"Yacoub, 27 ans, Libyen", par Caroline Sédrati-Dinet

« Depuis 2011, j'ai souffert. Avant je n'avais jamais souffert. Peut-être que je vais continuer à souffrir ? Peut-être que c'est mon chemin de vie ? Tout le monde connaît Yacoub, son bonnet rasta, son humeur égale, sa nonchalance active. Il est devenu une « figure » des migrants de La Chapelle, sollicité par tous, toujours disponible pour assurer une traduction de l'arabe vers le français qu'il parle quasi parfaitement, pour aider à la distribution de nourriture, pour répondre aux journalistes...

« Depuis 2011, j'ai souffert. Avant je n'avais jamais souffert. Peut-être que je vais continuer à souffrir ? Peut-être que c'est mon chemin de vie ?

Tout le monde connaît Yacoub, son bonnet rasta, son humeur égale, sa nonchalance active. Il est devenu une « figure » des migrants de La Chapelle, sollicité par tous, toujours disponible pour assurer une traduction de l'arabe vers le français qu'il parle quasi parfaitement, pour aider à la distribution de nourriture, pour répondre aux journalistes... Mais pas grande gueule, la voix très douce. De grands yeux. Et un large sourire quand la fatigue s'éloigne.

Yacoub est né à Sabah, une grande ville située dans une zone désertique à 650 km au sud de la Libye. C'est un Amazigh – un Amazigh noir alors que cette ethnie est majoritairement blanche. Un peuple discriminé : « Nous, les Amazigh noirs, n'avons jamais été considérés comme des Libyens, nous n'avons aucun droit, il n'y a pas d'école pour nous. Quand il y a un Noir tué en Libye, c'est un Amazigh ».

Yacoub s'en sort bien. Il n'a jamais été à l'école publique de son pays mais, pendant six ans, sa famille lui paie des cours du soir (30 dinars par mois) pour apprendre l'anglais et le français. Parallèlement, il commence à travailler dans des hôtels de Tripoli. « Il n'y a pas beaucoup de touristes en Libye mais, petit à petit, je suis devenu un guide reconnu, on savait que je faisais tout pour mes clients et on réservait mes services longtemps à l'avance ». En période creuse, il s'occupe d'un magasin de téléphones avec son grand frère qui a ouvert une boutique. « Je fais ma vie, je gagne un bon salaire, entre 6000 et 10 000 dinars par mois [soit 4 à 6000 euros environ au cours actuel, NDLR]. A l'époque, tout le monde a de l'argent en Libye… »

Début 2011 : la première guerre civile libyenne provoque l'effondrement du pays. Face au soulèvement populaire et à l'intervention occidentale qui se profile, le chef d’État Mouammar Kadhafi multiplie les promesses afin d'obtenir le soutien des diverses tribus du pays : « Aux Amazigh noirs, il promet des papiers. Nos anciens se réunissent. Ils pensent que la guerre ne va pas durer et décident que notre jeunesse doit aider Kadhafi pour acquérir les droits que leurs ancêtres n'ont jamais eus ».

Réticent, Yacoub, revenu à Sabah du fait de l'instabilité politique dans la capitale, se plie à la décision des aînés et rejoint en bus l'armée du « Guide de la Révolution » à Tripoli. On lui donne une tenue avec des armes. Pas d'entraînement. Sa mission : patrouiller dans la ville en 4*4 pour repérer les nombreux migrants et réfugiés (soudanais, éthiopiens, somaliens…) qui souhaitent traverser la Méditerranée. La Libye est alors le principal pays de transit vers l'Europe pour des dizaines de milliers d'Africains. Les négociations pour aboutir à un accord avec les Européens pour régler la question migratoire ne sont plus d'actualité. Cette fois, ripostant aux menaces d'ingérence de l'Occident, Kadhafi « ouvre les vannes » de l'immigration  : il affrète des bateaux gratuits et les volontaires au départ, cinquante dollars en poche, quittent le pays. « J'ai embarqué des milliers de personnes avec la consigne de chanter tout au long du trajet : « Allah Wa Mahama Wa Libya Wabes » (« Dieu et Kadhafi protègent la Libye ») ».

