Noël au Camp «Humanitaire» de la Porte de la Chapelle, par une bénévole d'Utopia 56

Entre violences policières, pratiques arbitraires du personnel d'Emmaüs et bénévoles désemparés: témoignage sur un centre qui n'a d'humanitaire que son nom.

« C'est vrai, quelquefois, il peut y avoir une forme de contrainte à mettre à l'abri quelqu'un… » Bruno Le Roux, ministre de l’intérieur, en réponse aux reproches faites par MSF aux forces de l’ordre à Paris, janvier 2016.

Ce témoignage est né d’un sentiment d’urgence. Il n’a pas été écrit par une journaliste, ni une écrivaine. Je suis simple médecin généraliste, habituée au travail de terrain dans les campagnes isolées et les quartiers populaires. Je sais d’expérience que, par un mécanisme complexe et imparable, plus notre public est vulnérable, plus nous, les soignants, le devenons à notre tour.

Je ne vise pas à me donner une quelconque importance publique. Ce que j’espère gagner, personnellement, ce sont des nuits et de jours moins hantés par le souvenir de l’inadmissible. C’est d’échapper à la honte de m’être tue. C’est l’espoir de voir quelqu’un s’en saisir et qu’ensuite les choses bougent. Consciente de ne pas me faire que des amis par cette démarche, j’espère qu’elle fera au moins parler et réfléchir ceux et celles qui se sentent concernées.

Je livre ce témoignage en reproduisant le plus fidèlement possible mes propres perceptions, sans avoir été mandatée par qui que ce soit, et sans avoir demandé l’autorisation aux intéressés. J’éviterai de donner les noms permettant d’identifier les personnes dont je parlerai, mais je ne pourrai pas éviter que certains seront reconnus.

D’avance, je vous demande pardon pour d’éventuelles fautes de grammaire ou de style, en précisant que le français n’est pas ma langue maternelle. 

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24/12/16

Une belle Veille de Noël

Il y a quelques semaines déjà, j’avais décidé que, cette année, je ne passerai pas Noël en famille, face au rôti de dinde. L’été dernier, au camp de Grande Synthe, j’ai connu l’association Utopia56, qui faisait un travail formidable auprès de habitants du camp, les réfugiés ou migrants, on ne sait plus trop comment les appeler. Le terme de réfugiés pose problème à certains, ceux qui distinguent les étrangers ayant été reconnu officiellement comme tels des autres, déboutés et par conséquent indignes d’une appellation suscitant la compassion obligée. Moi, quand il pleut des cordes ou des lacrymogènes, il m’arrive de me « réfugier » dans un bar ou une boutique. Arrivée dans ce refuge, je ne suis pas une réfugiée pour autant. Cependant, j’ai parfois droit à la solidarité. Il est vrai que je suis une femme, plus très jeune, de type européen et on dit que je « présente » bien, ce qui n’est pas le cas de tous les habitants des camps, loin de là. Mais je divague.

J’avais donc décidé de faire un nouveau bénévolat avec Utopia56, et comme les utopiens avaient migré Porte de la Chapelle (sans pour autant qu’on les appelle migrants, eux), c’est vers cet endroit que je me suis dirigée, par ce bel après-midi du 24 décembre. Non sans auparavant avoir profité de la proximité des quartiers célèbres de Pigalle et de Montmartre. Je n’allais tout de même pas passer à côté des endroits emblématiques de la plus belle ville du monde. Et c’est vrai que tout était comme on pouvait s’y attendre : les touristes flânaient et dépensaient, les portraitistes dessinaient, les musiciens jouaient, les chrétiens priaient et les émoustillés mataient. Tout bien en place, pimpant et scintillant.

En me rapprochant de la station Porte de la Chapelle, la ville prend un air plus terne, mais somme toute banal. Les choses se gâtent à l’arrivé sur le pont qui croise la voie désaffectée du chemin de fer : un bidonville de familles Roms. Pas beau à voir mais au moins, leurs taudis ont des poêles qui fument et même parfois des guirlandes de Noël électriques. Je me dis qu’il faut bien qu’ils s’installent quelque part. Je me demande pourquoi on ne parvient pas à trouver de meilleures solutions dans ce pays si riche. Mais après tout, ce n’est pas pour eux que je suis venue.

