Contre l'ingérence française au Tchad, par des opposants.

Le 7 mars a eu lieu devant l'Assemblée Nationale un rassemblement, organisé par la société civile, la diaspora et la résistance tchadiennes, et des organisations françaises françaises et africaines qui défendent cette cause. Il avait pour but de dénoncer la frappe de l'armée française au Tchad et le soutien au dictateur Idriss DEBY ITNO . Ci dessous le mémorandum adressé à Richard Ferrand.

Mémorandum adressé au président de l’assemblée nationale française.

 

Paris, le 6 mars 2019

 

 Rappel historique      

Le Tchad est "indépendant et souverain" depuis le 11 août 1960, mais n’a jamais réussi à jouir de ses aspirations légitimes qui ont pour nom la sécurité, la stabilité et l'essor économique et social. Il a plutôt affronté divers défis et de profondes crises politiques.

Les discours politiques s'appuyant sur le tribalisme, le clanisme ont conduit le pays à desguerres fratricides provoquant des milliers de victimes. Ces pratiques tribalistes ont exacerbé la division et installer la haine et la méfiance entre les fils du pays. 

Nous pouvons dire que le discours de la Baule de l'ancien président, François Mitterrand, a donné un élan nouveau et c'est de là que nombre des États de l'Afrique subsaharienne ont connu des mutations politiques ; ce fut le cas du Tchad dans des conditions pour le moins sujettes à controverse.  

En effet, chez nous, sans qu’on ait jugé utile d’attendre la réaction de l’opinion tchadienne à cette exigence d’évolution politique comme ce fut le cas dans d’autres pays d’Afrique qui malgré des heurts, les régimes autocratiques ont fini par céder, pour y parvenir, le contrespionnage français, de l’aveu de son directeur de l’époque, Claude SILBERZAHN  avait préféré copter un ancien conseiller à la sécurité de l’autocrate tchadien d’alors, un certain Idriss DEBY ITNO, passé depuis peu à l’opposition armée après une tentative de coup d’état manqué aux relents claniques perpétuant ainsi le cycle de la violence armée. 

Aussi, nous apprenons bien plus tard, à nôtre grand désespoir, que cette « cooptation » par les services français visait plutôt d’autres objectifs géopolitiques.

Malgré cela, l'arrivée de Mr Idriss DEBY ITNO, en décembre 1990, avait suscité un immense espoir au sein de la population meurtrie par plusieurs années de guerres fratricides. A ses débuts, on ait pu observer une certaine liberté de la presse et la restauration du multipartisme interrompu depuis 1962. Mais malheureusement pour nous, très vite, la petite parenthèse démocratique ouverte s’est refermée. Ce dernier, pour se maintenir au pouvoir, s’appuie exclusivement sur son clan et truste une clientèle d’obligés sur des critères tribaux mettant à mal la cohésion sociale déjà précaire. Ainsi, la violence politique et le népotisme sont érigés en mode de gouvernance. 

En 2005, alors qu’on croyait qu’il allait au moins respecter l’ultime « verrou » démocratique à savoir la limitation du mandat présidentiel dans le temps, il décidait de manière unilatérale, pour modifier la constitution, d’organiser un referendum, malgré le boycott de toute l’opposition démocratique, ruinant de fait toute possibilité d’alternance pacifique. Tout en sachant que depuis 1996, de l’avis des observateurs, aucunes élections ne furent transparentes. Nous en sommes aujourd’hui à sa 29 ème de pouvoir et des passages en force à toutes les élections ! 

1- Du soutien inconditionnel à l’autocratie tchadienne

Force est de constater que depuis le début de son règne, il y’a presque trois décennies, les autorités françaises, de toutes les majorités, lui apportent un soutien sans réserve lésant ainsi les quatorze millions de tchadiens de l’intérieur et les milliers d’exilés de par le monde. 

Ce soutien multiforme de la France institutionnelle, faisant fi des principes de liberté et des droits de l'homme qui fonde son essence nuit gravement à l’estime dont les tchadiens portent à la nation sœur de France. La colère gronde et monte. Et ce ne sont pas les meetings de soutien à la France qu’organisent périodiquement Mr DEBY et son parti qui doivent vous aveugler. Ce ne sont que des miroirs aux alouettes pour masquer une réalité bien sombre de l’état de l’opinion tchadienne vis-à-vis de la France.  