Fin août 2011, après plusieurs offensives et contre-offensives, la prise de Tripoli par les opposants à Kadhafi entraîne la fuite du chef d’État. « Les rebelles prennent le pouvoir, ils contrôlent tout, ils cherchent les soutiens de Kadhafi. Je me cache dans la ville pilonnée par l'OTAN : la terre tremble, elle s'ouvre, elle balance comme si c'était la mer ». Il y a cette femme, à la fenêtre d'un immeuble, au sixième étage. Il la regarde. Sous le coup des bombes, l'immeuble s'effondre. Le regard de la femme qui tombe…

« La ville entière est en guerre, les banques sont volées, les magasins pillés, il n'y a plus rien à manger. Plus personne ne connaît personne… On vit une vie, je ne sais comment le dire… On prend des armes pour se défendre. On ne dort jamais, on a peur de mourir bombardés par l'OTAN. Des civils qui n'ont rien à voir avec la guerre sont massacrés, il y a des cadavres dans les maisons, des femmes enceintes sont brûlées vivantes… La Libye est un volcan ».

La première guerre civile s'achève en octobre 2011. Mais la situation politique reste extrêmement fragile, avec de nombreux combats de rue entre factions rivales. Le grand frère de Yacoub est militaire dans l'armée libyenne depuis 2009 – ce qui lui a permis d'acquérir des papiers dès cette époque. Fin 2014, dans un contexte où la guerre civile a repris entre deux gouvernements rivaux et plusieurs groupes djihadistes, il est accusé de trahison, déserte et entame une vie clandestine avec sa jeune épouse. Yacoub lui apporte à manger secrètement. A son tour, des soldats rebelles le repèrent et découvrent qu'il a lui aussi servi sous les ordres de Kadhafi. Avec ses deux jeunes sœurs de 7 et 9 ans, il rejoint son frère et sa belle-sœur dans leur cachette. « On est là depuis une quinzaine de jours quand on entend du bruit dans la rue, des voitures, des voix qui parlent forts. Mon frère pense que ce sont les voisins, il va voir. J'entends : « On va te tuer ! Dis nous où est ton petit frère ! » »

Yacoub s'enfuit par une fenêtre avec ses deux sœurs, sa belle-sœur préfère rester sur place. Dans la cour, ils se glissent tous les trois dans des toilettes extérieures – impossible d'aller plus loin, au-delà, c'est la mer. « On entend du bruit, les soldats fouillent. Par la protection de Dieu, ils ne nous voient pas ». Ils restent terrés dans ce réduit, sans nourriture, juste l'eau de la cuvette pour étancher la soif, qu'ils boivent à l'aide du tuyau de la chasse d'eau qui fait office de paille. Trois jours. Et puis « ma petite sœur, elle est malade, elle est morte dans mes bras ». De ce moment, il garde une trace indélébile sur la lèvre inférieure, une dépigmentation qu'il associe à l'eau viciée bue là-bas. Une marque qui le rattache pour toujours à cet instant.

« Alors il faut qu'on sorte. On sort, il n'y a plus personne. Je pars vers l'hôpital. Je laisse mes deux sœurs, celle qui est morte, celle qui est en vie. Je suis dans un état très grave. Je croise une femme et je lui demande de m'aider, je dois téléphoner. Elle veut me donner 10 dinars pour acheter une carte de téléphone mais je n'ai plus la force de marcher. Elle s'en va. J'ai peur et je me cache plus loin. Elle me retrouve avec une carte mais mon téléphone est déchargé. Finalement quelqu'un me prête son portable et j'appelle un cousin. Il est soulagé d'apprendre que je suis en vie, il m'informe que mon grand frère est en prison, que ma belle-sœur a été violée... »

Yacoub se réfugie avec trois autres hommes « dans un bâtiment en ruine, tu ne penses même pas qu'il peut y avoir quelqu'un qui vit là tellement il est en ruine ». Un rendez-vous est fixé en pleine nuit, trois jours plus tard, pour embarquer vers l'Europe. « On a peur, on est méfiant, on attend d'être sûr de reconnaître la personne qui vient nous chercher en voiture pour sortir de nos cachettes ».