Voilà déjà la fameuse Bulle qui apparait de l’autre côté de la large voie à la circulation intense. Jaune et blanche, toute en rondeur, elle évoque un coquillage. On peut la trouver belle ou pas, en tout cas, elle impressionne. Sur le trottoir, devant un portail fermé, des grilles métalliques amovibles. Entre les grilles, des hommes, debout. Par terre, des cartons et des couvertures. En me rapprochant, je m’aperçois que les cartons et couvertures dissimulent les corps d’hommes qui sont allongés à même le trottoir. Il y a aussi quelques personnes en uniformes ou avec des vestes. Les personnes portant des vestes blanches marquées Utopia56 sont majoritairement des femmes. J., une anglaise, distribue du thé chaud dans des petits thermos ménagers sortis d’un sac de courses et me souhaite la bienvenue. Elle est déterminée et prend sa tâche au sérieux : il vaut mieux, car par ce froid, ce n’est pas de la rigolade.

J. me conduit dans le camp : D’abord, il faut montrer son visage aux gardiens du portail électrique, abrités derrière la vitre d’un local préfabriqué. Une fois identifié comme faisant partie des humanitaires, on peut passer dans le tourniquet que les gardiens actionnent depuis leur abri.

On chemine entre la Bulle (la structure gonflable servant de sas et de lieu d’aiguillage gérée par Emmaüs), et un autre préfabriqué servant de local à Médecins du Monde. Fermé ce soir (c’est vrai qu’on est à la veille de Noël), tout comme le lendemain et la plupart du temps de mon bref séjour.

Utopia56 occupe une annexe d’un grand bâtiment de type friche industrielle. Une toute petite surface par rapport au reste du complexe. Des bénévoles sont à l’œuvre en triant des dons, préparant des colis et des sacs, distribuant des vêtements aux habitants du camp. Il fait moins froid ici ; bien habillé, on est presqu’à l’aise.

Je pénètre dans le bureau/salle de réunion/salle de repos/salle de préparation/vestiaire d’Utopia. Le terme de salle se discute pour un local faisant moins de 20 m², encombré de deux sofas défoncés servant de point de chute pour bénévoles épuisés, un bureau, trois chaises, un placard à documents/à médicaments/à nourriture, une toute petite table sur laquelle s’entassent machine à café, vaisselle, boissons et aliments, une armoire à casiers pour vêtements et une grosse bouilloire pour collectivités. Sans parler des bénévoles dont les corps emplissent le peu d’espace restant.

Les deux permanentes en charge de l’organisation ont intérêt à être multitâches : leurs talkies-walkies crachent des sollicitations incessantes venant de l’extérieur, leurs téléphones sonnent en même temps, les questions des bénévoles présents fusent, sans répit. Je ne comprends que des bribes. Souvent, les phrases commencent par « désolé, mais… » « je sais que c’est dur, mais… » ou se terminent par « …toujours pas de solution ». Je m’étais organisée pour arriver à l’heure correspondant à mon inscription sur le Doodle des bénévoles, mais maintenant, je n’ose plus insister pour qu’on me fasse les présentations. Après-tout, je ne suis pas si novice que ça, et je finirai bien par piger par moi-même, petit-à-petit. Ce soir, les bonnes volontés ne manquent pas, on est nombreux, venus de plusieurs pays, malgré où peut-être justement en raison des fêtes de Noël.

Parmi les permanents, je reconnais quelques-unes de cet été. Elles ont pris peu de vacances depuis. Elles n’ont pas l’air très fraiches, certaines sont grippées, mais toutes et tous agissent et s’expriment avec concentration, calme et respect. Du point de vue de leur âge, ils/elles pourraient être mes enfants. Je les aime et les admire, mais l’ambiance n’est pas à la déclaration de sentiments. Ici, il s’agit d’être utile, chacune à sa manière, c’est tout ce qui compte et on le comprend immédiatement.