En allant de trucage en trucage des élections, comme le confirme son ex-directeur de cabinet et neveu, Tom ERDIMI, passé à l’opposition, que son oncle « Idriss DEBY n'a gagné aucunes élections ». DEBY, lui-même, lors de sa conférence de presse face à la presse française, a accusé la France d'être intervenue pour changer la constitution en ces termes :     " j'aurais souhaité m'arrêter en 2006 après mon second mandat. J’aurais alors cédé le pouvoir. Mais la guerre a éclaté. Des mercenaires ont attaqué Ndjamena. Et alors que je ne le voulais pas, la France est intervenue pour changer la constitution. Il y'a un constitutionnaliste dont je ne connais même pas le nom est venu ici. J’ai dit que je ne voulais pas changer la constitution mais ils sont passés par leurs arcanes et ont changé la constitution" (TV5 Monde, RFI, Le Monde 25/06/2017)

Ce soutien aveugle et injustifié à cet autocrate est à la limite du compréhensible pour l’ensemble de l’opinion publique tchadienne. Se justifie-t-il par un accord secret avec la France qu’on cacherait aux peuples tchadiens et français ? En tout état de cause, les tchadiens que nous représentons ici veulent savoir. Car de la compréhension de cet inconditionnel soutien dépendra le futur devenir des relations entre nos peuples. 

Le peuple tchadien dans son ensemble indépendamment de l’agitation des nervis à la solde de l’autocrate ne comprend pas pourquoi l’État français à travers son armée présente au Tchad intervient de manière récurrente dans les affaires intérieures de notre pays comme en 1991, 2006, 2008, 2019 allant jusqu’à opérer des frappes aériennes par ses avions faisant des centaines de morts des fils du pays ?   

Certes les tchadiens demeurent dans leur ensemble opposés à la prise de pouvoir par les armes mais, ce n’est pour autant qu’ils acceptent aussi sa confiscation par les armes. Ce choix des armes nous est imposé pour lutter contre cette dictature militaro-civile qui s’est drapée d’un vernis démocratique. Dans quelle démocratie au monde un seul parti politique demeure majoritaire à l’assemblée nationale et sans alternance au sommet du pouvoir durant 29 ans ? L’alternance démocratique est-elle un luxe qu’on ne peut permettre aux tchadiens ? Vous rendez-vous compte qu’Idriss DEBY ITNO est à son sixième Présidents français ? M. François MITTERAND, M. Jacques CHIRAC, M.Nicolas SARKOZY, M. François HOLLANDE et aujourd’hui M. Emmanuel MACRON ? La France institutionnelle nous condamne-t-elle à vivre sous la férule d’un régime autocratique ? Voilà ce à quoi les tchadiens se posent comme question. 

Dire que le Tchad est un régime démocratique et stable pour justifier une intervention militaire comme l’avait fait dernièrement M. Jean-Yves Le Drian est totalement inacceptable et méprisant à l’égard du peuple tchadien dont il vient de porter en terre ces valeureux fils morts suite aux frappes françaises du 3 au 6 février 2019. 

Comme la plupart des députés français de tous les bords politiques, que nous avons interpellé, nous ne comprenons pas ce deux poids deux mesures de la France institutionnelle par la voix de son ministre des affaires étrangères, qui justifie d’un côté des frappes aériennes opérées au Tchad qui serait victime d'un coup d'Étatimaginaire et de l'autre côté, apporte le soutien de la France à un coup d'État au Venezuela                

2- Pistes de solution 

Notre génération, après tant d’années de guerres fratricides, ne saurait tolérer que pour quelques intérêts égoïstes que ce soit on puisse hypothéquer l’avenir de tout notre peuple. De ce fait, elle ne saurait indéfiniment courber l’échine face aux calculs géopolitiques ou stratégiques qui ne prendraient en compte nos intérêtsnationaux.

La France se grandirait si elle aidait les tchadiens à sortir de l’impasse dans laquelle elle a contribuée à nous mettre. Prête à toute éventualité, notre génération, responsable de son avenir, nous ne pouvons cautionner cette politique à géométrie variable, qui assassine notre avenir au détriment d’intérêts occultes. 

