Dans les yeux de Thomas, il y a une infinie tristesse. Et sur ses lèvres, un sourire parce qu'il faut bien faire bonne figure. Il est nouveau sur le campement de la halle Pajol. Il est nouveau tout court : arrivé à Paris le 10 juillet, trois jours plus tôt.
Les traits marqués par son voyage depuis l'Erythrée, un périple de près de trois mois, il se dit soulagé : « Ici, c'est loin d'être parfait mais, compte tenu de ma situation, c'est une première étape, c'est le début de quelque chose », raconte-t-il en anglais. Contrairement à la plupart de ses compatriotes en exil, lui souhaite rester en France : il vise le statut de réfugié d'abord, puis la nationalité française. « Les Erythréens préfèrent aller en Angleterre mais c'est parce qu'ils ne font pas de différences entre les pays européens : moi, j'ai choisi la France parce que c'est un pays formidable, un pays chargé d'histoire... »
L'Erythrée, c'est tout le contraire : un pays jeune, à l'histoire chaotique. Colonie italienne à la fin du 19e siècle, le territoire est annexé par l'Ethiopie en 1962, donnant lieu à une guerre de trente, jusqu'à l'indépendance du pays en 1993. Lui est un enfant du conflit entre les deux pays. Il est né au milieu des années 70 en Ethiopie, y a étudié (les ressources humaines et le management) mais, du fait de ses origines érythréennes et des tensions entre les deux pays, il a dû quitter son pays natal avec sa famille en 2001 pour l'Erythrée.
« Dans ce pays, il n'y a pas de liberté, pas de paix, pas de travail ». La religion chrétienne est interdite par le pouvoir autoritaire et les chrétiens comme lui sont persécutés. Un an après son installation en Erythrée, son père est incarcéré par le gouvernement et meurt en prison. « Cela m'a rendu malade, j'ai été perturbé, I became mad ».
Impossible d'exercer un métier lié à ses études, il vit de petits boulots : serveur dans une cafeteria, commis dans des fermes… Cette vie sans espoir, il la quitte précipitamment fin avril laissant derrière lui sa femme, ses deux enfants de 9 et 4 ans et sa nièce (la fille de sa sœur dont il ne sait pas si elle est encore en vie). « Ils allaient me tuer, je ne pouvais pas rester une minute de plus, j'ai fui à pieds, en voiture, seul ».
Thomas arrive au Soudan où il retrouve son oncle qui lui donne l'argent nécessaire pour poursuivre son voyage jusqu'en Libye. Il y reste deux mois, dans un camp illégal. Puis direction Milan, en Italie. Ensuite ce sera Munich en Allemagne, puis Paris.
Il n'a plus de nouvelles de ses proches depuis son départ d'Erythrée. En parler lui donne mal à la tête. Mais il insiste pour être sûr qu'on l'a bien compris : « Do you understand me ? »
Portraits de Pajol, par Caroline Sédrati-Dinet
(Le prénom a été changé)