Je me propose de refaire du thé et de le distribuer à l’extérieur du camp. En dehors de quelques voisins particuliers ou petites associations de bienfaisance aux apparitions ponctuelles, les utopiens sont les seuls à fournir en boissons chaudes, plusieurs fois par jour, les personnes vivant sur le trottoir par des températures autour du point de gel. Par la suite, j’appellerai ces personnes les rejetés, car c’est bien la raison de leur mode de vie : tentant d’être admis au camp, ils ont été rejetés au portail. Tous les matins, les anciens admis qui quittent camp (de gré ou de force, ça dépend), sont remplacé par des nouveaux, en nombre identique, à savoir une quarantaine environ. Les premiers venus étant les premiers servis, une longue file d’attente s’est formée sur le trottoir. Quelques hommes se sont réfugiés sous les ponts routiers ou les grilles du métro, trop épuisés pour se défendre dans ces conditions. Ils sont en train de perdre au jeu. En effet, les rejetés ont intérêt à conserver leur place dans la file coute que coute, car personne ne les a enregistrés dans l’ordre d’arrivée. Personne n’a daigné les gratifier ne serait-ce que d’un numéro, ne serait-ce que d’un tampon portant date d’arrivée ou que sais-je. La seule preuve de leur attente est leur présence dans la file, à garder jour et nuit. Qu’il pleuve, qu’il vente où qu’il gèle. Qu’on ait faim ou soif ou envie d’aller aux toilettes. Toilettes qui n’existent d’ailleurs pas. Logique : Pourquoi créer des dispositifs pour des hommes qui, eux, sont censés disparaitre ? Tout se passe comme si, en les ignorant obstinément, on espérait les voir s’auto-éliminer. Disparaitre comme on l’espère de la radioactivité, par exemple (avec, ce serait pratique, une demi-vie de quelques heures pour eux au lieu de quelques dizaines de milliers d’années pour le plutonium, mais pardon, je m’égare à nouveau).

Bref, je vais préparer du thé. L’eau se prend dans un sceau dédié, au lavabo des toilettes. La demi-douzaine de thermos se posent par terre, juste devant la porte du bureau/salle de réunion/salle de repos/salle de préparation/vestiaire. Le sol est noirci par les passages incessants des bénévoles, mais il n’y a pas la place pour faire autrement. On travaille accroupi, en se poussant dès que quelqu’un doit passer. On porte le tout sur le trottoir, à bout de bras, dans des gros sacs à courses après s’être présenté de nouveau aux gardien.nes du tourniquet. En une demi-heure, tout est pris et avalé. Je ne me rends pas compte que ce soir de Noël, nous avons de la chance d’être tolérés par les forces de l’ordre. Ce ne sera pas toujours ainsi. Car distribuer de quoi survivre à des dizaines de nécessiteux qui sont à l’affut de ce genre d’aide, provoque des attroupements. Et les attroupements, ça fait désordre, justement, aux yeux des forces de l’ordre.

Mais ce soir, on a le droit d’être généreux. Trois associations de bienfaisance passent et exceptionnellement, les rejetés se remplissent le ventre trois fois de suite, « la peau du ventre bien tendu, merci petit Jésus ». Un bénévole, chrétien d’environ soixante ans, qui me livrera plus tard sa déception au sujet de d’Emmaüs, tient à serrer la main à chacun d’entre eux en leur souhaitant avec force et entrain un « Joyeux Noël ». L’expression des intéressés trahit parfois leur incompréhension, mais qu’importe. On finit même, une fois n’est pas coutume, par se livrer à quelques chants et pas de danse devant ce portail, invariablement fermé. Mais le plus chouette, ce qui porte la promesse d’une nuit un peu moins glaciale et humide, ce sont les quelques bâches offertes par des bienfaiteurs, immédiatement tendues et fixées autant que faire se peut entre les barrières. Ça vous fait presque, comme qui dirait, l’équivalent de quelques petits abris. En s’y entassant, quelques hommes et garçons -combien de mineurs, je ne saurais le dire- vont ainsi échapper au froid. C’était sans compter avec les forces de l’ordre. Noël ou pas, ça commençait à bien faire, fallait quand-même pas exagérer !