Mi-avril. Vers 3 heures du matin, le bateau largue les amarres. 160 personnes à bord. « Le premier jour, je suis vraiment content. Puis la situation devient très tendue : dès le deuxième jour, il n'y a plus rien à manger et bientôt juste l'eau de la mer à boire. Il y a aussi des problèmes de gazoil, de moteur… ». Il y a encore cette femme déchirée qui jette à la mer son nourrisson décédé pour éviter les risques sanitaires sur un bateau surpeuplé.

Dans ce contexte, des dissensions apparaissent entre les quatre Libyens et les migrants soudanais et érythréens, largement majoritaires et peu enclins à se montrer amènes avec des ressortissants d'un pays qui les a maltraités. « Pour me protéger, je descends dans la soute, c'est très dur, il fait chaud, ça sent l'essence ». Il y rencontre Abdou, un Soudanais, qui lui tend une lame de rasoir – dans ce contexte, un geste salvateur, qui cèlera leur amitié jusqu'en France, car Yacoub peut couper ses longs dreadlocks. Ne plus être reconnu, se fondre dans la foule.

Le sixième jour, le soir. Des lumières apparaissent au loin. Puis des maisons, des voitures qui circulent. « Et il y a des humains, comme nous. Au bout de la mer, le bateau s'arrête ». Yacoub ne le sait pas mais il est en Italie. Avec les autres migrants, il court, il court sans chaussure – il n'en a plus depuis longtemps –, sans rien dans le ventre depuis cinq jours.

« Il y a un restaurant, des gens vont à notre rencontre, ils enlèvent leurs chaussures, leur chemise, ils nous donnent leurs vêtements, ils nous nourrissent ». Les Italiens sont prêts à les accueillir. Mais les migrants ont peur de la police, d'être renvoyés en Libye, de revivre tout ça. Dans l'heure qui suit, une soixantaine d'entre eux se rend à la gare toute proche et monte dans le premier train. « Je suis très fatigué, mon corps est comme un cadavre, mais si je meurs autant mourir ici ».

Encore trois jours d'errance : Yacoub change de train, change et change encore. Ils ne sont plus qu'une petite trentaine de migrants désormais. Et puis c'est la France, « on ne savait même pas qu'on avait passé la frontière ». Sur les indications d'un voyageur, le prochain train sera pour Paris. Une fois arrivé, un Soudanais rencontré à la gare accompagne le groupe jusqu'au campement sous le métro aérien situé à la station La Chapelle. La plupart des compagnons de Yacoub continueront leur route vers l'Angleterre. « Moi je préfère rester ici, je peux enfin me poser un peu ».

Quelques jours plus tard, le 2 juin, le campement de La Chapelle est évacué. Yacoub est conduit dans un hôtel au Blanc-Mesnil (93). « C'est la première fois depuis longtemps que je peux dormir, vraiment dormir… » Revers de la médaille : il n'y a pas de nourriture. Quelques jours sans manger, ou presque : faute d'une autre solution, le 8 juin, il rejoint avec d'autres la Halle Pajol (Paris 18e), nouveau campement improvisé dans le quartier de La Chapelle, où il espère pouvoir s'alimenter.

Sandwiches au thon, tomates… : il y a de quoi se sustenter grâce aux dons des habitants du quartier. Mais, à partir de midi, des CRS arrivent en nombre. Vers 16h, les migrants sont expulsés des lieux dans la violence et poussés avec force dans des bus. « Le nôtre tourne un peu dans le quartier, puis nous laisse dans une rue pas loin. On retourne au Blanc-Mesnil où le Secours catholique finit par ravitailler l'hôtel ». Mais déjà les migrants doivent laisser leur place. Un bus est affrété en direction du centre d'accueil et de soins hospitaliers (CASH) de Nanterre (92). « C'est un endroit très sale, j'ai peur de tomber malade ». Les repas sont composés de biscuits – avec du lait à midi.

