qu’il n’a eu pour souci que de nous discréditer, nous stigmatiser et même nous réprimer dans la violence.

Dans un pays où plus de 2,4 millions de logements sont vacants (INSEE 2014), je ne peux trouver d’excuses pour un Etat démissionnaire qui laisse des gens mourir dans ses rues. Pas d’excuses pour un Etat qui pourchasse et criminalise les migrants au lieu de les accueillir dignement comme c’est indiqué dans ses propres lois. Pas d’excuses pour un Etat qui condamne et décrédibilise les initiatives solidaires citoyennes au lieu de les encourager. Pas d’excuses pour cet Etat qui ne nous présentera pas d’excuses.

(Pour plus de détails sur la loi concernant l’hébergement et l’accueil des demandeurs d’asile, voir : http://www.legifrance.gouv.fr/affichTexteArticle.do;jsessionid=2A1ACE17096AA49E950F4B4C08CF150E.tpdila16v_1?idArticle=JORFARTI000030949604&cidTexte=JORFTEXT000030949483&dateTexte=29990101&categorieLien=id )

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