Face à cette kafkaïenne situation, la seule solution possible est une inéluctable transition pacifique. Pour y parvenir, la France, comme par le passé pour un pays qui fut ravagé par des années de guerres, peut aider à l’organisation d’une table ronde inclusive. Faute de quoi, les tchadiens ne comprendraient pas pourquoi, la France, ait parrainé, à moult reprises, des accords politiques de sortie de crise par exemple en Côte d’Ivoire, au Soudan, en Centrafrique alors qu’elle maintient un statuquo au Tchad et pire, elle aide à la répression de ceux qui se battent pour en finir avec ce régime autocratique. 

Le Tchad miné par un lourd passé de guerres fratricides, le régime d’Idriss DEBY ITNO par sa gestion ethnocentrique du pays, n’a fait qu’accentuer le tribalisme et le clanisme mettant ainsi à mal les fondements de la nation. Il va sans doute nous falloir plusieurs générations pour reconstruire la nation mais, d’ores et déjà, pour en finir avec les facteurs exogènes, demandons à la France institutionnelle d’en finir avec les habitudes néfastes héritages d'un passé colonial et d’une Françafrique décriées par tous. 

Pour rappel, le peuple tchadien qui avait été le premier pays africain à dire oui à l'appel du Général Charles DE GAULE lorsque la France était en péril, face à son destin, est-il normal qu’il soit brisé dans sa lutte pour sa dignité par cette même France dont ses grands-parents avaient versé son sang pour sa liberté ?

L'argument de lutte contre le terrorisme qui pousse à soutenir DEBY ne tient pas face à la réalité des faits. Même si nous désapprouvons la lutte armée, les organisations armées tchadiennes, clairement identifiées, ne peuvent servir d’exutoire à une politique de négation des droits fondamentaux du peuple tchadien dont la France, par sa politique actuelle, se rend complice. 

Quant aux enfants du Tchad qui meurent au Mali au côté de l’armée française et sur d'autre théâtres des opérations, leur sacrifice ne peut pas être mis au seul crédit d’Idriss DEBY du moment qu’il s’agit d’enfants de toutes les régions du Tchad. Les insinuations qui sont faites à cet effet, choquent à plus d’un titre le peuple tchadien qu’on assimile dans son ensemble aux enfants de leur bourreau. D’ailleurs, un début de révolte du contingent tchadien au Mali commence à se faire jour conséquence de la paupérisation du contingent par le détournement des moyens mis à leur disposition par l’ONU. Si au début de l’intervention, en janvier 2013, Idriss DEBY avait envoyé un de ses fils pour surveiller toute velléité de révolte, il n’en est plus rien 4 mois après. Actuellement, tous ces enfants, même ceux qui ont à peine 18 ans, élevés au grade de Général, déambulent et sèment la terreur dans la capitale N’Djamena.  

3- Du risque d’enlisement 

L’interventionnisme français d’aujourd’hui alors que les tchadiens souffrent, fait rejaillir des douleurs enfuis de la période coloniale ; cela n’augure rien de bon si la France n’arrête pas son soutien aveugle à l’autocratie et aider à une initiative de paix inclusive. 

Faisons de la présence de l’armée française au Tchad un atout de développement et du bien-être de nos populations. Au cas contraire, les tchadiens ne regretteraient pas le départ de l’armée française car jusqu'à là, cette présence militaire n'est vue et perçue par l’opinion publique tchadienne comme un moyen pour protéger le dictateur et son système. Nous nous refusons de souffler la haine et l'idée anti- français !

Faites le choix du peuple tchadien car il est éternel, mais Deby est éphémère, le monde est en mutation construisons notre avenir commun dans le respect et la dignité.

Notre pays est riche, privilégions la coopération d'égale à égale, pour l'intérêt de nos peuples. Rien ne restera figé, nous avons la capacité de cerner la géopolitique et de déterminer nos actions en vue de tirer profit, pour notre peuple qui a trop souffert. Ne poussez pas nôtre jeunesse à se détourner de la France et miser sur d'autres amis et d'autres partenaires.    

4- Conclusion 

Arrêtez cette ingérence, faites le choix du peuple, aidez-nous à construire des universités, des écoles, des hôpitaux, transférez-nous la technologie, aidez-nous à développer notre agriculture, c'est comme ça que nous pouvons fixer cette jeunesse happée par le désespoir et qui part s’échouer au fond de la Méditerranée. 

Comme la France à une influence certaine sur Deby poussez le à dialoguer avec ses opposants, comme l'ont fait les soudanais, sud-soudanais, les centrafricains et dont la France s’est honorée par son parrainage. 

Les tchadiens ont assez versé leur sang aidons-les à se reconstruire.       

 

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