11 juin. Yacoub et les autres migrants doivent quitter le centre de Nanterre. Que faire, sinon retourner à La Chapelle ? « Aucun d'entre nous ne connaît le chemin, on s'arrête à chaque station de RER pour voir où on est et ça nous prend la journée ». Leur retour coïncide avec la manifestation qui suit le départ des migrants du Bois-Dormoy (Paris 18e), où ces derniers avaient élu domicile quelques jours, et l'occupation de la caserne des pompiers désaffectée de Château Landon (Paris 10e), là encore réprimée par les CRS.

Il faut trouver un endroit où dormir. Ce sera la première nuit passée au jardin d'Eole (Paris 18e). En quelques jours, le campement s'organise avec le soutien d'habitants du quartier et de militants. « Enfin, un lieu où on mange bien ». Une scène toute simple ravive le souvenir de sa vie d'avant : le 18 juin, lors de la rupture du jeûne du premier jour du ramadan (qu'il a décidé de ne pas faire cette année compte tenu de sa situation), des migrants assis en cercle par terre partagent un plat de nourriture. « Depuis que je suis né, c'est comme ça que j'ai mangé. Depuis 2011, j'avais perdu cette image, je me sens vraiment ému ».

Le lendemain, vendredi 19 juin, environ deux cents places d'hébergement à Paris et en banlieue sont « proposées » par l'OFPRA (Office français de protection des réfugiés et apatrides) et des associations du secteur, comme Emmaüs Solidarité. Les migrants sont encerclés par la police. Pas le choix, pas le temps de réfléchir. Yacoub est emmené en bus dans un centre proche de la Place d'Italie. « On est seize par chambre, il n'y a rien à manger avant 20h et je n'ai pris aucune nourriture depuis la veille, je préfère m'enfuir ».

Retour à la case départ. Après quelques nuits précaires, un campement se forme de nouveau sur la halle Pajol. Yacoub y dort parfois. Mais certains soirs, il est désormais hébergé par un ami soudanais d'Abdou, à quatre stations de métro de La Chapelle. Il préfère cette solution à celles proposées par les pouvoirs publics. Il n'est monté dans aucun bus, le 9 juillet, lors de l'opération – menée sur le modèle de celle du jardin d'Eole quelques semaines plus tôt mais sans menace policière, cette fois – proposant 200 places d'hébergement nouvelles.

« Je suis le premier de ma famille à avoir mis les pieds en Europe. Est-ce que c'est une bonne chose pour moi ? Ce que je vois, c'est que ma situation est toujours très difficile. Parfois je regrette d'être venu ici. Parfois je regrette de ne pas être mort en Libye. Une chose est sûre : si je rentre dans mon pays, c'est la mort qui m'attend ». Deux jours plus tôt, le 12 juillet, Yacoub a appris celle de son grand frère en prison, sans doute sous la torture.

Post-scriptum

Yacoub souhaite solliciter le statut de réfugié en France. Il a fait une demande de domiciliation auprès de France Terre d'Asile, préalable à toute demande d'asile, mais les délais pour obtenir un rendez-vous sont de plusieurs semaines. En attendant, il apprend l'italien avec Annalisa, une bénévole d'origine italienne qui vient presque tous les jours au campement. « La Libye est une ancienne colonie italienne et l'Italie y est encore très présente – par exemple, l'arabe libyen a intégré beaucoup de mots italiens, j'aime cette langue ». Amazigh, arabe, anglais, français et bientôt italien : maîtriser cinq langues, est-c'est suffisant pour un nouveau départ ? « Pour l'instant, c'est trop compliqué pour moi de faire des projets, je n'ai rien décidé de ce que je ferai ensuite ».

Portraits de Pajol, par Caroline Sédrati-Dinet

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