25/12/16

Merci pour ce moment...

J’arrive à 08h15 devant le camp, en me dépêchant, car on m’avait dit que c’est l’heure de la première distribution de thé. J’aurais dû tenir compte de la date : aujourd’hui c’est « grasse mat » pour le bénévoles, Noël oblige. Trois quarts d’heure à tuer. Mauvaise surprise : plus aucune bâche, un des rejetés m’apprend qu’elles ont été arrachées par la Police à 3h du matin. Timing parfait pour avoir le moins de témoins et le moins de résistance possible. En effet ça s’est passé sans altercations. On dit aussi « sans violence », sans blague.

« Tea : when, please ? » « Soon, wait a moment » Les locaux d’Utopia étant fermés, je pars à la découverte des autres lieux, à vue de nez 90% du complexe. Plusieurs espaces de détente et de restauration au rez-de-chaussée, une bonne rangée de bureaux à l’aspect récent et bien isolés au premier étage, occupés, d’après ce qu’on me dit, par Emmaüs, des dortoirs au deuxième. J’entre dans une des pièces aux murs en toile pour me réchauffer un peu. Une grande télé diffuse des interviews d’enfants émerveillés par la magie de Noël et quelques images de la guerre en Syrie. Tout autour de moi, tables, chaises et sofas vides. Idem dans les autres endroits que j’aperçois à travers les parois amovibles.

Le moins qu’on puisse dire, c’est qu’ils ne manquent pas d’espace dans ce camp, même s’il parait qu’ils manquent de places. Serait-ce faute de personnel encadrant ? Faute de lits ? Ou de sanitaires suffisants ? Je l’ignore. Quelqu’un a dû décider que les nombreux espaces couverts mais vides doivent rester vides. Je pense aux rejetés qui grelotent dehors.

En attendant toujours l’ouverture d’Utopia, je regarde les installations de musculation (c’est vrai qu’il est important que les réfugiés gardent la forme), les décorations apposées aux murs (représentant de beaux jeunes gens ouvrant des parapluies aux dessus des têtes d’autres beaux jeunes gens à l’air heureux et reconnaissant), les poubelles qui s’appellent toutes poetic (je jure que c’est vrai). Le building en face affiche imperturbablement, comme la veille et comme tous les autres jours, en néon rouge : life is good.

La journée commence bien. Merci pour ce moment aux aurores.

…et merci à la médecine moderne.

Les Utopiens arrivent, on me propose de trier et plus tard de de distribuer, cette fois aux habitants du camp, vêtements et chaussures issus de dons. Je travaille avec une femme de mon âge et son fils, venus d’Angleterre.

Douce et efficace, elle limite la conversation à ce que la politesse et l’objectif exigent. Lui, souriant et félin, a apporté sa musique et danse tout en travaillant. Il n’en est pas à son coup d’essai dans la distribution des vêtements et connait bien le système des registres, les négociations avec les demandeurs, visant à maintenir une équité minimale entre eux. Moi, j’ai du mal à dire non à ceux qui affirment avoir besoin d’une autre paire de chaussures, car la précédente n’allait pas ou d’une deuxième veste pour leur camarade qui n’aurait pas pu venir. Souvent, ils partent mécontents, et je le suis aussi, mais je me dis que tout ça c’est mieux que rien. Il ne faut pas que je pense à ce qu’il adviendra de mes « clients » dans leurs nouvelles fripes, une fois éjectés du camp, car leur durée du séjour est limitée à une dizaine de jours.

De nouveau sur le trottoir devant le portail. Les gens apprennent que je suis médecin et me demandent de l’aide : Un jeune homme se disant journaliste syrien m’explique qu’il est épileptique et a besoin de médicaments pour ne pas faire de crise. Un homme, la cinquantaine et donc le plus âgé de tous se plaint d’ulcère à l’estomac, de constipation et d’hémorroïdes. Il demande une nouvelle culotte, car celle qu’il porte est pleine de sang. Un autre homme me montre ses avant-bras, pleins des lésions caractéristiques de la gale. Je prends note et promets de me renseigner auprès des permanents sur ce qu’on peut leur proposer.

À l’écoute de mon compte-rendu, les permanents font des mines contrariées : pas de quoi les aider chez Utopia. Médecins du Monde ne s’occupe que des admis au camp, et pas de ceux qui sont devant. Médecins Sans Frontières ne reviendra qu’après Noël, en camionnette garée de l’autre côté du carrefour. De toute façon, ce genre de plaintes ne seraient souvent qu’une stratégie pour pouvoir entrer au chaud, dans la Bulle.   Et la culotte alors ? Je constate que, dans le magasin de dons, il n’en reste que deux, une toute petite et une énorme.

Par contre, maintenant qu’on me découvre médecin, bien que sans aucun outil ni médicament, on m’appelle dans la bulle. Un jeune afghan souffrirait de fièvre et de douleur. L’unique langue qu’il parle est le pachtoun ; heureusement, il y a un traducteur. L’homme malade dit savoir qu’il est atteint de Leishmaniose. Il s’est déjà présenté à l’Hôpital Bichat, mais en l’absence de traducteur, il n’a pas réussi à se faire comprendre. Il s’est énervé et on l’a renvoyé. Notre traducteur, compagnon d’Emmaüs, dit qu’il ne peut quitter la Bulle pour accompagner le malade. Celui-ci s’en va, visiblement mécontent, refusant mes tentatives de communication. Je me sens impuissante.

Le lendemain, je vais faire la connaissance d’un homme qui a décidé de prendre le taureau par les cornes. P. est un simple particulier, d’origine espagnole, exerçant un métier sans rapport avec le monde médical. Ayant constaté le manque d’efficacité des associations, il a décidé d’agir. Il se bat pour se procurer des traitements contre la gale et des vêtements propres et parvient ainsi à soigner quelques cas (pas plus de quatre simultanément, prévient-il). Encore un de ces héros du quotidien.

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Déchets et déchèteries

Nous passons une partie de la matinée à ramasser les déchets accumulés sur le trottoir après les distributions de nourriture de la veille. Déchets constitués essentiellement d’emballages à usage unique, pratique pour le transport et la mise en main des portions individuelles, mais dont on ne sait que faire après. Évidemment, il n’y a ni poubelle ni benne à ordures sur ce trottoir puisque, toujours en toute logique, les rejetés n’existant pas, leurs rejets non plus ne peuvent exister. Sauf que nous en avons plein nos petites mains. Un autre bénévole m’explique qu’il s’agit de rétablir la propreté afin de ne pas fournir un prétexte à une nouvelle descente de police.

Le soir, on me demande si je peux conduire la camionnette d’Utopia pour la distribution des couvertures pour la nuit. Je n’ai pas mon permis sur moi, ne connais pas cette camionnette, je ne connais pas le quartier, je ne sais pas où on va, mais on y va.

On aurait pu faire la distribution devant le portail, là où se trouve le public cible, mais non. Toujours l’argument de l’attroupement, toujours la crainte d’une confiscation par la police. La camionnette est pleine à craquer, pourtant il n’y en aura peut-être pas assez pour tout le monde. Une bénévole raconte qu’avant, on pouvait prendre un véhicule plus grand, appartenant à la Ville de Paris.  Mais la Ville de Paris ne souhaiterait pas être associé à une distribution nocturne au profit de personnes censées ne pas exister, devant une déchèterie, quasi à la sauvette, et qui donne parfois lieu à des bagarres, quand il n’y en a pas assez pour tout le monde. Déchèterie ? Ben oui, c’est là que ça se passe. Un lieu bien choisi pour ceux qu’on traite comme tels, me dis-je.

26/12/16

L’Odyssée des enfants

Noël enfin fini. C’était long. Malgré la fatigue, j’ai du mal à rester au lit ce matin, trop de colère dans le ventre. Trop d’angoisse aussi. Et s’il y avait eu des morts, cette nuit ?

Apparemment non, en tout cas pas devant le portail. C’est vrai que les températures ne sont pas descendus en dessous de zéro. Nous recommençons les distributions. Une partie des bénévoles a quitté le camp, le renouvellement ne s’est fait que partiellement, nous sommes donc moins nombreux. Avec une très jeune fille burkinabé et un jeune homme polonais, je suis envoyée dans la Bulle où l’on cherche des bénévoles maitrisant l’anglais pour accompagner les mineurs isolés vers le DEMIE (Dispositif d’Évaluation des Mineurs Isolés Étrangers) de la Croix Rouge. Le copain a quelque expérience en la matière, tandis que la jeune fille et moi sommes novices. Nous tentons de rassembler les jeunes à l’intérieur de la bulle, sous le regard des volontaires d’Emmaüs. On nous demande de remplir une fiche de liaison avec leurs noms, dates de naissance, pays d’origine (essentiellement Érythrée et Éthiopie). Emmaüs les a déjà recensés, mais on nous conseille de ne pas copier les données de la feuille d’Emmaüs sur une des tables dans la tente. Pourquoi ? « Parce que ». Mystère. « Fais-le dans le métro ». Impression d’être tout juste tolérés dans cette fameuse Bulle. Dans le métro, il y a autre chose à faire. Les gamins n’ont pas l’air rassurés. Personne ne connait le chemin exactement. Heureusement qu’il y a le GPS de la copine. Si l’on se trompe, ce sera compliqué, car nous avons 7 tickets aller pour 9 personnes et aucun ticket retour.

À la porte du local de la Croix Rouge, à 14h55, on laisse entrer les jeunes en refusant l’accès aux accompagnateurs. Arrive M., le copain polonais, avec son groupe de 10 adolescents. La Croix Rouge ne veut pas ouvrir la porte, mais nous insistons. La directrice, appelée à la rescousse, déclare qu’il y a trop de monde et qu’elle a prévenu les gestionnaires du camp à maintes reprises qu’il faut venir avant 15h00. Je lui explique le problème du transport. Étonnée de l’absence de prise en charge, elle nous cède dix tickets métro pour rentrer au camp. Je me charge de les ramener, tandis qu’M. s’installe dans le café en face, histoire de pouvoir récupérer ceux du premier groupe qui se trouveraient éjectés. Il faut savoir que cette décision qui se prend sur des critères arbitraires, et avec une large marge d’erreur pour les radios osseuses. M. sait que s’il part maintenant, une partie des gamins vont se retrouver seuls sur le trottoir ce soir, sans savoir ni où n’aller ni comment. Il parait que des agents de la Croix Rouge se sont plaints de sa présence derrière la vitre du café, se sentant épiés.

Problème : les gamins censés partir avec moi veulent rester devant la porte de la Croix Rouge. Ils ont l’air perdus, ne comprennent pas pourquoi on les trimbale ainsi. Quand M. leur promet qu’en rentrant, ils auront à manger et une place pour dormir, ils se décident de me suivre. À notre arrivée devant la Bulle, les compagnons d’Emmaüs procèdent à de nouvelles vérifications d’identité, ma parole et ma liste ne suffisent pas. Procédure qui prend suffisamment longtemps pour permettre à deux « intrus » de s’y glisser pour être, eux aussi, enfin au chaud. Mais on ne trompe pas aussi facilement la vigilance des Emmaüs qui connaissent leur métier et qui « savaient que ça allait se passer comme ça ». Les gamins ont faim. Je trouve quelques gâteaux secs auprès des dames Emmaüs et leur conseille vivement qu’ils restent à l’intérieur quoi qu’il arrive. Et même s’il y a distribution de soupe sur le trottoir dehors, qu’ils ne sortent pas, sous peine de ne plus pouvoir rentrer !

La promesse de M. s’avère difficile à tenir. Les Utopiens mettent des heures pour organiser des couchages pour la nuit. J’ignore comment ils y sont parvenus.

27/12/16

L’ivresse du petit pouvoir et la solitude

Désormais, tous mes réveils et mes arrivées au camp sont marqués par l’appréhension.

Et pour cause, tous les gamins d’hier n’ont pas dormi au chaud. A. est sorti, écoutant l’appel du ventre, d’après ce qu’il m’explique, et on lui a refusé l’entrée. Il a passé la nuit dehors.  J’appelle le responsable Emmaüs. Dialogue hallucinant :

Lui : Pas question, il reste dehors.                                                                                                                   

Moi : Mais il fait partie du groupe, je le connais, j’ai la liste, regardez !

Lui : Je dis non et non c’est non.

Moi : Mais pourquoi, Monsieur ? Donnez-moi une raison !

Lui : Je n’ai pas de raison à vous donner, c’est moi qui décide. Aujourd’hui, je vous dis non, demain, je vous dirai peut-être oui. Peut-être. C’est dur, mais c’est comme ça.

Puis il m’adresse une série d’ordres péremptoires, contraires à ce que nous avions convenus entre accompagnateurs.

Je sens que quelque chose est sur le point d’exploser. L’un des permanents d’Utopia qui a entendu, intervient pour calmer le jeu. Je lâche l’affaire pour échanger des nouvelles avec M.. Il me prend dans ses bras, je l’entends murmurer un gros mot. Mine de rien, ça fait du bien.

Ma copine H. est arrivée de Lyon. Elle va accompagner un jeune homme irakien à l’Hôpital Cochin. Il a les pieds dans un sale état, plein de blessures en voie de surinfection. Après quatre heures d’attente aux urgences, le malade se trouve renvoyé sans aucun traitement. Seule concession de l’hôpital : il a le droit d’y prendre une douche, mais sans produit de nettoyage, réservé aux « vrais patients ».

H. et le malade profitent de l’arrivée de la camionnette MSF, pour montrer à nouveau les plaies : MSF plaide pour une admission dans la Bulle et des soins quotidiens pour les plaies. Mais aujourd’hui, le responsable d’Emmaüs ne veut rien savoir. Demain, peut-être.

Pour faciliter l’admission et la prise en charge de ce type de malades, je propose au médecin de MSF qu’on fasse un lien entre MSF et Médecins du Monde, installés à quelques trois cents mètres de distance, les uns à l’extérieur, les autres à l’intérieur. Pourquoi continuer à s’ignorer ainsi, entre confrères travaillant pour la même cause ? La réaction de mon interlocutrice me montre qu’elle est loin d’être convaincue par mon idée, pourtant frappée au coin du bon sens à mes yeux. Je comprends que je ne comprends pas tout.

Ce matin, les CRS sont postés tout autour de nous. Ils ont chassé des rejetés en leur retirant leurs couvertures. Maintenant, des dizaines de couvertures sont par terre, sales et humides. Les utopiens les ramassent en formant des ballots. Il va falloir les décontaminer et les laver au plus vite, avant qu’elles ne pourrissent.  Utopia dispose de trois machines à laver, Emmaüs d’une bonne douzaine. On me dit que les machines d’Emmaüs sont réservées au linge de l’intérieur du camp. On me dit qu’on y arrivera avec nos trois machines et qu’après tout, ces couvertures pourront attendre jusqu’à cinq jours. Je sais que dans ma vie normale à moi, les bactéries dans mon linge obéissent à des lois de reproduction. Si je garde mes vêtements sales et humides cinq jours dans un sac étanche, ils sont bons à jeter. Mais ici, rien n’est pareil que dans la vie normale. Décidément, je ne comprends toujours pas tout.

Mais je comprends que je risque d’attraper la gale, moi aussi, en manipulant ces couvertures. Et puisque je vois que nous n’avons ni assez de sacs poubelles ni assez de gants chez Utopia, je me glisse dans les superbes entrepôts d’Emmaüs et je leur pique tout ce qu’il nous faut pour travailler, ni vue ni connue (enfin, jusqu’à maintenant). Ah, ce beau local lumineux et propre, avec ses étagères bien remplis, bien rangés, quel régal.

Marre d’être gentille

On tente une nouvelle distribution de thé. Les CRS ont décidé de ne plus nous tolérer devant l’entrée du camp. Utopia nous propose d’aller de l’autre côté de l’immense carrefour, pour ne pas provoquer une nouvelle intervention policière. Une association de voisins s’y est déjà installée avec son matériel. Une dame très sympathique m’explique qu’elle a demandé et obtenu la permission des CRS de servir son thé ici et me conseille de faire de même. Je n’ai pas envie de demander la permission des CRS. J’ai d’ailleurs de moins en moins envie de demander la permission de qui que ce soit dans ce monde kafkaïen.

Peu de rejetés s’aventurent de l’autre côté du carrefour. Ils ont besoin de rester près du portail, se tenir au courant de ce qui s’y passe. Moi aussi. Je prends mes thermos et me poste devant les cars des CRS, seule. Ici mes gobelets fumants s’arrachent par des mains gelées, j’ai du mal à satisfaire la demande. On se regarde en chiens de faïence avec les CRS qui me laissent faire. J’ai envie de les insulter, voire plus, mais je m’abstiens. Un jeune homme afghan me rejoint pour la distribution. Il raconte qu’il a obtenu le statut de réfugié et travaille depuis, mais il n’a pas oublié ce qu’il a enduré, avant. Ça fait du bien d’être aidée par un homme.

Le soir, nouvelle distribution de couvertures devant la déchèterie. Je suis affectée à la régulation de la queue. Pour faire patienter, je discute avec ceux qui attendent leur tour. K. était professeur de philo en Irak. Il me parle de Spinoza, Feuerbach, Kierkegaard, Hegel, Marx, Sartre, Adorno, en grelotant. Ça fait passer le temps. Bientôt son tour. Puis, soudain, on crie que c’est fini, plus de couvertures. Je suis mal, en bafouillant « sorry, I’m so sorry ». K. part dépité, tout comme ses voisins de queue. Environ 24 heures glaciales devant eux…

28/12/16

Circulez… !

Initialement, j’avais prévu de visiter un peu Paris aujourd’hui, car c’est mon dernier jour. Maintenant, je sens que je ne trouverai ni plaisir ni satisfaction dans une telle visite. Même si je reconnais que ma présence devant le camp ne changera rien ou presque pour les rejetés, je ne me vois pas faire autre chose. Peut-être parce que je sens qu’il y a tout de même un changement grâce à cette présence : celui qui s’opère en moi.

Devant le camp, rien de très nouveau. Je commence à bien connaitre certains visages. Les forces de l’ordre se font discrets ce matin. Avec ma copine H., nous prenons le sceau du local d’entretien, nous le remplissons d’eau chaude et le portons à l’arrêt de bus, avec un thermos rempli de plus d’eau chaude, du savon, une serviette et des chaussettes propres. Le garçon aux pieds malades les plonge dans le liquide fumant, un beau spectacle qui ne manque pas d’attirer des badauds. Le lendemain, j’apprends que le petit caporal a bien voulu dire « oui » à l’admission du patient.

Formidable, les passants peuvent continuer à passer, rentrer au chaud pour revendre leurs cadeaux de Noël, et l’Abbé Pierre peut poursuivre son repos éternel.

« C'est la fermeté qui est gage d'humanité » vient de dire le député républicain Eric Ciotti ces jours-ci. Nous voilà rassurés.

Lyon, le 10/01/2017

 

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